Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault
Par définition, tout système optique, biologique ou physique permet le passage des ondes lumineuses pour en restituer une image interprétable par un organe de réception biologique ou physique. Mon raccourci est un peu simpliste, mais c’est effectivement le cas que la restitution soit l’œuvre d’un cerveau ou d’une opération chimique sur un support particulier. Tous les intermédiaires optiques ont la particularité de déformer, peu ou prou, les ondes qui les traversent. Cette spécificité est sûrement à l’origine de notre façon individuelle et philosophique de « voir les choses ». Elle est également à l’origine de l’impossibilité de saisir matériellement deux images identiques. Cette observation découle des aberrations incorrigibles et pratiquement non corrigeables. Nous constatons tous ces défauts. S’ils sont minimes, nous nous en amusons ; s’ils sont critiques, nous tentons des corrections. Nous naviguons en permanence entre notre espace de la conscience intellectuelle et celui de la physique ondulatoire matinée de recettes de chimie. Tout cela demeure toujours admis comme faisant partie intégrante de notre petite évolution humaine dans l’immensité universelle. Dont acte !
Aujourd’hui, ce qui semble plus grave, pour l’ensemble de nos systèmes optiques, c’est leur perte de la vue à cause de nos abandons progressifs de voir les réalités. Un voile s’obscurcit devant l’appareil photographique, dans son utilisation ; une invisibilité volontaire s’installe dans nos perceptions. Le monde de l’image a vécu, depuis l’émergence de l’humanité, des évolutions, des transformations, des révolutions ; toutefois, il est toujours resté un vecteur de progression. Tous les transferts d’imagination restaient soumis à des aberrations, plus ou moins perturbatrices, sans être inconscientes. J’aimerais laisser à votre libre réflexion une série d’informations récentes glanées depuis ma dernière chronique.
Dans la soi-disant capitale mondiale de la photographie, l’une de nos collègues européennes, dont les superbes travaux photographiques sont connus et reconnus, a été exposée dans un des lieux légendaires de la ville. Comme il se doit, vernissage avec carton d’invitation très documenté sur toutes les personnes officielles et les mécènes impliqués. Le seul nom qui manquait sur le carton était celui de notre collègue créatrice des œuvres exposées.
Dans la grande capitale culturelle japonaise, se termine cette semaine un festival de grande renommée. Quelques grands et moins grands créateurs, photographes, exposent tous cachés derrière des mécènes. Les banques, les cosmétiques, les alcools et bien d’autres encore s’affichent. En moins de dix années, cette pratique est devenue monnaie courante, surtout dans les festivals et manifestations qui bénéficient de larges subventions publiques.
Dans toutes les revues consacrées à la photographie et son environnement, toutes les semaines, il y a, au minimum, un article pour annoncer un concours. Parfois, c’est un numéro spécial entier consacré aux appels à candidatures. Dans presque l’unanimité des cas, les divers règlements imposés sont inacceptables avec leur filtration préalable étrangère au thème ou à la portée de la compétition. Ainsi, votre âge, votre sexe (ou votre non-genre), votre activité professionnelle, votre problématique sociale, votre origine ethnique sont les critères qui vous permettent, pour les uns ou pour les autres, d’être reconnus comme des photographes habilités à proposer des œuvres.
Dans le choix des œuvres, l’âge de l’auteur devient également un critère déterminant pour savoir si son travail est digne ou non d’être montré, voire encensé. Il faut savoir distinguer, avant toute autre chose, l’ivraie de l’artiste émergent. Ce dernier terme est galvaudé par tous les fonctionnaires et les parasites culturels qui se prétendent mandataires de l’Art. Leur incompétence totale ne se trouve généralement justifiée que par force « peaux d’âne ». La naissance d’une première œuvre n’a jamais tenu compte de l’âge des artères de son géniteur, qu’il soit adolescent boutonneux ou vénérable à la barbe drue. Assez de ces « réservés aux », laissons tous les anciens affronter tous les modernes en joutes singulières et régulières.
La prépondérance de l’argent s’impose sur tous autres critères, jusque dans des détails qui deviennent significatifs. Un collectif de photographes réservait, tous les ans depuis des années, une dizaine de chambres d’hôtel, lors de la semaine dite « professionnelle » d’un grand festival photographique. N’ayant pas reçu leurs affectations pour cette année ; après relance, nos photographes ont appris que l’hôtel avait été réservé par deux grandes marques de luxe, mécènes déclarés dudit festival.
Dans une multitude expositions, les sélections des œuvres oublient systématiquement les publics qui seront concernés et les œuvres qui seront accrochées (lorsqu’elles ne sont pas épinglées). Les commissaires d’expositions qui valorisaient les œuvres dans une cohérence générale sont relégués sur la touche avec les auteurs dont ils présentaient les œuvres. Les nouveaux « curateurs », de toutes origines culturelles et surtout financières confondues, sont plus préoccupés par la grandeur de leur nom sur les affiches et dans les articles de presse. Les images des autres deviennent leur faire-valoir personnel.
Dans les jurys dont la compétence des membres est en déclin depuis une quinzaine d’années, nous sommes arrivés dans le bas de l’échelle. La personnalité médiatique ou l’asservissement à l’organisation prime tout autre paramètre. Encore un petit effort et il ne manquera plus que sélection des œuvres se fasse à la fin des expositions grâce à des multicritères gérés par l’informatique. Encore un petit effort et les œuvres seront directement réalisées pour plaire au plus grand nombre. Un petit pic de communication et le pactole culturel sera à la portée de n’importe quelle main.
Dans un récent article, très officiel, j’étais content de constater qu’une exposition, parrainée par une organisation professionnelle, avec pignon sur rue, était ouverte à tous sans critère particulier. Je me réjouissais de retrouver ces confrontations intenses où seule la liberté d’expression à travers le talent prévaut. La jeune débutante qui s’impose, à la loyale, en face à un vieux briscard qui lui tire son chapeau. Les échanges passionnés le jour du vernissage, car tous sur un pied d’égalité, jouent dans la même cour. Pas de chance, il était stipulé en très petits caractères à la fin du règlement que l’exposition était réservée aux adhérents d’une organisation inconnue.
Dans la photographie du face-à-face du président américain et du président ukrainien dans l’enceinte de la chapelle Sixtine, le photographe de cette scène historique est tombé dans les oubliettes de la crypte. S’agit-il d’une image prise d’une caméra de surveillance, extraite d’un reportage télévisuel, égarée dans le smartphone d’un cardinal de passage, d’une reconstitution numérique ? Enfin, voilà comment les photographes ont disparu pour les photographies diffusées.
Dans un panégyrique publié, 15 images à l’appui, par la convergence d’une photographe et d’une philanthrope, médiatiquement en vue. Nous apprenons qu’elles ont commis un prix baptisé de leurs deux noms associés. La première lauréate est une jeune femme de 21 ans qui a réalisé une petite documentation imagée sur les migrants de Calais, avec l’aide d’une association caritative. Cette photographe est présentée comme talentueuse et dotée d’une approche percutante dans sa pratique artistique. Toutefois, les photographies qui illustrent cette présentation dithyrambique m’ont laissé dubitatif. J’imagine que je ne comprends plus rien à ces photographies dénuées de technique, de conception, de message, d’émotion, de respect du lecteur. Une photographe de grand talent distinguée par deux photographes de grand renom.
Tous ces constats ne sont qu’une toute petite partie de l’iceberg, pour évoquer la cécité des piégeurs de la lumière. Le laisser-faire d’une paresse latente, le petit accommodement personnel et l’individualisme viscéral assumé ont détruit les droits, le contrôle, les rémunérations, l’usage, la pérennité de nos travaux. La nature détestant le vide, d’aucuns prennent notre place pour décider, pour utiliser et pour tirer divers profits de nos images, sans se soucier de leur qualité, de leur origine, de leur impact.
Il y a quelques années, nous déposions un peu de vaseline, minutieusement répartie devant nos optiques, pour dissimuler quelques défauts de nos sujets. Aujourd’hui nos optiques se barbouillent de noir de suie dans notre indifférence d’auteurs.
Thierry Maindrault, 23 mai 2025
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