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CRP : Christiane Eisler : La jeunesse des autres

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Christiane Eisler a 24 ans lorsqu’elle découvre les punks de Leipzig. Elle est originaire de Berlin-Est et étudie alors à la Hochschule für Grafik und Buchkunst (HGB) de Leipzig, institution renommée qui est, à l’époque, la seule école d’art de RDA à enseigner la photographie. À force de les voir passer et repasser devant chez elle, elle se prend de curiosité pour ces rebelles exubérants qui, avec leurs crêtes et leurs accoutrements, détonent dans un paysage urbain marqué par la grisaille. Le régime de la RDA est particulièrement sévère et ces jeunes gens, sous leurs allures désinvoltes, prennent des risques graves à sortir du rang et braver l’autorité. Les répressions à l’encontre de la scène punk sont brutales et les sanctions, psychologiques ou physiques, systématiques.

Entre la jeune étudiante en photographie et les punks de Leipzig se développe une relation suivie qui va aboutir à un impressionnant corpus de portraits et de scènes collectives. Si les moments partagés – concerts, virées au parc d’attractions – sont l’occasion de se mêler aux groupes et d’observer leur énergie se déployer dans l’espace public, c’est surtout en intérieur et à travers son art du portrait que Christiane Eisler capte la profonde mélancolie de cette jeunesse qui rejette les attentes du système. Leur désespoir face à l’absence de perspectives, leur rage d’être enfermés dans les frontières du pays sont transcendés par la fantaisie et l’euphorie propres à leur âge. Eisler saisit avec justesse et sensibilité la tension entre nihilisme et innocence qui fait leur ambiguïté et leur force.

Chaos, Skiny, Stefan, Imad, Ratte, Mita, Jana… comptent parmi les « protagonistes » de cette scène constituée de groupes, tels Wutanfall ou L’ Attentat, et de leurs adeptes. Ils se passent sous le manteau les sons venus de Grande-Bretagne, à rebours des interdits frappant les musiques de l’Ouest. Contrairement à leurs contemporains britanniques, cependant, ils ne peuvent ni enregistrer de disques, ni se produire librement en public. Ils se distinguent par ailleurs par la portée très politique de leurs paroles, parfois confiées à des jeunes poètes de leur entourage. Leur popularité ne dépasse pas le cercle des initiés, informés de leurs concerts semi-illégaux par bouche à oreille. La Stasi fait tout, en effet, pour démanteler la scène et faire disparaître les punks du paysage – elle y serait presque parvenue, n’auraient été les photographies de Christiane Eisler.

En 1983, Christiane Eisler obtient son diplôme – la HBG veille sur ses étudiants et les protège des mesures coercitives prises par les autorités – mais son travail est dès lors censuré : plusieurs expositions sont annulées. Elle prolonge ses études de deux ans et poursuit son travail avec les punks, au gré des réunions et des séparations – groupes qui se font et se défont, départs à l’Ouest, incarcérations. Ce n’est qu’en 2016 que ses photographies seront reconnues comme le témoignage essentiel d’une époque et d’une génération qui se dressa contre elle. Le courage de ces jeunes gens a préfiguré les manifestations pacifiques qui allaient envahir les rues de Leipzig quelques années plus tard et conduire in fine à la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989.

En parallèle de son travail sur les punks, et à travers l’une de leurs représentantes ayant fait l’objet de mesures disciplinaires, Christiane Eisler s’intéresse également à un centre correctionnel pour adolescentes situé à Crimmitschau, une ville industrielle de Saxe. En RDA, les jeunes qui sortent du rang doivent à tout prix y rentrer, de gré ou de force, et l’État n’hésite pas à les placer dans des institutions pour briser leurs rêves, faire taire leurs voix et tenter d’en faire de bons citoyens socialistes. On appelle ces institutions les Jugendwerkhöfe – littéralement : centres de travail pour la jeunesse. Celui où Eisler se rend, en 1982 et 1983, est réservé aux jeunes filles. Celles-ci y disposent d’un minimum de vie privée, partagent un dortoir et travaillent en roulement à l’usine textile d’État adjacente. Les journées sont éreintantes, aggravées par des sanctions et des corvées de nettoyage à tout bout de champ. Ce traitement, fait d’humiliation et de discipline quasi-militaire, marquera certaines femmes à vie.

Née à Berlin-Est en 1958, Christiane Eisler a étudié la photographie à la Hochschule für Grafik und Buchkunst (HGB) de Leipzig de 1978 à 1985, auprès de Harald Kirchner et d’Evelyn Richter. Elle y effectue des travaux remarqués sur les punks de Leipzig et de Berlin, ainsi que sur un centre correctionnel pour adolescentes puis, en collaboration avec l’Institut de Recherche sur la Jeunesse de la RDA, sur les jeunes vivant à la périphérie de Leipzig. Affirmant son statut de photographe indépendante, elle continue après ses études de creuser la veine documentaire et sociale de son travail. Les voyages d’études effectués en 1988 en Algérie et en Russie forment par ailleurs son goût pour les pays étrangers, qu’elle explorera largement après la chute du mur de Berlin. En 1990, ellefonde l’agence Transit et fait état des bouleversements vécus par ses concitoyennes et concitoyens, notamment les travailleuses, suite à l’effondrement de la RDA. Le portrait reste au cœur de sa pratique et de ses séries, qu’elle développe souvent sur le long cours, retrouvant des décennies plus tard ses sujets de jeunesse. En 2016, son travail sur les punks, censuré en son temps, est enfin publié et exposé aux archives de la Stasi à Leipzig. Christiane Eisler a pris part depuis à de nombreuses expositions personnelles et collectives, en Allemagne et à l’international.

Christiane Eisler – La jeunesse des autres
7 mars — 31 mai 2026
CRP/ Centre régional de la photographie Hauts-de-France Place des Nations
59282 Douchy-les-Mines France
www.crp.photo

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