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« Tokyo » : Interview de William Klein

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Dans son salon, à Paris, William Klein feuillette la nouvelle édition de son livre « Tokyo »  qui vient d’arriver du Japon. Le photographe, toujours exigeant, se félicite de la qualité du  papier, du vernis épais qui relève les contrastes de ses images prises en 1961. « Tokyo »  est une oeuvre majeure de William Klein, au carrefour du document historique et du carnet  intime. Pendant trois mois, il a pu saisir la folie et l’étrangeté de cette mégalopole, à l’aube  turbulente des années 60. Il est revenu de ce périple avec plus de 1 000 pellicules. William Klein se souvient.

Adélie de Ipanema : En 1961, vous partez pour Tokyo, que vous ne connaissez pas du tout. Comment a démarré cette aventure ?
William Klein  : Mes deux premiers livres, “Life is Good and Good for You in New York : Trance Witness  Revels” et “Rome”, sont devenus cultes au Japon. Des sponsors et des institutions  culturelles m’y ont donc invité pour réaliser un ouvrage sur Tokyo. C’est un travail qui m’a  demandé beaucoup car, contrairement à New York et à Rome, je ne connaissais rien de  ce pays. Je me lançais dans l’inconnu. Pour moi, Tokyo, c’était une autre planète. Et je me  demandais comment les Japonais allaient accepter ma vision de leur ville.

A.D.I. : Comment les Japonais ont-­ils accueilli le jeune Américain que vous étiez ?
W.K. : A Tokyo, les journaux parlaient partout du projet, je me souviens de cette Une qui titrait  “William Klein vient faire un portrait de notre ville”. Parfois, quand je prenais des photos,  certaines personnes se baissaient pour ne pas me gêner, elles savaient que c’était pour le  livre. Elles étaient intriguées aussi. C’est vrai qu’un photographe américain à Tokyo, au  début des années 60, c’est un peu fou ! Hiroshima, c’est pas de la tarte ! Mais j’ai été très  bien accueilli. J’étais un invité d’honneur, un notable, alors que quand j’étais à New York,  tout le monde s’en fichait… C’est marrant.

A.D.I. : Pour la première fois, votre projet de livre était entièrement financé dès le début. Comment s’est passée la collaboration avec vos partenaires ?
W.K. :  J’étais invité par plusieurs organismes dont des entreprises qui désiraient que j’utilise leur  produit, Fuji par exemple. Mais je n’en voulais pas. A l’époque, il n’était pas de bonne  qualité, je préférais acheter du Kodak. Je l’ai donc dit et c’est devenu très embarrassant  car les Japonais n’aiment pas perdre la face. J’étais aussi gêné par rapport à un groupe  de jeunes photographes locaux qui voulaient faire les développements et les  planches­contacts. Je n’aime pas que quelqu’un regarde mes photos avant moi, surtout  qu’ils étaient un peu obsédés par tout ce que je faisais. Vous avez effectivement influencé des photographes là­ bas, vous pourriez en tirer une certaine fierté…
C’est un peu énervant.

A.D.I. : Pendant votre séjour, disposiez-­vous d’une totale liberté ?
W.K. : Oui, bien sûr. Mais les différences culturelles posaient parfois problème. Je me souviens  d’avoir photographié l’empereur et sa femme d’assez près, lors d’un événement public.  Cela a fait scandale. On ne s’approche jamais de l’empereur, ça ne se fait pas. Il y a aussi  des règles que j’ai apprises au fur et à mesure mais qui m’ont fait perdre beaucoup de  temps. J’avais demandé à l’un des grands quotidiens de l’époque, le “Yomiuri Shimbun”,  également propriétaire d’une grande équipe de base­ball, les Yomiuri Giants, de me  mettre en relation avec leur champion pour faire son portrait. Arranger ce rendez-­vous a  pris beaucoup de temps, ce fut long, très long. Il a fallu que le directeur du journal donne  un cadeau à l’entraîneur puis l’entraîneur a dû offrir quelque chose à celui qui demandait  le service, etc. J’ai fini par avoir le rendez-­vous, mais jamais je n’aurais imaginé que ça  allait être aussi compliqué, je pensais qu’un petit coup de fil à l’entraîneur suffirait… Mais  non, c’était selon leurs règles.

A.D.I. : Vous avez quand même enfreint certaines règles. Les danseurs de butô que vous avez photographiés dans la rue, à l’époque ça ne se faisait pas, par exemple.
W.K. : Ils connaissaient mon travail, ils voulaient que je vienne les photographier dans leur  studio. Mais je leur ai répondu : “C’est ennuyeux dans un studio, allons dans la rue !” On a  donc fait ça dehors : les danseurs se sont promenés sur les grands boulevards, dans les  quartiers de bureaux, dans le métro. C’était la première fois qu’ils faisaient un happening  dans la rue. Après, ces photographies ont vraiment beaucoup circulé. J’ai aussi rencontré  le boxeur­peintre Shinohara, qui faisait partie d’un groupe néodadaïste. Il m’a fait cette  démonstration de boxe sur un rouleau de papier, accroché à un mur. C’est drôle car je l’ai  retrouvé par hasard et photographié une nouvelle fois à l’été 2013 à Brooklyn [voir Polka  #25]. J’ai demandé à sa femme pourquoi elle parlait si bien anglais et pas lui. Elle m’a  répondu : “Parce que les artistes sont stupides. Les femmes sont plus intelligentes ! Et lui,  c’est un imbécile quand il s’agit d’apprendre une langue !”

A.D.I. : Le livre “Tokyo” est aujourd’hui très recherché par les collectionneurs. Votre travail fait partie du patrimoine de la ville…
W.K. : C’est amusant de se dire que ce que j’ai fait a joué un rôle dans le pays. Le livre est épuisé, un éditeur japonais est venu me demander d’en faire une nouvelle édition. Il paraît que ça marche très bien là-­bas. Les collectionneurs et les professionnels de la photo sont ravis. C’est bien. Et vous, l’exposition à Polka, vous pensez qu’elle va marcher ?

« Tokyo » : Interview de William Klein
Par Adélie de Ipanema, Polka.

EXPOSITION
Tokyo 61+ William Klein
7 mars – 9 mai 2015
Polka Galerie
12 rue St Gilles
75003 Paris
France
http://www.polkagalerie.com

* « Tokyo 1961, William Klein », éd. Akio Nagasawa Publishing, nouvelle édition limitée à 1 000 exemplaires signés et numérotés, 240 €. Disponible à la galerie Polka, 12, rue Saint­Gilles, Paris III​e​.

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