Pour ses vingt-cinq ans, l’espace berlinois consacré à la photographie accueille cette exposition réunissant douze photographes de l’agence Magnum autour du thème de la proximité, de ce qui lie un auteur à son sujet : quelle nature du rapport ? quelle distance ? comment un sujet raconte son photographe ? Une réflexion urgente et passionnante sur la photographie contemporaine.
Le titre de l’exposition fait écho à une maxime du fondateur de Magnum, Robert Capa, qui disait « If your pictures aren’t good enough, you’re not close enough ». Ce qui peut être vrai pour n’importe quoi finalement : comment faire les choses correctement – au sens pratique et éthique du terme – si l’on n’est pas assez proche – au sens connecté – à son sujet ? En photographie, dépassé l’aspect purement visuel de l’expression (qui, par ailleurs, se défend), c’est une question primordiale, notamment à une ère où n’importe qui a le pouvoir de donner à voir n’importe quoi à travers un objectif. Pour aborder ce terme d’éthique, ou même avant cela, la question de la légitimité, les travaux réalisés au long cours présentés lors de cette exposition permettent de nourrir le dialogue.
L’objet photographique comme espace d’échange
Parmi les travaux présentés, on retrouve cette série de Bieke Depoorter réalisée en Égypte à partir de 2011 durant le Printemps arabe où nous sommes immergés dans l’intimité des maisons d’habitants. Un travail qui devait donner lieu à un livre que la photographe originaire de Belgique a décidé de repousser et repenser, au regard d’un sentiment de voyeurisme occidental et avec la volonté de donner la parole aux premiers concernés, c’est-à-dire les Égyptiens. Elle retourne donc en Égypte en 2017 et demande à des personnes lambdas de faire leurs commentaires directement sur les photographies en question : on y retrouve alors beaucoup de subtilité et avons accès à des éléments de compréhension de la société égyptienne, sans qu’un spectre ne vienne les biaiser. Une manière pertinente, éprouvante mais nécessaire d’adresser le malaise occidental qui existe dans la photographie documentaire.
Plus de quarante ans auparavant, Susan Meiselas s’est inscrite parmi les pionnières de ces réflexions puisqu’en 1971 lorsqu’elle réalise « 44 Irving Street » à Cambridge, dans le Massachusetts, elle demande à ses sujets de commenter par écrit leur perception de ces images. Cette idée de la photographie comme lieu d’échange et de critique traverse toute son œuvre, de sa série sur les strip-tiseuses de foires américaines à sa couverture de l’insurrection nicaraguayenne. Ici, elle présente son travail datant de la fin des années 1980 portant sur la communauté indigène Dani en Papouasie, en Indonésie, abordant frontalement ces questions de représentation.
La collaboration comme méthode
Une autre série avec un retentissement particulièrement fort ces dernières années est celle d’Alessandra Sanguinetti qui dans un travail au long cours a suivi l’évolution des deux cousines Guillermina et Belinda dans une ferme près de Buenos Aires. Si beaucoup connaissent ces images qui oscillent entre moments de vie spontanés et véritables mises en scène, peu savent que ce projet était à l’origine un travail annexe pour s’extirper des projets photographiques professionnels trop encadrés. Cette série tissée à six mains fut avant tout un espace de liberté pour son auteur qui s’est affranchie des conceptions toutes faites au profit d’une vaste exploration créative. Pour bien comprendre la relation – la distance – qui lie la photographe américaine à ces deux jeunes filles devenues aujourd’hui mamans, le petit livre « Over time/Au fil du temps » dans lequel toutes les trois sont en conversation est particulièrement passionnant. Définitivement, au-delà des images enivrantes, la puissance de cette série tient dans le pouvoir donné à ces femmes pour se raconter, et ce dès le plus jeune âge où les frontières entre le réel et l’imaginaire sont encore troubles.
Des sujets comme miroirs de sa propre réalité
Les photographies de Myriam Boulos ont aujourd’hui largement dépassé les frontières du Liban pour ce qu’elles racontent de ce pays par ses tripes. Donner à voir son monde par l’intime est l’approche de Boulos. Sa série « What’s Ours » parle du Liban de ces dix dernières années et offre une lecture électrique de la thawra [révolution] qui débute au Liban le 17 octobre 2019, suite aux protestations contre la corruption gouvernementale et le gel des épargnes dans les banques, culminant avec l’explosion du port de Beyrouth en août 2020. Armée de son flash, elle photographie ses amis et sa famille avec une énergie saisissante, dans des états de plaisir et de révolte. Dans son travail, Myriam Boulos redonne au corps sa place dans l’espace public. Un corps viscéralement vivant et vulnérable face à la négligence d’État et aux violences intrinsèques. Ici, la proximité est une condition : c’est parce qu’elle est directement impliquée dans la colère et l’espoir de ses sujets que son regard prend toute sa force.
Pour Newsha Tavakolian également, photographier son pays c’est s’explorer. Elle présente des images et extraits vidéo issus de « Look » (2010) et de « For the Sake of Calmness » (2020). On y découvre des portraits d’Iraniennes réalisés dans son appartement, offrant son propre espace intime en miroir d’une société marquée par l’isolement et l’anxiété, accompagnés de son travail métaphorique qui interprète l’Iran tel un corps féminin en perpétuel syndrome prémenstruel : un état de tension qui ne se relâche jamais.
Toujours dans cette lignée, Sabiha Çimen présente « Hafiz », débutée à la fin des années 2010, sur le quotidien de jeunes filles scolarisées dans les écoles coraniques turques. Un projet mêlant puissance et douceur faisant écho à son propre vécu, ayant elle-même fréquenté ces écoles. Son approche repose sur un processus mémoriel où elle documente ces adolescentes lorsqu’elles n’étudient pas le Coran – notamment pour s’éloigner d’une représentation clichée des écolières et des jeunes filles musulmanes –, saisissant ce qu’elle nomme un « art de la rébellion ». « J’étais l’une d’entre elles », confie-t-elle lors de la présentation presse. Cette proximité est ce qui a permis une collaboration : les jeunes filles ont intégré son langage visuel, comme en témoigne la photographie du melon où elles ont eu le pressentiment que Çimen le trouverait intéressant en image.
Inverser les regards
La série « City of Brotherly Love » d’Hannah Price retourne littéralement le regard : après avoir déménagé à Philadelphie, elle photographie les hommes qui la harcèlent dans la rue, les plaçant en objets du regard plutôt que sujets. Cristina de Middel applique cette logique au travail du sexe avec « Gentlemen’s Club » : en plaçant une annonce à Rio en 2015 demandant aux clients de prostitution de poser pour elle, elle met en lumière des récits témoignant d’une réalité invisible.
L’exposition présente également les travaux d’Olivia Arthur avec une exploration tactile du corps, ceux de Nanna Heitmann en Russie alors que tout le monde est en Ukraine, ou encore de Carolyn Drake avec son projet « Men Untitled » de Lúa Ribeira avec « Agony in the Garden ». Chacune avec sa propre méthode, ces approches communiquent et cohabitent entre elles : la proximité n’est pas une question de distance physique ou d’immersion journalistique, mais un processus relationnel qui définit le rapport entre la photographe et son sujet.
Close Enough est à voir à C/O Berlin jusqu’au 28 janvier 2026.
C/O Berlin
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10623 Berlin
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