Turin a la réputation d’être une ville ésotérique. Si l’origine de cette réputation reste floue, elle n’en est pas moins intrigante, même si elle ne relevait que de la perception. Il est toutefois bien établi que la photographie y est apparue peu après son invention. En ces années-là, la photographie oscillait entre science, art et même un peu de magie, tel un miroir capable de refléter le réel et d’en préserver la trace sans intervention humaine. Nous vous proposons de visiter les expositions photographiques de la ville, en suivant le fil-rouge de ses mystères.
Turin, qui compte parmi ses illustres visiteurs des alchimistes célèbres tels que Nostradamus et Cagliostro, serait située au sommet de deux triangles : l’un de magie blanche la reliant à Lyon et Prague, et l’autre de magie noire avec San Francisco (ou Chicago) et Londres. Toutefois, la dimension magique de la ville se révèle avec prudence, un peu comme l’image latente en photographie.
Commençons par la partie « blanche » de la ville, à partir de l’église de la Gran Madre di Dio, construite au début des années 1800, sur le site de ce qui aurait autrefois été un temple dédié à la déesse égyptienne Isis. À l’extérieur de l’église, l’une des statues tient une coupe et indique l’emplacement secret du Saint Graal. C’est aussi notre premier arrêt du point de vue photographique. Le daguerréotype de l’église, réalisé par Enrico Federico Jest le 8 octobre 1839 et considéré comme la première photographie de la ville, est conservé à la GAM – Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea di Torino et a été exposé dans le cadre de Expanded, I paesaggi dell’arte (2024). Jest dirigeait une entreprise qui vendait des instruments et du matériel pour la physique, la chimie et l’optique. En étudiant les manuels de Daguerre, il produisit l’un des tout premiers dispositifs photographiques en Italie.
La Mole Antonelliana, structure réputée émettre une énergie positive, culminait autrefois à près de 170 mètres, statue comprise : un génie ailé surmonté d’une étoile à cinq branches. Aujourd’hui, elle abrite le Museo Nazionale del Cinema et accueille Pazza Idea. Beyond ‘68: Pop Icons in Angelo Frontoni’s Photography, qui raconte l’histoire des protagonistes de la scène artistique et musicale de l’époque, tout en reflétant les évolutions du goût et de l’imaginaire collectif.
Une rue à portiques relie Piazza Castello au fleuve, encadrant l’église de la Gran Madre. C’est Via Po. L’Université s’y trouve, tout comme le cabinet de Cesare Lombroso, le scientifique qui fonda le champ controversé de l’anthropologie criminelle à la charnière du XXe siècle. Comme le rappelle Laura Audi, chercheuse en ésotérisme et créatrice du parcours Torino Magica, « Il fut expert pour la municipalité de Turin dans des affaires liées à l’hypnotisme et à l’ésotérisme. Ennemi déclaré de tout phénomène occulte, Lombroso critiqua les séances médiumniques, très populaires dans les classes supérieures turinoises de l’époque. Il rejeta également les “preuves” avancées lors de ces séances, à savoir des photographies d’esprits. » Dans ce rôle, il enquêta sur un cas présumé d’activité poltergeist dans la ville. Ne parvenant pas à trouver d’explication rationnelle, il « commença à s’intéresser au paranormal et à y croire, publiant rapports et livres qui provoquèrent un scandale. » Il convient aussi de mentionner qu’ils contiennent des pages consacrées aux Transcendental Photographs, avec des ectoplasmes « clairement visibles ».
À proximité, Camera – Centro Italiano per la Fotografia présente l’exposition Lee Miller. Works 1930-1955, réunissant 160 images issues des Archives de Lee Miller , qui révèlent les multiples facettes de cette photographe américaine surréaliste et de mode, tour à tour modèle et correspondante de guerre. Une occasion d’explorer son œuvre et un quart de siècle d’histoire. Toujours à Camera, Cristian Chironi. Inhabiting the Image interroge la relation entre photographie et performance. Par ailleurs, l’exposition Edward Weston. The Matter of Forms sera présentée à partir du 12 février, offrant une vaste vue d’ensemble de son travail.
Non loin de là, la Galleria Umberto Benappi présente le projet Volatilia (au NH Collection Piazza Carlina), avec des œuvres de Paolo Pellegrin consacrées au thème du vol et à ses formes dans la nature. Réalisées au Japon et en Norvège, les photographies et une vidéo composent un « nuage » visuel immersif.
Étape suivante : Piazza Castello, autre lieu d’énergie positive. Les statues des Dioscures seraient censées marquer la frontière entre la ville blanche et la ville noire, entre l’est et l’ouest, là où tombe l’obscurité.
Le Teatro Regio domine la place et abrite des archives photographique de 250 000 images documentant ses activités. Une partie des archives représentent le théâtre avant l’incendie de 1936. Il fut reconstruit en 1973 : conçu par Carlo Mollino, architecte et designer renommé, et photographe fascinant à la personnalité éclectique. Mollino créa douze portes d’entrée, une pour chaque signe du zodiaque, afin de symboliser la renaissance du théâtre et d’introduire l’art de la musique. Au passage, le (Museo) Casa Mollino, situé près du Pô et presque en face de l’église de la Gran Madre, est aussi excentrique que son propriétaire. Bien que Mollino n’y ait jamais vécu, il y réalisa certains de ses Polaroids. Empreinte d’ésotérisme, la maison est ornée de symboles renvoyant aux mystères égyptiens.
Nous arrivons ensuite au Museo Egizio, second en importance après celui du Caire. Certains artefacts seraient chargés d’énergie positive. Le musée possède des archives photographique intéressantes, dont une partie est déjà accessible en ligne. Elles comprennent 45 000 images, dont environ 25 000 plaques photographiques sur verre ou celluloïd, 15 000 diapositives et 4 500 tirages des XIXe et XXe siècles.
Piazza San Carlo serait elle aussi imprégnée d’énergies positives. Ici, au Palazzo Turinetti, se trouve la Gallerie d’Italia – Turin, Intesa Sanpaolo museum. Son entrée est protégée par de petits masques qui servent probablement de charmes apotropaïques. À l’affiche : Jeff Wall. Photographs, qui couvre plus de quarante ans de carrière, et Riccardo Ghilardi. Piano sequenza la Mole, un récit photographique dédié au 25e anniversaire du Museo Nazionale del Cinema. Tel un long plan-séquence, il retrace l’histoire du cinéma, de la Mole et des collections du musée, en faisant apparaître des figures majeures du septième art. L’exposition Nick Brandt. The Echo of our Voices sera présentée à partir du 18 mars.
L’un des symboles ésotériques de Turin est la Fontana Angelica sur la Piazza Solferino. Inspirée de la franc-maçonnerie, elle est chargée de symboles et serait censée contenir un portail vers des dimensions inconnues, situé, selon certaines croyances, entre les deux statues représentant l’automne et l’hiver. Non loin de là se trouve le Portone del diavolo, dont les ornements inquiétants comprennent un heurtoir en forme de tête de diable. C’est l’entrée du Palazzo Trucchi di Levaldigi, lié à des légendes de pactes avec le diable et de meurtres non élucidés.
Au sud de la Piazza Solferino se trouve la GAM – Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea. Dans le cadre de Third Resonance, série d’expositions consacrée au langage de l’art, la GAM présente Linda Fregni Nagler. Anger. Pleasure. Fear, où l’artiste recourt au médium photographique en mêlant recherche, collecte et investigation approfondie de la nature matérielle de l’image, et en construisant des dispositifs narratifs pour susciter des réflexions sur le présent. On peut également y voir Lothar Baumgarten. Culture Nature. Figure majeure de l’art conceptuel, il a articulé l’enquête esthétique avec une réflexion anthropologique et écologique, mettant en lumière des formes alternatives de savoir souvent marginalisées.
Nous gagnons ensuite la zone la plus sombre, celle où le soleil se couche. Comme l’explique Laura Audi, « C’est ici que les Romains situaient la nécropole de la ville et que, des siècles plus tard, on procédait aux exécutions. » Piazza Statuto, qui abrite le Monument aux morts de Fréjus, est le cœur noir de la ville. Selon certaines interprétations ésotériques, le monument recèle une signification cachée. Construit avec des roches issues du creusement du tunnel, il est surmonté d’un génie ailé tenant une étoile à cinq branches « renversée », qui serait une allégorie positiviste de la Raison triomphant de la force brute de la nature. Cependant, certains y voient une présence luciférienne. Dans cette partie occidentale de Turin, le Museo della Stregoneria Contemporanea conserve des artefacts de sorcellerie ancienne et contemporaine, y compris des reproductions de photographies de la fin du XIXe siècle dont les auteurs affirmaient qu’elles montraient des présences fantomatiques.
Paola Sammartano
Camera – Centro Italiano per la Fotografia
Via delle Rosine 18 – 10123 Turin
Lee Miller. Works 1930-1955
Du 1er octobre 2025 au 1er février 2026
Cristian Chironi. Inhabiting the image
Du 24 octobre 2025 au 1er février 2026
Edward Weston. The Matter of Forms
Du 12 février au 2 juin 2026
https://camera.to/en/
Gallerie d’Italia – Turin, Intesa Sanpaolo museum
Piazza San Carlo 156 – 10121 Turin
Jeff Wall. Photographs
Du 9 octobre 2025 au 1er février 2026
Riccardo Ghilardi. Piano sequenza la Mole
Du 12 novembre 2025 au 1er mars 2026
Nick Brandt. The echo of our voices
Du 18 mars au 6 septembre 2026
Galleria Umberto Benappi
Via Andrea Doria 10 – 10123 Turin
Paolo Pellegin. Volatilia
Du 25 octobre 2025 au 24 mai 2026
NH Collection Piazza Carlina
Piazza Carlo Emanuele II 15 – 10123 Torino
GAM – Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea di Torino
Via Magenta 31 – 10129 Turin
Linda Fregni Nagler. Anger Pleasure Fear
Du 29 octobre 2025 au 1er mars 2026
Lothar Baumgarten. Culture Nature
Du 29 octobre 2025 au 1er mars 2026
https://www.gamtorino.it/en/
Museo Casa Mollino
Via Napione 2 – 10124 Turin
https://www.carlomollino.org/museo-casa-mollino
Museo della Stregoneria Contemporanea
Via Giovanni Somis 4 – 10138 Turin
https://www.museodellastregoneriatorino.com/
Museo Egizio
Via Accademia delle Scienze 6, 10123 Turin
https://www.museoegizio.it/en/
Museo Nazionale del Cinema
Via Montebello 20 – 10124 Turin
Pazza Idea. Beyond ‘68: Pop Icons in Angelo Frontoni’s Photography
Du 20 septembre 2025 au 9 mars 2026
https://www.museocinema.it/it
Somewhere
https://www.somewhere.it/en/
Teatro Regio Torino
Piazza Castello 215 – 10124 Turin
https://www.teatroregio.torino.it/en
Turismo Torino e Provincia
https://turismotorino.org/en














