Dans un format sobre — des tirages argentiques 20x25cm en noir et blanc —, les artistes Adam Broomberg et Rafael Gonzalez livrent avec Anchor in the landscape (Repère dans le paysage) un ensemble d’images d’une intensité toute symbolique. Une série d’oliviers centenaires, photographiés dans les territoires occupés de Palestine. Ces arbres, certains âgés de plusieurs milliers d’années, forment un témoignage à la fois historique et politique.
L’olivier, figure centrale de l’identité palestinienne, est bien plus qu’un arbre, il est un symbole de continuité et de résistance. Plus de 100 000 familles dépendent encore aujourd’hui de sa culture. Il rythme les saisons, façonne le paysage et soutient toute une économie rurale. Mais depuis 1967, quelque 800 000 oliviers ont été déracinés ou brûlés par les autorités et les colons israéliens — un acte que de nombreux Palestiniens considèrent comme une tentative d’effacement culturel autant que matériel. C’est dans ce contexte que Broomberg et Gonzalez ont entrepris, pendant dix-huit mois, un voyage au long cours dans les Territoires occupés. Leur démarche relève davantage de la mémoire visuelle que du photojournalisme. Chaque image semble suspendue dans le temps, prise à distance du tumulte politique local. L’olivier n’y est pas documenté comme un objet de reportage, mais observé comme un personnage ; chaque tronc, chaque cicatrice, chaque nœud du bois raconte une histoire d’endurance. Le format choisi renforce cette approche contemplative — un dispositif lent, exigeant, qui impose à la fois patience et rigueur.
Les images s’imposent par leur silence. On n’y voit ni silhouettes ni figures humaines, ni frontières, ni soldats, mais tout y parle de présence et d’absence. Dans ce paysage marqué par l’occupation et la destruction, les arbres deviennent des points fixes, des ancrages de continuité au milieu du changement. Broomberg et Gonzalez les traitent comme des monuments naturels ; debout malgré tout, enracinés dans une terre disputée. Le noir et blanc accentue la dimension intemporelle du sujet, transformant ces oliviers en véritables archives végétales.
Ce projet marque la rencontre de deux générations et de deux sensibilités. Adam Broomberg – né à Johannesburg en 1970 -, artiste, activiste et pédagogue, s’est fait connaître comme moitié du duo Broomberg & Chanarin, dont les travaux questionnent les images du pouvoir et de la guerre. Lauréat du Deutsche Börse Photography Prize (2013) et du ICP Infinity Award (2014), il poursuit aujourd’hui un engagement fort à travers l’ONG Artists + Allies x Hebron, qui défend la liberté d’expression dans les territoires palestiniens. À ses côtés, Rafael Gonzalez – né à Saint-Cloud en 1997 -, jeune photographe franco-espagnol formé entre Berlin, Londres et New York, signe ici un premier projet d’envergure. Son regard, plus intime, s’articule avec celui de Broomberg dans une approche sensible du paysage.
Ensemble, ils proposent une lecture poétique mais lucide du territoire, un portrait collectif à travers ces arbres, une manière d’évoquer la Palestine sans jamais la montrer directement. Ces oliviers photographiés, à la fois blessés et debout, rappellent que le paysage peut être une forme de mémoire. Qu’il garde, dans ses lignes et ses cicatrices, le souvenir des gestes humains, des pertes et des renaissances. En les fixant sur la pellicule, Broomberg et Gonzalez signent un manifeste visuel où la photographie se fait témoin, et où l’olivier devient un symbole universel de persévérance.
Jean-Jacques Ader
Exposition à La Villa Médicis à Rome, actuellement et jusqu’au 19 Janvier 2026. Publication du livre « Anchor in the landscape » chez Mack books éditions, réalisé à l’occasion de l’exposition lors de la 60e Biennale de Venise.
Villa Médicis
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