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Centre d’art et de photographie de Lectoure : Bertien van Manen : Les échos de l’ordinaire

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 Un livre peut changer une vie. En découvrant Les Américains de Robert Frank, à la fin des années 1950, Bertien van Manen comprend soudain ce que pourrait être sa photographie ; une manière d’habiter le monde plutôt que de le commenter.

Dans ces pages, elle perçoit qu’il ne s’agit pas de démontrer mais de regarder, de laisser venir. Cette révélation agit comme un déplacement intérieur : la photographie ne sera plus pour elle un théâtre d’effets, mais un espace de relation.
Fille d’un ingénieur des mines aux Pays-Bas, elle grandit dans un univers marqué par le travail, la rigueur et la conscience des réalités sociales. En 1985, elle part dans les Appalaches américaines à la rencontre des femmes qui travaillent dans l’industrie du charbon. Elle troque son équipement professionnel contre un modeste 35 mm. Ce geste n’a rien d’anodin. Il signe l’abandon des commandes de mode et des mises en scène léchées au profit d’une temporalité plus fragile, presque domestique. L’appareil léger devient l’outil d’une circulation libre, d’une attention discrète.
Dans les petites maisons de bois, les mobil-homes ou les cabanes bricolées à la lisière des forêts, la photographe partage les repas, les silences, les rires, les attentes. Elle s’assied à la table de cuisine, observe la lumière glisser sur une nappe en plastique, écoute les confidences à voix basse. Elle reviendra pendant plus de trente ans, fidèle à ces lieux et à ces femmes. Ses images, jamais cyniques, tiennent ensemble la rudesse des conditions de vie et une beauté fragile, saisie dans un éclat de lumière, un geste suspendu, un regard qui soutient l’objectif sans défi.
Née en 1935 à La Haye, d’abord mannequin puis photographe de magazine, Bertien van Manen s’est très tôt détournée du spectaculaire. Elle préfère côtoyer les marges et les grands récits. Ni journal intime, ni album de famille, ses photographies empruntent à ces registres leur apparente simplicité pour mieux les déjouer. Le lit, motif récurrent, parle de ce territoire de l’intime où se jouent le sommeil, l’amour, l’épuisement. L’espace privé devient une scène politique silencieuse.
Son œuvre, réalisée aux Pays-Bas, aux États-Unis, en ex-URSS ou en Chine, compose une chronique subjective des vies ordinaires, bousculées par une histoire qui les dépasse. Elle photographie les bouleversements sans les nommer frontalement, attentive aux traces qu’ils laissent dans les corps et les intérieurs. Les livres, plus encore que les expositions, deviennent l’espace privilégié de cette écriture documentaire sensible. La séquence des images y construit un rythme, une respiration, une proximité durable avec celles et ceux qu’elle rencontre.
Dans cet état d’errance et de déplacement, Bertien van Manen aura construit une œuvre rare, une photographie de l’empathie, sans pathos, où chaque rencontre devient un monde, et où chaque monde, patiemment approché, nous apprend à regarder autrement.

Jean-Jacques Ader

 

Exposition du 21 février au 3 mai 2026 au Centre d’art et de photographie de Lectoure (Gers) Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h, entrée libre.

Centre d’art et de photographie de Lectoure
Maison de Saint-Louis
8 Cr Gambetta
32700 Lectoure, France
https://centre-photo-lectoure.fr/

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