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Éditions le BOULON : Frank Loriou : Jean-Louis Murat : Photorama

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Membre de l’agence Vu, Frank Loriou est devenu photographe par la musique. Responsable du service graphique du label Virgin, il conçoit pendant plusieurs années des pochettes de disques avant de se saisir d’un appareil photo. Pendant longtemps, Jean-Louis Murat a refusé qu’on le photographie, jusqu’à sa rencontre avec Frank Loriou. Ce dernier réalisera pour lui une dizaine de pochettes d’albums, jusqu’à Baby Love en 2020. Les prises de vue ont généralement lieu en Auvergne, le fief du musicien. Une expérience toujours « pittoresque », se souvient le photographe, évoquant avec tendresse les facéties de Murat lors des séances.

De ces deux décennies de collaboration, Frank Loriou garde plusieurs centaines d’images. Il en a sélectionné 150, pour la plupart inédites, qu’il publie dans Photorama. Au-delà du portrait intime de Jean-Louis Murat, ces photographies ont aussi une portée pédagogique : pour chaque album, Frank Loriou a choisi de conserver l’ensemble des clichés réalisés, afin de montrer au public comment se crée une pochette de disque. Il fait dialoguer ses images avec un texte revenant sur leur collaboration et leur amitié. L’Œil de la Photographie vous en offre un extrait.

TOBOGGAN

Été 2012. J’avais pris goût aux escales à Douharesse, et je repassais aux beaux jours, l’été suivant. Pour connaître l’avis de Jean-Louis sur les problèmes du monde, et boire du rosé frais. Sa liberté intellectuelle, ses approches et ses théories audacieuses, documentées par ses nombreuses lectures, étaient d’une qualité rare, et j’y prenais beaucoup de plaisir et d’intérêt. En l’écoutant, le soir sous le grand hêtre, j’ai souvent eu le sentiment d’avoir affaire à un être d’exception, et mesuré ma chance d’être là.

Un matin, à travers le voilage de la baie vitrée, je vis de mon lit passer Jean-Louis, sur son vélo Decathlon. Avec son chapeau de paille et une fourche, il allait du jardin du bas au jardin du haut, déjà debout à cette heure matinale. J’avais dans la voiture mon matériel photo. Je sautais dans un pantalon, et l’arrêtais sur la route. Je veux te photographier sur ton vélo. Là. Maintenant. Sans rien changer, mais délesté de la fourche, Jean-Louis fit des allers, des retours, placide, l’air détaché, semblant penser à autre chose. Et plein de bonne volonté. Sous le soleil brûlant de ce milieu de matinée, le cow-boy Murat, que l’on retrouvera plus tard en Buck John, me joua le plus étrange et drôle des westerns. Doux, simple, naturel, empreint d’humour et d’auto-dérision. J’aspirais depuis longtemps à le présenter ainsi, lui qui gagnait tant à être connu pour sa poésie de l’instant, plutôt qu’en bon client des talk-shows.

S’il faisait avec gourmandise le sniper télévisuel, il faisait aussi pas mal de dégâts collatéraux, et beaucoup se détournaient de sa musique, qui l’auraient tant aimée pourtant… Cette insoumission viscérale aux règles de la langue de bois, dans un monde sage et discipliné, était une part indéniable de son charme. Son incandescence. Sa singularité. Qui s’y frottait s’y piquait, s’y brûlait, en prenait plein la tronche. Ses interviews dans la presse écrite étaient les plus truculents du marché. Une saillie à chaque phrase. Une pluie acide d’intelligence et de drôlerie. Dans Magic, en 2003, alors que Franck Vergeade lui demandait ce qu’il pensait de la diffusion libre et gratuite de la musique sur Internet, autrement dit du piratage, il déclarait, clairvoyant : « Je suis scandalisé. Tout le monde nous pique les chansons, les internautes sont des voleurs de poule effroyables. Il faudrait en pendre par les couilles un par jour, place de la Concorde. » Tandis qu’au même moment, beaucoup d’artistes signaient des pétitions contre la pénalisation, au nom de l’interdiction d’interdire. Sciant du même coup la branche de leurs droits d’auteur, sur laquelle ils étaient assis. Une fable de La Fontaine.

Nous avons fait toute la séance avec le chapeau. Nous sommes retournés dans la maison d’Émile. Ouvrir la même fenêtre. S’adosser au même mur. Creuser le même sillon. Refaire les mêmes gestes. Semblables et différents. Des gestes d’artisans. Qui remet chaque jour l’ouvrage sur le métier. Et charger, recharger, encore et encore, le boîtier Hasselblad. Je n’ai jamais photographié Jean-Louis Murat qu’en argentique. Et toujours au mois de juillet. Puis descendre à la cave, à la lueur d’une ampoule, sans flash, ni assistant. Puis je ne sais plus ni pourquoi ni comment, se retrouver dans le bureau. Temple secret, où je n’étais jamais entré, dont j’ignorais même l’existence. Où il écrit, compose, disparaît, se perd et se retrouve. La grotte, l’alcôve. À genoux sur le sol, je photographie. Une guitare à la main, Jean-Louis m’a oublié.

De retour à mon atelier, une image s’impose vite à moi, puis à nous, pour la pochette. Un tableau. Jean-Louis sur son vélo, au milieu de la route. Il demande plus de grain, plus de matière, comme s’il ne voulait plus que l’on voie son visage, mais qu’on le devine seulement. La typographie que j’ai proposée lui plaît. La pochette de Toboggan est là, et bien là, qui sera déclinée plus tard en version bleutée pour une édition spéciale. Je ne connaissais pas le titre à venir de l’album, lorsque nous avons fait ces images, sur cette route qui plongeait vers la vallée.

Quelques jours auparavant, le soir de mon arrivée, alors que je roulais dans la nuit à quelques kilomètres de la maison, un animal a surgi. Il y eut un grand bruit sourd, d’os, de poils et de chair contre le métal. Après un temps de stupeur, je fis demi-tour sur la petite route en lacets. Dans la lumière des phares, un énorme blaireau était allongé, un sang épais s’écoulant de sa boîte crânienne, comme la lave d’un volcan. Son corps était lourd, ses dents acérées. Je redoutais de l’approcher. Son œil se fermait, doucement. La lumière était si belle. Je l’ai photographié.

J’ai raconté l’histoire à Jean-Louis, qui l’a prise très au sérieux. Il avait été encerclé une nuit dans la montagne, dormant à la belle étoile avec sa famille, par une meute de blaireaux. Toute la nuit, il les avait maintenus en respect, en agitant du feu. Plus tard, lorsque je lui présentais le livret de Toboggan, il y découvrit l’image du blaireau à l’agonie dans les phares de la voiture. Je l’avais glissée là, sans prévenir. Elle y est restée. Jamais nous n’en avons parlé. Les blaireaux, c’est du sérieux.

L’album Toboggan est sorti le 25 mars 2013.

 

Frank Loriou : Photorama
éditions le BOULON
204 pages
09/10/2025
https://leboulon.net/murat-photorama/

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