En ces temps chaotiques de bruits de guerre qui ravagent le monde, Cuba, longtemps isolée, fait de nouveau la une de tous les journaux, car il y a un « fou sur la colline » qui menace de « prendre Cuba ». C’est aussi à l’occasion de la parution du livre de Jill Hartley, « Suite Cubana ». Alors, suivons-la dans sa flânerie à travers les rues paisibles de La Havane, avant que d’éventuelles tempêtes et violences n’éclatent.
Il semblerait une éternité, lorsque je regardais avec enthousiasme « Buena Vista Social Club » de Wim Wenders sur grand écran, mon corps vibrant au rythme endiablé du danzón, de la rumba et du cha-cha-cha, les yeux plissés par la lumière tropicale éclatante de l’île… Je vivais alors à Singapour, et je me souviens de la sensation du soleil brûlant sur mon t-shirt collé à mon dos par la sueur, avant de frissonner de froid dans une salle de cinéma climatisée. La photographe américaine Jill Hartley qui travaille entre le Mexique et la France, sort un livre « Suite Cubana » (Éditions Créaphis, 2025) une monographie à couverture vert turquoise. Avec son Leica elle a saisi avec délicatesse, un Cuba en noir et blanc, empreint de nostalgie, des années entre 1998 et 2003 : La Havane, Matanzas et d’autres lieux semblaient figés dans le temps, comme s’ils n’avaient guère changé depuis l’époque postrévolutionnaire de Fidel Castro des années 1960. Agnès Varda s’y est rendue en décembre 1962 et a remarqué les slogans muraux, comme la célèbre déclaration de Fidel : « Patria o Muerte Venceremos » (La Patrie ou la Mort, la Victoire est à nous). Marc Riboud arrive en 1963 et a passé un mois à documenter les conséquences d’un ouragan. Il a eu une occasion exceptionnelle de photographier le Líder Máximo de près pendant la crise des missiles entre les États-Unis et Cuba. Depuis, beaucoup de photographes ont été attirés par les peintures écaillées et l’atmosphère nostalgique d’un pays presqu’en ruine. Jill Hartley a intitulé son œuvre « Suite cubana », un titre qui semble évoquer un feuilleton ou une composition musicale, à l’instar des Suites française et anglaise de Jean-Sébastien Bach. En suivant les pas de Jill dans les rues de La Havane et de Matanzas, on s’empreigne d’une photographie vernaculaire des Cubains ordinaires dans leur quotidien insouciant. C’est comme tout se passait dans la rue, où Jill Hartley a rassemblé les portraits d’un vendeur de café, un vendeur de cacahuètes, un violoniste, des Cubaines sensuelles, d’adolescentes vêtues pour un rite religieux, et des danseurs dans une salle de bal. Son œil scrutateur a même saisi les sports nationaux cubains : des enfants en gants de boxe s’entrainaient dans la rue, et d’autres jouaient avec des battes de baseball. On se rappelle que Cuba a remporté un total de 80 médailles d’or olympiques en boxe et trois médailles en baseball ! Même Fidel Castro a été un fier joueur de baseball. Jill dit : « Tous les garçons jouaient n’importe où et avec tout ce qu’ils pouvaient trouver.» Outre la boxe, le baseball et la musique, Cuba a aussi gagné une renommée mondiale grâce à ses médecins et ophtalmologues. Le système de santé cubain étant gratuit, Cuba a produit des médecins et ophtalmologues hautement qualifiés qui sont souvent envoyés dans des pays en manque de personnel médical. Depuis 1963, Cuba a exporté un total de cent quarante mille médecins, une exportation particulièrement lucrative pour un pays constamment soumis à l’embargo américain. Le tabac (les cigares cubains) et le sucre de canne constituaient autrefois les exportations traditionnelles de Cuba, on peut voir cette photo de Jill Hartley représentant un vieux guajiro (paysan) fatigué, assis avec une machette entre les pieds, comme un portrait anachronique de coupeurs de canne à sucre d’antan.
Depuis l’époque de John F. Kennedy, le monde reste fasciné par cette hostilité persistante des États-Unis envers Cuba. Tandis que ces vieilles Chevrolet ou Buick rafistolées sillonnent encore les rues de La Havane et d’autres villes, elles nous rappellent l’attache oubliée entre les États-Unis et Cuba. Peut-on s’attendre à une « suite » à cette « Suite cubana » une fois que les menaces de missiles et de drones s’estompent et le spectre d’une invasion Yankee dissipé ? Nous ne sommes guère rassurés lorsque Jill nous montre une structure en bois baptisée « Anti-tanque », conçue pour bloquer les tanks américains, et un gros disque en ferraille accroché à un poteau électrique qui sert d’alarme au voisinage contre l’arrivée possible des Yankees. Jill me rappelle que cela fait plus de soixante ans que les Cubains se préparent à une invasion imminente. À côté d’une grande inscription peinte « Revolución » sur un mur, qui évoque le cri passionné de Fidel Castro « Patria o Muerte », nous apercevons encore deux garçons jouant aux billes, ils portent au cou un foulard à l’image des jeunes gardes rouges de la Révolution culturelle chinoise.
Jean Loh / avril 2026
Née en 1950, Jill Hartley a étudié à UCLA Art Center College of Design et est diplômée de l’Université de l’Illinois à Chicago. Photographe indépendante, elle collabore avec de nombreux magazines et journaux. Parmi ses publications figurent : « Poland » (Éditions Créaphis, 1995), « Loteria fotografica mexicana » (Petra Ediciones Mexico, 1995-1999-2008) et « Suite cubana » (Créaphis Paris, 2025). Elle a également autoédité trois ouvrages et réalisé une douzaine d’albums photos pour Petra Ediciones au Mexique. Elle fait partie des « Femmes photographes » une anthologie de PhotoPoche (Actes Sud, 2020)
« Pendant trente ans, j’ai photographié avec un Leica équipé de pellicule Tri-X, partout dans le monde, mais plus particulièrement en Pologne, au Mexique et à Cuba, pays qui ont chacun fait l’objet d’un livre. »














