Le Centre Mondial de la Paix, des Libertés et des Droits de l’Homme présente Les Ombres de l’Atome, une création photographique de Jean-Philippe Pernot présentée à l’occasion des 80 ans d’Hiroshima et de Nagasaki. Pernot écrit :
Il m’est souvent arrivé de penser que, certains week-ends, j’aurais pu dire que je partais au cimetière. La traversée des paysages picards, surtout ceux qui épousent les vallons de la Somme, me donnait toujours cette impression. Là, les tombes des soldats venus de France, d’Allemagne, des îles britanniques, d’Australie, du Canada, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud, d’Inde, d’Afrique du Nord, d’Asie ou encore d’Afrique centrale composent une mappemonde surgie d’un monde en train de basculer. Je me suis souvent demandé si, sans la Première Guerre mondiale, Hiroshima et Nagasaki auraient connu les mêmes destinées.
Je ne peux pas réécrire l’histoire, même si certains s’y sont essayés. Je ne peux pas davantage dire l’indicible. Celui des tranchées, avec leurs odeurs de décomposition, la chaleur du sang jamais vraiment sec, la terre devenue mélasse de chairs, d’os et de viscères. Plus proche de moi, il y a à peine quatre générations, l’indicible des villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Les survivants racontent des silhouettes vacillantes, quémandant de l’eau, les yeux pendants dans les paumes, retenus seulement par le nerf optique. La peau gonflée, durcie, devenue cuir.
Face à ces abîmes, l’être humain choisit souvent de fermer les yeux. Musset parlait du cadavre livide de la vérité ; je crois que cette métaphore n’a jamais été aussi juste. Après la Grande Guerre, la société a tiré les rideaux pour laisser entrer les années folles, en reléguant les rescapés au silence. Après Hiroshima et Nagasaki, on a poussé aux marges les Hibakushas, longtemps tenus à distance avant qu’ils ne soient enfin reconnus, notamment par le Prix Nobel de la Paix 2024. Pourtant, des voix – Chevalier, Céline, Ernst Jünger, Genevoix – avaient déjà dressé le portrait implacable de ce que l’homme peut faire à l’homme. Avec la Shoah, puis Little Boy et Fat Man, une trilogie de destruction s’est imposée au monde.
C’est dans cette constellation de mémoires que s’inscrit mon exposition. J’ai tenté d’approcher l’indicible non par la description brute, mais en construisant une somme artistique à partir du travail de mémoire, de documentation et de laboratoire. J’ai cherché une beauté terrifiante, non pas pour en adoucir le contenu, mais pour rendre visible ce que le regard humain refuse trop souvent de soutenir. Chaque œuvre exige du temps : les regards, les corps, les paysages s’y entrelacent jusqu’à laisser filtrer, à leur rythme, les impressions qui en émergent. L’or réparateur et révélateur y dialogue avec la déliquescence des matières ; les altérations chimiques deviennent les témoins du souffle, de la brûlure, des chéloïdes.
Je ne cherche pas à ce que l’on trouve ces images « belles » au sens décoratif du terme. Ce serait prolonger l’aveuglement. Je veux que chacun prenne le temps de laisser infuser l’essence de ces fragments d’histoire, afin de repartir avec un éclat de mémoire. Si je ne peux réécrire le passé, je peux contribuer à l’écriture de demain. François Mitterrand rappelait que les créateurs portent la responsabilité d’ériger des phares. Cette exposition est l’un de ces phares ; j’essaie de le maintenir allumé, et je souhaite que ceux qui le croisent contribuent à le faire briller un peu plus.
Jean-Philippe Pernot
Jean-Philippe Pernot : Les Ombres de l’Atome
du 12 janvier au 30 avril 2026
Le Centre Mondial de la Paix, des libertés et des Droits de l’Homme
Pl. Mgr Ginisty
55100 Verdun, France
https://cmpaix.eu/fr/














