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Dans l’atelier : Federica Belli

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« Dans l’atelier » visite aux artistes dans leurs studios, au milieu des œuvres en train de se faire, attendant d’être exposées. Des artistes aux repos, en ébullition, en pleine recherche ou assaillis de questionnements. Second épisode avec Federica Belli.

 Entrer dans un lieu où une œuvre se pense, se tisse et se fait forme une forme de privilège délicat, où se dévoile timidement puis avec enthousiasme un travail sur plusieurs années. Il faut, je crois, pour celui qui entre comme un loup dans la bergerie, toujours garder en son cœur une grande humilité. Ce n’est pas faire de grandes phrases ni se faire mousser ; mais garder à l’esprit que celui qui entre chez l’autre, qui va dans l’atelier, pose ses questions avec sa grosse loupe, entre avant toute chose dans ce qu’il y a de plus précieux chez l’artiste : l’intimité de sa création – celle chez soi, celle de son œuvre, celle des pensées et de ses fascinations.

Et c’est une belle chose que de parler d’une œuvre qui se fait. On comprend l’artiste, du moins par petits bouts. Pour autant, en photographie plus qu’ailleurs, l’œuvre ne se fait pas sur un chevalet, sinon avec de la glaise entre les doigts. L’image est partout et chez Federica Belli, elle puise autant dans les rivages de la Ligurie, pas loin de son village natal à Mondovi, que vers d’autres horizons méditerranéens.

Il faudrait pouvoir l’observer toute une nuit baigner ses photogrammes dans les vagues pour donner plus de corps à cette série. Pour mesurer ces mots à ses explorations au-dehors. C’est ainsi, on ne peut pas la suivre partout et son atelier parisien comme ses mots suffisent à imaginer ses procédés. Dans sa série en cours, au titre encore en suspens, commencée en 2024, Federica Belli immerge ainsi des papiers plastifiés photosensibles Fujiflex dans l’océan pour donner à voir la mer : le mouvement des vagues, les sédiments transportés par l’eau, les algues et le sable, les forces et les remous.

Elle expose ces papiers à la lumière de la lune pendant de petites fractions de seconde, et répète l’opération tout au long de la nuit pour donner à voir le temps marin comme la lumière nocturne, à moins que ce ne soit l’inverse. Ses œuvres révèlent un monde souterrain traversé de fluides, mystérieux dans sa perception, et réduit à l’essentiel de la photographie dans son expression formelle.

Cette série souligne également l’attrait de la photographe pour représenter l’invisible. La mer figure dans cette série comme un monde intérieur. Elle forme un flux, un parallèle d’une matière en constante évolution et traduit dans chacun des œuvres un écosystème du sensible, du fragile, de l’immédiat, des éléments.

Lors de sa première exposition au Club des Solitaires (1955), où il présentait des monochromes oranges, rouges, verts, blancs et jaunes, Yves Klein remarqua que son audience n’arrivait pas à se plonger dans l’absolu de la couleur. Celui qui avait signé le ciel en 1949 recherchait une quête d’absolu, une plénitude qui le poussa à privilégier le bleu – considérant cette couleur comme un espace de lévitation sans entraves physiques, où fusionneraient la « sensibilité humaine » et le « cosmos ».

Chez Federica Belli, la représentation de la mer et de ses éléments constitue aussi une forme d’absolu – ce qui pourrait définir les recherches monochromatiques conceptuelles. Elle qui a grandi entre une ferme et l’horizon, qui a vu charrier dans les vagues l’humus, les feuilles, les brindilles qui l’entourent ; cherche à restituer un ensemble vivant entre terre et mer qui la composent. Pour autant, elle n’affirme pas la primauté de l’œuvre sur la nature, comme sembla le faire Yves Klein. Sa démarche artistique se poste plutôt dans une recherche d’humilité, comme une porte ouverte à tous les vents, où la nature sans cesse par ses flux et ses situations, l’influence.

Dans cette même série, elle enfouit également le papier photographique dans la terre pour en dire sa composition, son caractère vivant. Le résultat donne à voir des transpositions tachetées, morcelées, presque léopards pour certaines, des éléments composites et constellaires sur des fonds monochromatiques. Dans un troisième geste, elle développe ce même papier avec un ensemble de fluides qui viennent de son propre corps (salive, sueurs, urines, sang). Ces impressions donnent à l’opposé des tirages marins des ensembles monochromatiques rougis ou orangés – dans un mouvement là aussi inverse à Klein ; de la nature vers l’absolu chez ce dernier quand Federica Belli part de la nature pour revenir à son corps, à son aspect primaire.

Dans ces trois chapitres — l’eau, la terre, le corps — il se forme l’idée que l’artiste, et donc par transposition, l’humain, est un corps pris dans un ensemble de fluides, de dynamiques, d’émerveillements portés et charriés par la nature. Un être charrié par différentes forces, parfois grand ouvert à son environnement naturel.

Cette série en trois temps est ainsi étalée au sol dans l’atelier. La lumière de l’automne baisse avec le soir. Adossés aux murs, des catalogues d’expositions et des livres d’arts classés par couleurs aux quatre coins de la pièce viennent former des piles plus ou moins grandes. Sur le carton des livres reposent des améthystes. Sur un mur, il flotte une grande feuille séchée d’arbres choux. L’atelier est le royaume des fascinations. Il dit par petits morceaux celui qui l’habite, qui compose le temps avec des objets laissés ici et là. Il s’y ordonne le hasard ; et dans cet hasard, il y a discrètement ce qu’il y a de plus cher à l’artiste.

Il y a dans son atelier une attention au minuscule comme au grandiose. Et cette attention aux formes et aux échelles se retrouve dans son travail, en particulier dans la série « Mimesis ». Dans celle-ci l’artiste se met en scène en pleine nature, souvent nue. Ses photographies ne cherchent pas à appuyer ou jouer sur un érotisme, mais s’ancrent plutôt dans une philosophie de la nature proche du naturisme définie par Margaux Cassin dans son livre Vivre nu (Grasset, 2023). Une notion de sobriété, d’enracinement dans l’environnement immédiat. Comme un cri primaire, vital de l’existence.

Son corps devient feuillage, une racine dans le creux d’une igue ; sa tête forme la pointe d’une brindille, le nœud précédant le bourgeon d’une fleur ; sa silhouette un cadre presque naturel, si ce n’était les aspérités discrètes de sa peau. Dans cette série, elle se rapproche d’un usage du corps en photographie propre à Francesca Woodman ou Arno Rafael Minkinnen. Leurs corps sont pleinement engagés dans leur environnement immédiat, qu’il soit intérieur ou extérieur. Leurs corps disparaissent ou s’affirment avec force. Leurs corps sont à la fois objet et performance. Il est réduit à l’idée de portion ou au contraire s’affirme avec la même beauté que la fleur, l’arbre, la racine, la dune avec lesquels il compose.

Ce qui distingue toutefois « Mimesis » de Woodman ou Minkinnen est son attention à la couleur dans l’ensemble de la série. Il y a d’un cliché à l’autre à une unité des tons douçâtres ; des couleurs joyeuses, proches de la peinture des nabis, comme une seule affirmation que la joie prime. La joie, oui, prime. Et c’est cette simple affirmation qu’il faut peut-être garder du cœur de la photographie de Federica Belli comme de son atelier. Un rapport au monde où s’ancre en majesté la curiosité. Une attention en navette constante entre la nature d’une part, et l’intériorité de l’autre.

 

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