Une collection n’est jamais une simple accumulation neutre de photographies : c’est une mosaïque en constante évolution, une cartographie biographique où chaque image interagit avec les autres. Dans le cas de la Collezione Ettore Molinario, cette interaction s’étend jusqu’aux sculptures antiques. C’est le regard du collectionneur-philosophe, ici Ettore Molinario, qui reconnaît la photographie comme un moyen à la fois de représentation et de préservation des sentiments, des impulsions et des souvenirs. Chaque image porte en elle une part de la personne qui l’a choisie et s’inscrit dans un discours plus large sur l’identité en transformation et sur la relation entre présent et passé.
Le philosophe Antonio Banfi avait l’habitude d’initier ses étudiants à la phénoménologie en leur demandant d’observer attentivement un objet sous tous les angles, même si ce n’était qu’un vase de fleurs un peu kitsch. De la même manière, lorsque nous regardons une photographie, surtout si elle fait partie d’une collection, nous pouvons percevoir l’intuition profonde du collectionneur, à la fois réfléchie et empreinte d’inconscient. Aucune image dans cette collection n’est là par hasard : chaque nouvelle acquisition est liée aux émotions profondes d’Ettore et à d’autres images déjà présentes ou encore à venir. Comme l’explique Ettore, qui est aussi un interprète actif de sa collection : « Les photographies sont exposées dans un ordre précis, mais chacun est libre de composer sa propre séquence personnelle. Chacun peut entreprendre ses propres plongées dans les images, en suivant l’espérance de lumière qui est, littéralement, la photographie. J’ai commencé à collectionner des photographies de mode à la fin des années 1980, à une époque où la mode était emblématique d’une société qui, après une phase de conscience de soi et d’engagement politique, revenait célébrer l’individualité. Le vêtement était perçu comme une forme d’expression du corps social tout entier. À ce moment-là, la mode était un artifice qui permettait à ceux qui l’osaient de se réinventer et de se renouveler en changeant de “peau”. C’était un sortilège qui continuait d’agir même en dehors des pages d’un magazine. »
La collection s’est depuis considérablement enrichie, affirmant ses caractéristiques de cohérence et de fluidité. Pensée comme une ars memoriae(art de la mémoire), sa structure est aussi un instrument de découverte et d’introspection. Une variété de thèmes s’y déploient, se répondant et se confrontant : identité, violence, beauté ineffable et transformation. Il y a aussi le dialogue avec l’Antiquité, avec les sculptures conservées dans la Casa Museo Molinario Colombari ce que l’on pourrait appeler des dialogues de lumière et de pierre. Ainsi, la collection n’est pas seulement une série d’images, mais une pratique critique et une forme d’interprétation.
Qu’elle soit anonyme ou signée d’un nom célèbre, chaque photographie semble capter un fragment d’histoire et un fragment du monde intérieur du collectionneur, qui écoute, observe, sélectionne et réassemble. « La créativité et la maîtrise technique de ces auteurs “anonymes” sont encore visibles dans les photographies qui nous sont parvenues. Parfois, on peut reconnaître leur style, et alors on dispose d’un corpus que l’on peut considérer comme “signé” par Monsieur X ou Zorro, par exemple. D’autres fois, nous découvrons des surprises d’attribution, comme dans le cas d’André Kertész », explique Ettore.
On peut retracer certains des nombreux chemins que suivent les collectionneurs, certains rationnels, d’autres moins. Après tout, comme l’a écrit Elio Grazioli, ils répondent plus que d’autres à un élan que nous possédons peut-être tous, celui qui nous pousse à nous entourer d’objets devenus importants dans l’espace où nous vivons, en le qualifiant, en le structurant et en le réécrivant. Quand le regard du collectionneur se pose sur eux, ils cessent d’être de simples objets : ils acquièrent une qualité supplémentaire, peut-être celle de réaliser un rêve profond du moi.
L’un de ces objets est le portrait réalisé par Pierre-Louis Pierson de la comtesse de Castiglione, Scherzo di Follia (La Comtesse de Castiglione), 1863. C’est le pouvoir du regard de la maîtresse de Napoléon III, qui fut au centre de la vie parisienne. Virginia Oldoini fut la metteuse en scène de sa propre image, préparant avec minutie ses incroyables robes, poses et expressions devant l’appareil. Elle laissait l’objectif capturer ses multiples interprétations d’elle-même : impératrice, nonne, meurtrière, madone. Il ne restait plus au photographe qu’à déclencher. Comme l’explique Ettore : « Cette image m’a montré la voie à suivre pour la collection. La “folie” créatrice de la comtesse de Castiglione confirme le pouvoir chamanique et transformateur du vêtement. »
On peut identifier cinq piliers qui servent de lignes directrices pour interpréter la collection comme une forme de pensée et qui en constituent l’ossature. Ce sont : Eros & Thanatos (la polarité entre vie et mort comme tension entre affirmation et négation de soi), Identité neutre (de la suspension ou du refus de participer au conflit entre identités féminine et masculine naît une condition de fluidité qui s’affranchit du dualisme de genre), Fétichisme (la concentration sur un substitut de l’objet de désir), Mélancolie (un sentiment introverti selon l’ancienne théorie des humeurs), Inquiétante étrangeté (qui alerte tout en augmentant la conscience de soi).
L’une des qualités de la Collezione Ettore Molinario est sa cohérence, grâce à une structure bien définie et reconnaissable. Néanmoins, elle se nourrit de courants thématiques internes fluides, qui circulent le long de lignes bien marquées, créant des flux d’idées, une richesse de thèmes et une pluralité d’interprétations. Le cinéma constitue un autre élément clé de cette grammaire visuelle, avec des références à Cocteau et à Kubrick.
Le collectionneur n’est pas seulement un conservateur ; il est un interprète qui agit, choisit, distingue et raconte. La collection devient une scène où la photographie n’est pas simplement un objet à exposer, mais un rôle à incarner, comme on l’a vu. En son sein, on peut également déceler un fil traversant la photographie italienne. Au-delà de l’aspect visuel (presque) évident, elle sollicite tous les sens. Il y a la tactilité, grâce à des matières évoquant le cuir, et la stimulation olfactive, avec des photographies de fleurs qui, à la manière proustienne, cherchent à évoquer leur parfum — de la rose (Untitled) d’Edward Steichen au Dunkler violetter rittersporn n.7 de Thomas Struth. La musicalité n’est pas absente, avec la danse. Au XXe siècle, la conscience du mouvement du corps s’est affirmée, et la danse a exploré le thème de la transgression du code. La collection elle-même est rebelle et anticonformiste. Le thème de l’identité y est présent dès le départ, comme en témoigne la première photographie de la collection, la mystérieuse Louise (Female Cross Dresser) par un Anonyme, datée de 1845 (six ans après l’invention du daguerréotype). La photographie naît et devient aussitôt un miroir de l’identité. Et Louise ressent immédiatement le besoin de s’exprimer à travers la photographie, disant en quelque sorte : « Voilà qui je suis, je me regarde, regarde-moi. »
À l’intérieur de la Casa Museo et de sa structure, qui semble reproduire un univers circulaire où tout est lié, les œuvres deviennent une expérience où les visiteurs ne sont plus de simples observateurs, mais des participants au mouvement de la grande mosaïque de la collection, où chaque choix transforme la perspective d’ensemble.
Paola Sammartano
Collezione Ettore Molinario














