Jusqu’au 27 septembre, le Centre Photographique Rouen Normandie rend hommage à l’œuvre de Françoise Huguier sous un angle cher à la photographe française, celui de la maison.
Françoise Huguier est un véritable monument de la photographie. Le 1er octobre, elle fera son entrée officielle sous la Coupole, élue comme membre de la section photographique de l’Académie des beaux-arts. Cette nomination couronne la richesse d’une carrière longue de cinquante ans et d’une vie de globe-trotteuse, elle qui avait affirmé à son père devenir photographe dans le but de voyager. Munie de son appareil, celle que l’on surnomme « la curieuse » a sillonné la planète pour rencontrer ses visages, en immersion dans des communautés dont elle a capturé le quotidien.
À Rouen, un portrait d’elle, le visage encadré par un croissant de lune en papier mâché, donne à voir ce regard perçant avec lequel elle a saisi les moindres détails des intérieurs qui l’ont accueillie. Une scénographie brillamment pensée, jouant d’effets graphiques et de couleurs, nous invite ensuite à pénétrer dans le monde singulier de Françoise Huguier. Pour rendre compte de l’épaisseur de son œuvre, Raphaëlle Stopin, qui dirige le Centre Photographique Rouen Normandie depuis dix ans, a fait le choix de l’explorer au prisme de la maison : « l’intérieur de la maison pris dans la trivialité du quotidien mais aussi dans ce qui fait la chair de la maison : ces espaces d’intimité comme la cuisine ou la salle de bain autant que ce qui s’y joue en termes de promiscuité et de rapport au corps. »
Cette promiscuité, Françoise Huguier l’a longuement contemplée en Russie, à Saint-Pétersbourg. L’exposition s’ouvre sur une série désormais mythique, Kommounalki (publiée en 2008 chez Actes Sud). Pendant une décennie, la photographe passait chaque année un trimestre dans l’un de ces appartements communautaires hérités de la période soviétique, s’imprégnant du quotidien de ses habitants pour immortaliser, frontalement mais non sans poésie, cette vie en huis clos. Vaisselle empilée, linge qui sèche… dans ces images, les objets de tous les jours sont des protagonistes au même titre que les visages avec lesquels ils dialoguent. Lorsqu’elle pénètre dans un intérieur, ce sont ces éléments que son œil recherche en premier lieu. La photographe aime observer les manières d’habiter un espace. C’est par cette intimité qu’elle aborde le monde : « Quand on s’intéresse à une société, il y a bien sûr l’intellect, mais c’est aussi la manière dont [les gens] vivent, comment ils mangent, comment ils se lavent… »
Le bain est un motif récurrent de son œuvre. On le retrouve dans une séquence très cinématographique, réalisée en 1992 dans le cadre de sa série En route pour Behring, pour laquelle la photographe a traversé la Russie jusqu’en Sibérie polaire, où elle a partagé le quotidien de différentes communautés. Là-bas, on l’emmène au bania, le bain public russe. Cette découverte est un choc. Ces corps nus, imparfaits, embaumés de vapeur l’obsèdent. Regarder un corps qui se lave, c’est pénétrer dans la forme la plus absolue de l’intime. Raphaëlle Stopin parle des « viscères de la maison », dans un jeu de miroir avec les entrailles d’un morse abattu par les hôtes sibériens de la photographe. Si violent soit-il, ce cliché est frappant de délicatesse. Une grande douceur se dégage de la texture et des couleurs, que la photographe, en technicienne de l’image, explique par le choix d’une pellicule Kodak 320.
L’exposition se clôt sur des travaux plus récents, en Asie et particulièrement au Cambodge où Françoise Huguier est retournée en 2008, cinquante ans après avoir été kidnappée par les Viêt Minh sur la plantation familiale, à l’âge de huit ans. Cette réconciliation lui ouvre des portes longtemps fermées et l’amène à revisiter la Thaïlande, Singapour ou encore l’Indonésie… Des territoires qu’elle apprivoise, bien sûr, de l’intérieur. On retrouve enfin son éternel amour des couleurs, devenu sa signature. L’exposition célèbre notamment la puissance de ses rouges hypnotisants qui, ici, sont une invitation à nous lover dans la chaleur de ces foyers. Aux quatre coins du monde, c’est cette atmosphère intime que l’on retrouve et dont elle seule a le secret. Une fois plongé dans le monde de Françoise Huguier, on voudrait ne plus en sortir.
Zoé Isle de Beauchaine














