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Dorothée Nilsson : Evan Roth : Cent mille ans de lumière

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La photographie est si intimement tissée dans les contours de nos vies que nous nous arrêtons rarement pour en percevoir la texture. Evan Roth, lui, s’y arrête. Dans A Hundred Thousand Years of Light, son exposition personnelle à la Dorothée Nilsson Gallery à Berlin, des images photographiques sont imprimées numériquement sur tissu et cousües à la machine à coudre domestique, le fil traçant un chemin qui divague sans destination. Que se passe-t-il lorsqu’un artiste contemporain choisit le quilting comme médium principal à travers lequel les images photographiques circulent ? Face aux cycles accélérés de la culture de l’image contemporaine, l’œuvre propose une alternative fondée sur la durée, l’accumulation et la matérialisation de la lumière.

Regarder le Soleil est l’une des plus anciennes impulsions humaines : le traquer, le cartographier, bâtir autour de lui des systèmes de sens. Des livres d’heures médiévaux aux observatoires antiques, le ciel a toujours été un moyen de donner sens au temps. Le tournant de Roth vers le Soleil s’inscrit dans cette lignée. C’est aussi un tournant vers le présent — vers les questions d’énergie, de climat et du coût environnemental des systèmes numériques qui organisent désormais nos vies — et un tournant vers la lumière elle-même. Les photons, particules de lumière, se déplacent à la vitesse la plus rapide de l’univers, et pourtant ceux nés dans le noyau du Soleil mettent en moyenne cent mille ans à atteindre sa surface. Lenteur et vitesse coexistent dans la même particule. Ce paradoxe est ce qui attire Roth vers le Soleil.

Depuis plus de deux décennies, Roth cherche à rendre perceptibles les systèmes invisibles, donnant une forme matérielle aux infrastructures cachées qui façonnent notre façon de voir et de vivre. Dans des œuvres antérieures telles que Since You Were Born (2016, en cours) et Internet Landscapes (2014, en cours), cette interrogation portait sur l’internet : les flux de données circulant par câbles optiques sous-marins, les images en cache et les traces numériques qui organisent silencieusement la vie contemporaine et façonnent notre image de nous-mêmes dans l’espace réticulé. Il a décrit sa pratique en deux chapitres : le premier évoluait en phase avec l’expansion rapide du web naissant, joueur et inquiet ; le second s’est tourné vers la durée et l’attention, presque comme une forme de résistance à l’accélération qu’il avait jadis embrassée. L’une et l’autre sont traversées par une impulsion archivistique, un désir de saisir un système en pleine transformation. Avec A Hundred Thousand Years of Light, ce système est le Soleil : l’infrastructure dont la lumière rend possible la vision et la création d’images, et dont les photons ancestraux font contrepoint aux photons naissants émis par nos écrans.

Les quatre grandes œuvres textiles au cœur de l’exposition forment une nouvelle série intitulée Heliographs — écriture solaire. Le titre remonte aux origines de la photographie, aux photogrammes, aux premières expériences de Fox Talbot avec la lumière tombant directement sur des surfaces sensibilisées, à l’idée du Soleil lui-même comme auteur et médium. Ce sont des images indicielles au sens le plus ancien : traces directes de la lumière sur la surface, le Soleil s’écrivant lui-même. Pour Roth, l’acte de photographier le Soleil est moins une question de voir que de pointer : diriger l’attention vers quelque chose de si vaste et de si présent que nous nous arrêtons rarement pour le regarder. Il a enregistré des nuages passant devant son disque. En ce moment de notre histoire, les nuages sont deux choses à la fois : un phénomène météorologique et l’archive invisible qui stocke et organise notre mémoire visuelle collective.

Au cours d’une résidence à l’Observatoire Astronomique de l’Université de Namur, en Belgique, Roth a travaillé avec des astronomes photographiant la surface du Soleil à travers un télescope équipé d’une caméra infrarouge, un objectif qui enregistre des longueurs d’onde au-delà de la vision humaine, révélant ce qui reste autrement invisible à l’œil nu. La caméra produit des images en niveaux de gris, que Roth colorise ensuite intuitivement, traitant la couleur comme un choix pictural. Le résultat est hybride : photographie, quilt, donnée astronomique et peinture à la fois.

Ces photographies solaires sont imprimées numériquement sur tissu et cousües à la machine à coudre selon un schéma connu sous le nom de random walk — la marche aléatoire : un phénomène astrophysique selon lequel un photon né dans le noyau du Soleil met en moyenne cent mille ans à atteindre sa surface, dérivant à travers le plasma solaire selon un arc lent et imprévisible, avant de parcourir la distance jusqu’à la Terre en 8 minutes et 20 secondes. Pour Roth, c’est à la fois un concept et une méthode : une façon de réanimer le voyage du photon dans le fil, et d’incarner l’attention errante et dérivante que la transformation lente requiert.

Il construit une simple application boussole sur son téléphone, paramétrée sur un minuteur qui déclenche une nouvelle direction aléatoire toutes les deux secondes, et la fixe avec du ruban adhésif à la machine à coudre. Point après point, pendant un ou deux jours d’affilée. Le rythme est méditatif. Comme le dit Roth, il vit la marche aléatoire.

L’exposition comprend également des œuvres de la série Sky Quilting de Roth : des photographies du ciel déformées à l’aide de mathématiques cartographiques, imprimées sur tissu et cousües le long des lignes de grille des latitudes et longitudes, cartographiant le ciel en référence au sol. Douces, tactiles et immersives, elles sont nées d’une quête personnelle de lumière dans la grisaille des hivers berlinois, prolongeant une tradition vieille de plusieurs siècles qui consiste à faire entrer le céleste dans l’intérieur.

Roth travaille depuis longtemps avec la tension relationnelle entre la vitesse de la culture contemporaine et la quietude de l’espace de la galerie, une tension que cette exposition rend palpable. Une boîte à musique alimentée à l’énergie solaire joue le classique de Roy Ayers de 1976, Everybody Loves the Sunshine, ralenti à 8 minutes et 20 secondes, le temps de trajet exact de la lumière solaire du Soleil à la Terre. Entendre la chanson en entier, c’est rester ; et la galerie devient un espace d’attention soutenue.

Qu’est-ce que cela signifie de vivre parmi des images qui arrivent plus vite que la pensée, alors que la lumière du soleil sur notre peau a voyagé vers nous pendant cent mille ans, laissant ses traces au passage ? Comment la lumière et le temps se rapportent-ils au corps, à l’expérience partagée, au monde social ? Ce ne sont pas des questions nouvelles, mais elles deviennent de plus en plus urgentes. La réponse de Roth est de traduire sa rencontre avec le Soleil dans l’espace de l’exposition, invitant les visiteurs, au fil de leur parcours, à la partager.

Le Soleil rayonne de la lumière dans toutes les directions depuis des milliards d’années : un champ infini d’images possibles. La photographie commence avec tout et procède par choix. Pointer un télescope vers le Soleil, enregistrer ce nuage spécifique qui passe devant son disque à ce moment spécifique, c’est réduire tout cela à un seul cadre. L’imprimer sur tissu, le coudre, c’est le réduire encore davantage — en quelque chose que l’on peut tenir dans ses mains.

Texte d’exposition de Dr. Yonit Aronowicz

 

Evan Roth : A Hundred Thousand Years of Light
4 juillet – 22 août 2026
Dorothée Nilsson Gallery
Potsdamerstrasse 65
10785 Berlin, Allemagne
www.dorotheenilsson.com

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