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Collezione Ettore Molinario : Dialogues n° 46 : Arnold Genthe / Lucien Waléry

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Le 46e dialogue de la Collezione Ettore Molinario est une petite pièce théâtrale dédiée à une actrice immense et à un corps en quête d’auteur. Sous le regard d’Arnold Genthe et dans l’invention psychanalytique de Lucien Waléry, Eleonora Duse nous apprend à jouer.

Ettore Molinario

 

Et un jour, j’ai dû choisir. Je me suis figuré au théâtre, ce théâtre qui est désormais ma maison, et je les ai imaginées entrer ensemble sur scène : Eleonora Duse et Sarah Bernhardt. Et, à cet instant, j’ai compris que les deux étaient incompatibles : l’une m’appartenait, et l’autre — si sublime soit‑elle — peut‑être pas. J’ai choisi Duse, la divine, la première femme au monde à paraître en couverture de Time, la première actrice qui a laissé ses personnages la posséder, faisant de son corps un instrument par lequel ils pouvaient prendre vie.

« Il faut s’oublier » disait Duse, en avance sur les méthodes de jeu les plus révolutionnaires du XXe siècle — pensez à Stanislavski.

Sarah Bernhardt était l’inverse : qu’elle revête les habits de Phèdre, de Cléopâtre, de la Dame aux camélias ou d’Hamlet, elle demeurait toujours elle‑même, inimitable, statuaire jusque dans les fluctuations de la sexualité. Ego absolu, sans autre masque que le sien, éternel.

Je crois qu’Arnold Genthe, artiste extraordinaire et vibrant, voulait dire précisément cela lorsque, en 1906, au lendemain du dévastateur tremblement de terre de San Francisco, il photographia la comédienne française dans une calèche parmi les ruines de la ville. Une catastrophe, et une femme au chapeau magnifique, au boa de plumes, impassible. Je n’ose imaginer comment Eleonora aurait réagi — elle qui pleurait et traversait la scène en courant, bouleversée, et qui, un jour, pour révéler l’âme véritable de son personnage — la Princesse de Bagdad — détacha son corset et découvrit son sein. Tout cela hors texte, tout comme il était hors texte, pour une femme de son époque, de ne pas se maquiller, ni sur scène ni ailleurs.

Arnold Genthe rencontra Eleonora Duse à New York en 1923, lors de ce qui serait sa dernière tournée. Photographe allemand, à l’origine philologue et polyglotte des langues anciennes et modernes, il était arrivé à San Francisco en 1895, à vingt‑six ans, comme précepteur du fils du baron Heinrich von Schroeder. Quinze ans plus tard, après un long reportage dans Chinatown, il était devenu l’un des portraitistes les plus novateurs et recherchés. Un portrait psychologique, légèrement flou, presque une vibration. New York, métropole névrotique, accueillit son style nouveau.

Quand Genthe la rencontra, Duse avait soixante‑trois ans, les cheveux d’argent comme le teint, le profil émergeant de l’ombre et les lèvres sur le point de s’entrouvrir dans un soupir, un adieu. À la même époque, Stanisław Julian Ignacy Ostroróg, qui à Paris prit le nom de Lucien Waléry — autre destin inventé — réalisa une série de nus, dont l’un était sans tête : un corps en attente d’un rôle. Au cours de ces mêmes années, en Italie, Luigi Pirandello publia sa pièce Six personnages en quête d’auteur. Duse, c’était tout cela. Un corps offert sans réserve, jusque dans les coups de l’amour. Chaque fois elle se transformait en ce personnage‑là, le seul parmi les visages infinis qui peuplaient sa psyché. Et elle était une femme capable de s’oublier pour se souvenir d’autres vies.

Jouer, douloureusement, c’est faire place à « l’autre » qui habite en nous. Duse pour toujours.

Ettore Molinario

 

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https://collezionemolinario.com/en/dialogues

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