L’Œil de la Photographie inaugure une toute nouvelle chronique : des visites passées aux artistes dans leurs ateliers, leurs studios, au milieu des œuvres en train de se faire, attendant d’être exposées. Des artistes aux repos, en ébullition, en pleine recherche ou assaillis de questionnements. Premier épisode à Gennevilliers avec Marie Clerel.
Est-il possible de photographier le vent ? Probablement. Cela a déjà été fait. Tout a déjà été fait et pourtant il faut bien créer. « Essayez encore. Rater encore. Rater mieux », écrivait Beckett. Figer le vent, ce pourrait être tout bonnement le souffle dans des cheveux filandreux. Le blé attendant d’être moissonné, raviné par un souffle. Mais montrer la danse du vent, son mouvement perpétuel, la brise et ses balancements, c’est encore autre chose.
Dans une de ses séries en cours de création, au titre pour le moment inconnu, Marie Clerel joue avec l’aléatoire du balancier des érables à feuilles de frêne qui forment l’horizon de son studio. Les branches, ou plutôt l’ombre portée des rameaux, caressent un papier imbibé de citrate d’ammonium ferrique et de ferricyanure de potassium pour former des cyanotypes où se distinguent, des taches, des accidents, des cercles et des orbes. C’est le mouvement du vent. L’abstraction qui recherche l’essence des choses.
Son atelier est un bout de monde à Gennevilliers. Depuis 2024, l’association Soukmachines a ouvert le Gros Lot, un ensemble de trois bâtiments en bordure de l’A86 au style rudimentaire où officiaient précédemment Orange. Un lieu désormais dédié entièrement aux artistes et artisans. Bon nombre d’ateliers y sont encore disponibles et fait rare, Gros Lot s’inscrit dans la durée avec un bail de dix ans accordé par la mairie de Gennevilliers ; municipalité volontaire sur les arts contemporains, en témoigne l’école municipale des beaux-arts et galerie Édouard-Manet.
L’atelier d’un artiste échappe aux tautologies. C’est aussi vain que la question posée aux auteurs : où écrivez-vous ? Partout pour certain, en sédentaire pour d’autres. La photographie néanmoins repose désormais pour beaucoup sur le numérique, si bien qu’un atelier tient aujourd’hui à un écran, une souris, un disque dur. Par atelier se tient en creux l’idée d’un lieu où la création se fait. Un ordinateur fait l’affaire ; un lieu témoigne d’une vie et de ses tatonnements. Dans le cas de Marie Clerel, qui fait (la plupart du temps) de la photographie sans pellicule et sans contact, il lui faut un espace où expérimenter le rapport de la photographie au temps et au mouvement. Un espace aux fenêtres multiples.
Un lieu où se repose contre le mur d’entrée sa série « Ciels » (2016-2019). Ces grandes toiles de tissus sont des photographies « élaborée sans machine ». Les toiles sont d’abord froissées, battues, tortillées, tordues, puis enduites dans la pénombre de la « potion cyanotype », avant d’être exposée le lendemain sur une surface plane. « Selon les heures, la météo ou le temps d’exposition, sa teinte varie, les ombres sont plus ou moins marquées, elle peut s’assombrir ou rester pâle si un nuage arrive », écrit l’artiste. Le temps — celui qui s’écoule comme celui qu’il fait — imprègne le tissu, marque sa surface comme une peau striée de reliefs.
Dans un coin de l’atelier trône également une pièce de la série « Midi ». Un simple tableau composé de trente-et-un rectangles plus ou moins bleutés, parfois légèrement étales, d’autres profonds et méditerranéens. En 2017, Marie Clerel a sorti un jour après l’autre un papier enduit de la chimie photosensible prendre l’air. Chaque tableau dit là encore le temps — le temps qui s’écoule, le temps qu’il fait — à un mois donné de l’année.
Mais il y a surtout la somme des œuvres qui demeurent à l’état embryonnaire. Celles qui n’ont pas encore vu le jour, qui sont en gestation. Les œuvres en devenir. Comme ce marbre posé sur un coin de moquette, et dont les nervures sont creusées, sinon révélées, par le procédé du cyanotype. Il surgit le monde sous-terrain de la pierre. Une exploration simple dans son idée et d’une beauté prometteuse.
Ce sont aussi sur la table trois cadres, presque trois notes d’un même mouvement. Et dans chacun d’elle, un cadre aux bords rosés, presque éthérés, avec au milieu, le rebond, le pli de la peau et la rondeur du corps d’une femme. La poitrine appuyée contre ses genoux. Un cliché donc, mais factice puisqu’il s’agit non pas d’une femme, mais de la pose figée d’une sculpture quelque part dans les collections d’Orsay.
La photographie de Marie Clerel est une affaire joyeuse de tromperie. Ce qui est représenté pourrait être aussi bien un feuillage qu’une mascarade de mouvements. Une femme dénudée que sa représentation canonique. À la question, qu’est-ce que c’est ? Il faut y répondre le plus enfantin possible : c’est le temps. Le temps et son ciel soudain assombri, avec la série « Riviera »). Le temps et sa face cachée, avec la série « Lunaisons ».
Le temps qui demande la lenteur des expositions, des fixations, des révélations et qui sait se garder de tout résultant certain. Le temps incertain de la création, du rater mieux, encore, pas assez, et finalement bien fait. L’atelier de Marie Clerel est un tiroir à temps. Se souvenait-on du temps qu’il faisait, le 8 juin 2017 ? Et le 30 mars ? Se souviendra-t-on du temps de demain ? Peut-on figer le vent qui bruisse ? La photographie de Marie Clerel le peut. Sans image, sans représenter. Avec son imaginaire, et un grand bleu.
Plus d’informations















