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Thames & Hudson : Daido Moriyama : Quartet

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La publication de Quartet, qui réunit en un seul volume quatre des premiers livres photographiques de Daido MoriyamaJapan: A Photo Theater, A Hunter, Farewell Photography et Light and Shadow – suscite la question de ce qui rend son travail si fascinant. La réponse ne consiste pas à le réduire à un symptôme du Japon vaincu de l’après-Seconde Guerre mondiale, ni à situer son style comme un symbole de la dynamique urbaine fulgurante qu’est Tokyo. Moriyama est un artiste à part entière, et non une construction historico-sociale ou la manifestation d’un phénomène culturel.

Il s’est qualifié de « chasseur avec appareil photo », omettant de préciser qu’il est aussi la proie. Le sentiment de fugitif n’est pas un écho ou une inflexion, attendant d’être discerné et retracé dans son œuvre. C’est une détresse, un état d’être, la substance et la forme de sa photographie. Pendant des années, Moriyama lui-même a fui la carrière qu’il avait choisie, désillusionné, en retrait, se cachant de ses terreurs. Son ami Tadanori Yokoo, écrivant un court article dans Quartet, se souvient de l’époque où le visage de Moriyama s’illuminait du rêve de se retirer des projecteurs et de créer une petite imprimerie et un atelier de développement « quelque part comme Hokkaido ».

Le désespoir que le dramaturge Tchekhov évoque dans ses récits de la vie de petite ville n’aurait pas été ressenti, car l’horreur autoréflexive de Moriyama ne réside pas dans la banalité et l’inertie perçues de la vie provinciale. Elle exprime plutôt le sentiment que le soi a de lui-même comme sujet fuyant sa propre existence, hanté par son propre fantôme. On peut trouver un écho chez Lacan, le psychanalyste français, et ses descriptions du sujet (S) comme exclu ($). Tel un banni d’un club auquel on aimerait ardemment adhérer, le sujet est laissé à l’écart, isolé, et non un objet substantiel pleinement assimilé à l’ordre symbolique du système qui cherche à nous conférer le sentiment d’un soi intégré. Il y a, pour Lacan, une impossibilité au cœur de notre identité, qui divise le sujet entre son apparence et le vide au cœur de son être. Il ne s’agit pas d’une division entre l’apparence et son fondement substantiel caché, mais de la constatation troublante que $ n’est rien d’autre que sa propre inaccessibilité, son propre échec à être autre chose qu’un manque essentiel : un néant, un non-Tout, là où il devrait y avoir quelque chose. C’est une façon d’interpréter les figures humaines frénétiques, angoissées, auto-exilées qui peuplent la photographie de rue de Moriyama : en mouvement, jamais traînant, lorsqu’elles sont passives, ce ne sont généralement que des images de parties de leur corps qui sont vues au repos ; le reste du temps, elles lancent un regard agité, comme si elles cherchaient le sens de la survie ; même le chien errant photographié dans A Hunter adopte une pose interrogatrice. Dans un cliché de voyageurs dans une rame de métro, de Farewell Photography, des poignées pendent au-dessus d’eux comme des nœuds coulants ; fugitifs de la conscience, ils sont arrêtés, condamnés.

C’est cette inquiétude qui suscite l’empathie chez les spectateurs qui se reconnaissent dans les comportements désordonnés et les images floues et brutes de visages affamés de manque (et pour Lacan, le désir est le manque), non pas prédateurs mais victimes. De plus, aucune étiologie ne peut être recherchée ni appliquée. Si replacer Moriyama dans le contexte culturel conflictuel du Japon sortant de la guerre et des bombes atomiques est nécessaire, cela ne saurait expliquer sa façon d’aborder la photographie. Après tout, on retrouve certains aspects de son style visuel dans le film noir, ces films américains antérieurs à la Seconde Guerre mondiale et qui se poursuivent jusque dans les années 1950. Malgré des contextes historiques très différents, on retrouve une préoccupation commune pour l’utilisation de forts contrastes d’ombre et de lumière afin de créer un malaise, l’adoption d’angles de prise de vue irréguliers, une asymétrie intentionnelle. Pour Moriyama, cela atteint son point culminant avec Farewell Photography, où la croyance en l’appareil photo comme moyen de représenter la réalité, ou la croyance en une réalité représentable, frôle l’autodestruction. Les instants du présent sont si périssables, si éphémères, qu’ils peinent à être saisis avant de disparaître. Moriyama, tel Stephen Dedalus dans Ulysse de Joyce, ressent l’urgence de « s’accrocher au présent, à l’ici, par lequel tout avenir plonge dans le passé ».

Au cours des dix années qui ont suivi Adieu à la Photographie, Moriyama semble avoir réincarné les figures humaines qu’il avait précédemment photographiées dans les rues et les pièces des quartiers tokyoïtes qui l’attiraient tant. Ce furent des années de vaches maigres, discrètes et minimalistes, une période de crise créative et personnelle, et lorsqu’il en sort, ses préoccupations photographiques ont évolué. Peu de personnes, ni aucun bar de quartier, peuplent Light and Shadow, et les images ont perdu l’élément de sombre et sinistre qui caractérisait ses premiers travaux. Le sujet a une qualité empirique et musclée – un phare de moto, un viaduc, des roues de vélo, des pièces de machine , désormais flou, spectral dans un univers d’ombres sombres. Ce qui demeure inchangé, c’est la confrontation brutale entre lumière et non-lumière ; lorsque la lumière triomphe, elle prend la forme d’un évier scintillant ou d’un urinoir heureusement libéré des artifices duchampiens. Le banal possède sa propre théâtralité, non étrangère, un tonique au désenchantement.

Sean Sheehan

 

Moriyama: Quartet
Thames & Hudson
Édité par Mark Holborn
440 pages
Illustrations : 250
Format : 29,5 x 21,7 cm
ISBN : 9780500027882
65,00 £
https://www.thamesandhudson.com/products/moriyama-quartet?_pos=1&_sid=2729d28e6&_ss=r

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