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Bande organisée : Collectif Vives !

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Dans un monde de la photographie marqué à la fois par une profusion des expositions et une fragilité du secteur, le collectif  Vives ! questionne le rôle du commissariat. À trois voix, Chloé Goualc’h, Salomé d’Ornano et Coline Plançon défendent un regard collectif, attentif aux œuvres existantes autant qu’aux artistes émergents.

 

Pouvez-vous revenir sur vos trajectoires respectives dans le champ de la photographie ?

Coline : J’ai commencé à Magnum Photos à Londres puis à Paris, avant de collaborer notamment avec l’agence Myop. Je connais bien les collectifs. Depuis une dizaine d’années, je me consacre au développement de projets culturels au sein d’agences photographiques en particulier autour de projets éditoriaux et culturels. Depuis un an, je suis indépendante et je collabore notamment avec le festival PhotoSaintGermain.

Chloé : Je suis un pur produit de l’institution publique. J’ai commencé au Centre Pompidou, où je travaillais sur les fonds photographiques, la gestion de collections, ainsi que sur des commissariats d’expositions. Je suis ensuite passée par les Archives nationales et cela fait quatre ans que je travaille au Cnap, où je m’occupe du dispositif de soutien à la photographie documentaire.

Salomé : À l’origine, je m’intéressais particulièrement à la photographie documentaire, à l’archive et à la photographie de guerre. J’ai surtout travaillé en production et en contenu d’expositions, à l’Institut du monde arabe, à la Fondation Henri Cartier‑Bresson et également avec le salon Approche. C’est là que j’ai découvert le milieu des galeries. J’ai dirigé la galerie Fisheye pendant trois ans et demi, et depuis deux ans j’ai rejoint la galerie Écho 119.

 

À quel moment vos parcours se sont-ils croisés et comment est née l’envie de travailler ensemble ?

Chloé : Le monde de la photographie est un petit milieu ! Et dans ce microcosme, nous sommes quelques femmes entre 30 et 40 ans à s’être regroupées via un groupe WhatsApp. Les liens se sont resserrés, jusqu’à l’envie de monter ce projet.

Coline: Ce groupe nous a permis de créer des ponts entre nos projets, de nous conseiller mutuellement, et, au final, de nous structurer ensemble. En échangeant, on a pris conscience de ce dont nous avions envie, mais aussi de ce qui nous manquait dans nos différents champs professionnels. On s’est rendu compte qu’on devait créer des choses pour qu’elles existent

Chloé : Avec Salomé, nous avions le désir d’un espace de liberté, d’un cadre qui nous permette de proposer des choses, d’être créatives et de travailler avec les personnes avec lesquelles nous avions réellement envie de collaborer. On a commencé à évoquer le commissariat d’exposition, et il nous semblait qu’il manquait quelque chose dans un duo : à trois, la complémentarité est plus forte. C’est comme ça que Coline a rejoint le projet.

Coline : On évolue dans trois domaines très différents et on regarde la photographie depuis des perspectives distinctes : le public, le privé, le marché de l’art, le point de vue des photographes. Cette pluralité rend les discussions particulièrement riches.

 

Quels enjeux souhaitiez-vous interroger en fondant Vives ! ?

Coline : Nous avons constaté qu’il existe aujourd’hui une profusion d’expositions, mais paradoxalement peu d’attention est portée aux œuvres déjà produites. Les expositions sont montées, les œuvres sont ensuite restituées aux photographes, qui doivent trouver des espaces de stockage. Et tout cela dans un secteur qui subit des coupes budgétaires importantes, avec de moins en moins de moyens alloués à la production. Cette situation nous semblait intéressante à interroger. Nous avions aussi la volonté de proposer d’autres regards, de renouveler les manières de montrer les photographes. Avec la fragilité du secteur, nous ressentons une certaine frilosité, une peur croissante de la prise de risque au sein des structures de diffusion et d’exposition. Nous avions envie de concevoir des expositions collectives mêlant des regards confirmés et des artistes émergents autour de thématiques communes. C’est une intention qui nous anime depuis la naissance du collectif.

 

Comment concevez-vous le rôle du commissariat aujourd’hui, et en quoi le travail collectif le transforme-t-il ?

Coline : Le commissaire est un peu le chef d’orchestre d’une chorale : quelqu’un qui porte une ou plusieurs visions et qui fait le lien avec le public, afin que celui‑ci reparte avec un message, une lecture. Il s’agit d’écrire une histoire à partir des œuvres, de mettre en forme un récit. Cela implique une recherche approfondie sur le travail d’un ou de plusieurs artistes afin de créer des liens. Travailler à plusieurs engage des réflexions différentes : il faut accepter de partager sa vision.

Salomé : Il faut être capable de ne pas considérer que l’idée initiale, pensée seule, sera nécessairement celle qui va s’imposer. C’est une question d’équilibre, de forces et de compromis.

 

On connaît l’existence de collectifs de photographes. Qu’en est-il des collectifs de commissaires ?

Chloé : Nous n’en connaissons pas beaucoup. À part Fetart, qui fonctionne à huit ou neuf personnes par exemple. Le commissariat est la plupart du temps l’affaire d’une personne et bien souvent, ce sont les artistes eux-mêmes qui endossent ce rôle.

 

Votre premier projet est né d’une collaboration avec un autre collectif : Hors Format. Comment est-elle née ?

Chloé : Je connaissais plusieurs membres de Hors Format. Ils m’ont fait part de leur envie de concevoir une exposition pour célébrer leurs cinq ans, autour de la thématique du collectif, et de travailler avec un collectif de commissaires. La rencontre s’est faite très simplement alors que nous venions de créer Vives !

Coline : Ils nous ont donné carte blanche et accordé une grande confiance, en nous laissant les rênes de l’exposition. Cette posture était à la fois très claire et très humble de leur part. J’avais déjà travaillé avec Myop à l’occasion de leurs vingt ans, et il a été très intéressant de partager avec Salomé et Chloé les réflexions issues de cette expérience. Cela nous a permis de poser rapidement des questions essentielles : comment faire collectif, comment célébrer à la fois le groupe et les singularités, au sein de travaux très engagés qui montrent, par exemple, des jeunes déscolarisés en France en regard de groupes armés en RDA, comment respecter éthiquement et déontologiquement les sujets, tout en parvenant à les faire dialoguer sans produire de contresens.

 

Comment êtes-vous parvenu à mettre en scène cette volonté de collectif ?

Chloé : Nous avons assez rapidement eu envie de nous inscrire dans l’histoire de l’art. Nous avons réfléchi aux collectifs d’artistes ayant travaillé cette notion, et nous sommes vite arrivées aux surréalistes et à la pratique du cadavre exquis, forme collective bien connue. À partir de là, nous avons développé l’idée de créer des liens entre leurs travaux tout en identifiant clairement des séries pour chacune et chacun. Nous avons choisi de les articuler selon le principe du dorica castra, une figure littéraire dans laquelle la dernière syllabe d’un mot est reprise au début du suivant. Nous l’avons transposée à la photographie : la dernière image d’une série faisait écho à la première de la série suivante.

Salomé : Il y avait également chez Hors Format une volonté affirmée de faire collectif, au point que la photographie individuelle n’existe plus en tant que telle. Ils souhaitaient un collage résolument surréaliste, évoquant les années 1920‑30. Cela a donné naissance à une installation centrale, un ensemble volontairement cacophonique d’images sorties de leur contexte, faisant le lien entre les séries.

Coline : Le lieu s’y prêtait particulièrement bien : le Sample, à Bagnolet, offre un espace central avec une grande hauteur sous plafond. Cela nous a permis d’imaginer l’exposition comme une forme circulaire, un parcours lisible dans tous les sens, avec ce totem central comme point de convergence. Le titre de l’exposition faisait lui aussi référence à ce dorica castra, à cette boucle sans fin : Comme une forme commune.

 

Comment s’organise votre travail à trois au sein de Vives ! ?

Chloé : Dans l’idée, Salomé est la reine de la scénographie. Pour ce premier projet, c’est elle qui a imaginé le totem. Je me suis notamment concentrée sur les textes et le concept, et Colline était davantage à la production.

Chloé : Ça s’est fait de manière très naturelle. Nous avons eu la chance de découvrir à quel point nos forces étaient complémentaires.

 

Pourquoi préférez-vous le terme “professionnel·les de l’image” à celui de “commissaire” pour définir votre collectif ?

Coline : Nous n’avons pas fait figurer le terme “commissaire”, car nous souhaitions proposer quelque chose de plus global. Dans un cadre plus classique, un commissaire fait souvent appel à un scénographe ou à d’autres corps de métiers. De notre côté, nous formons à trois une sorte de “package” permettant de concevoir une exposition dans son ensemble.

 

Le collectif est né en 2025, de quoi sera fait 2026 ?

Salomé : Nous fêtons bientôt notre première année. Nous y travaillons avec beaucoup d’envies et d’ambitions. Très probablement au printemps, nous lancerons une exposition accompagnée d’un moment festif, avec également des lectures de portfolios. L’idée est d’accompagner les artistes, de découvrir et rencontrer des photographes, de nourrir notre regard de nouvelles images et de réfléchir aux formes possibles de collaboration. Nous avons également l’ambition de réaliser, à l’automne, une exposition plus personnelle en Seine-Saint-Denis.

Coline : Nous sommes ancrées dans le quart nord-est de la banlieue parisienne. L’association est basée à Pantin, avec la volonté de s’inscrire pleinement dans ce territoire, particulièrement dynamique sur le plan culturel : anciens sites industriels, usines réhabilitées, tiers-lieux. Comme nous vivons toutes les trois dans ce secteur, il nous semblait essentiel de nous y ancrer et de contribuer à décentrer les événements culturels parisiens, de développer des propositions ailleurs.

Chloé : C’est un projet de commissariat dans le 93 que nous porterons de bout en bout : un projet que nous allons concevoir, avec des artistes que nous choisirons, dans une logique d’éco-conception, en combinant nouvelles productions et œuvres existantes. Vives ! est né de cette idée : redonner vie aux œuvres, les remettre en circulation. Le nom fait aussi référence aux eaux vives, à cette notion de circulation.

 

Interview par Benjamin Rullier

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