Dans une collection, les œuvres ne sont pas de simples « objets ». Elles portent en elles quelque chose de vivant, fait de références et de connexions. Elles s’entremèlent, comme dans la collection d’Ettore Molinario, qui a récemment atteint le cap des cinquante Dialogues photographiques. Le Dialogue n° 50 revêt une dimension particulière, à la fois belle et mélancolique. Il est dédié à Jean-Jacques Naudet, à qui, selon Ettore Molinario, va sa « reconnaissance infinie pour avoir initié en chacun de nous le dialogue le plus profond, le plus original et le plus stimulant avec la photographie », nous permettant de « voir des choses jamais vues auparavant ».
Les mots sont essentiels. Le terme dialogue est souvent employé sans réelle réflexion, alors que son étymologie grecque renvoie à un échange verbal constructif et dialectique qui, depuis Socrate, vise à atteindre le cœur de l’âme humaine. Appliqué à la photographie, il ouvre la voie à de nouvelles lectures, toujours étayées par des faits et une documentation précise. Les Dialogues mettent en lumière les relations entre les grands maîtres et des auteurs anonymes ou peu connus qui ont souvent anticipé et façonné le regard de la photographie contemporaine. En procédant ainsi, Ettore Molinario a fait émerger des détails inhérents à une centaine de photographies, les partageant avec les lecteurs et leur permettant de créer des connexions inédites.
Les Dialogues revisitent les thèmes centraux de la réflexion du collectionneur : la quête de soi, l’identité de genre, le désir et la mélancolie, un état d’esprit parfois perçu comme appartenant au passé, mais qui demeure pleinement actuel.
Le Dialogue n° 50 marque, d’une certaine manière, l’aboutissement d’un parcours entamé il y a plus de cinq ans. De Louise à Louise, pourrait-on dire, formant un cercle parfait entre la première et la dernière image. Entre ces deux bornes, plus de 180 ans d’histoire de la photographie sont traversés, racontés de façon à transformer la collection en un théâtre de voix multiples, où chaque paire d’images, se regardant et dialoguant symboliquement, devient le miroir de la sensibilité, de la culture et de la psyché du collectionneur.
Louise, un daguerréotype anonyme de 1845, est l’image la plus ancienne de la collection. Elle en incarne la nature fluide en abordant la question de l’identité de genre non comme une tendance contemporaine, mais comme un besoin intrinsèque de l’individu. Louise demande à la photographie naissante d’être un miroir qui la confirme, face à elle-même et aux autres. Cette image révèle aussi un dialogue intérieur : celui d’Ettore entre sa nature masculine et une composante féminine qui, bien que représentée à l’extérieur par les images, lui est profondément intime.
Cette dimension apparaît également dans des représentations d’une féminité plus vulnérable ou blessée, comme dans le cas de l’Inconnue de la Seine, photographiée par Albert Leduc en 1927. La beauté mortelle de ce visage, figée dans le moulage de son masque, fascina Rodin et Breton le surréaliste . Il s’agit d’une morte séduisante, au visage serein et mortel à la fois, d’une « féminité imaginaire » désormais disparue, mise en regard d’une image de Pierre Molinier, associée à un épisode qualifié de « terrible », aux confins les plus sombres du désir.
Un autre exemple est celui de Marilyn Monroe, photographiée par Earl Moran en 1948, alors qu’elle n’est encore que Norma Jeane Mortenson, avant d’accéder à la célébrité. Cette image dialogue avec la photographie de la Nébuleuse réalisée par John Franklin-Adams en 1905, reliant, selon Ettore Molinario, « le pouvoir de séduction intemporel de l’actrice au vertige vertical de l’espace infini », et inscrivant cette figure dans un parcours allant des profondeurs de l’obscurité intérieure à la contemplation extatique du ciel étoilé.
Toujours autour de l’espace et des corps célestes, une éclipse solaire et une image de la lune, toutes deux anonymes, sont évoquées pour leur forte charge symbolique. Symboles ancestraux de renaissance et de mort, du passage du temps, elles dialoguent avec Scherzo di Follia (La comtesse de Castiglione) de Pierre-Louis Pierson, réalisée en 1863 puis agrandie en 1930 par Braun & Cie, ainsi qu’avec le portrait de la marquise Casati par le baron Adolph De Meyer en 1912.
La comtesse de Castiglione, femme d’une conscience et d’un narcissisme exceptionnels, expérimente dès les années 1860 l’imagerie féminine à travers la photographie, confiant à un photographe le témoignage de ses métamorphoses. Elle anticipe ainsi d’environ un siècle la démarche de Cindy Sherman, qui utilisera son propre corps et le déguisement pour déconstruire les stéréotypes féminins. À travers une multiplicité d’identités, elle se met en scène, révélant les « fantômes » qui habitent sa personnalité et s’affirmant comme une figure pionnière de la recherche photographique sur l’identité et l’autoreprésentation.
À l’éclipse solaire de la Castiglione répond la « lune recomposée » associée à la marquise Luisa Casati, reflet de sa nature décrite comme lunaire et nocturne, en contraste avec la source lumineuse de son modèle.
La collection s’organise autour d’une double tension cognitive qui traduit la manière d’être d’Ettore Molinario en tant que collectionneur, capable à la fois de plonger dans sa propre obscurité, dans les profondeurs de la terre et de l’intériorité humaine, et de tendre vers l’infini, vers le vertige du ciel étoilé.
Cette tension se manifeste notamment dans le dialogue entre une photographie de tranchée de la Première Guerre mondiale, prise en 1917 par S. Lt Ioanid, et Vulva de Paolo Gioli, réalisée en 2004. Dans cette exploration d’archétypes universels, se dessine une réflexion sur la notion de Terre-Mère, mêlant mort érotique et mort physique dans un retour ancestral à l’obscurité du ventre féminin.
La collection se caractérise par un discours philosophique dense et complexe, dont ces éléments ne sont que quelques fragments. Ettore Molinario la définit comme « une collection romantique qui me reflète, en raison du désir de possession propre au collectionneur, associé à la mélancolie et à la conscience de la finitude humaine ». Elle intègre également des moments de contemplation extatique du ciel, une capacité à se relier à une grandeur qui dépasse l’homme, et une souffrance liée à l’infini, dont l’existence est perçue sans pouvoir être mesurée.
Le romantisme se manifeste dans ces dimensions, teinté d’une forte veine surréaliste. Il s’accompagne d’une quête de conscience visant à transformer l’émerveillement suscité par une image en une compréhension profonde des fantômes et des structures qui l’habitent, afin que tout ce qu’elle contient puisse être révélé.
Il ne reste alors qu’à s’immerger dans l’univers de Warburg de la collection et des Dialogues, parmi des œuvres affranchies des conventions chronologiques, pour identifier de nouvelles visions, suggérées par des parcours modulables proposés par le collectionneur lui-même, Ettore Molinario. Une invitation à éprouver les abîmes et le vertige, à la recherche de l’histoire, du contemporain et de soi.
Paola Sammartano
Collezione Ettore Molinario














