Le coup de coeur de notre correspondant pour la Belgique et les Pays Bas : John Devos.
L’eau nous relie, l’eau nous sépare. Dans tous les pays bordant la mer du Nord, l’eau est à la fois une frontière et une voie de communication.
Ceux qui vivent au bord de cette mer, comme Stephan Vanfleteren, ont généralement une double relation avec l’eau. C’est un terrain de jeu, dès le plus jeune âge. Un endroit idéal pour se promener. La mer est familière, source de nourriture et de revenus.
D’un autre côté, chaque année, des enfants ont des mésaventures en mer. Le vent y souffle plus fort, détruisant les maisons et blessant les humains. De temps en temps, les plaines sont inondées. L’eau imprévisible noie les marins et coule les navires. La mer est une menace, une source de danger.
Stephan Vanfleteren (1969) a bâti toute sa carrière de photographe autour de la construction lente d’une œuvre. D’abord la photographie documentaire, sur le terrain, immersive, comme une « mouche sur le mur » à la façon d’Anders Petersen, puis ik réalise des images de reportage pour un journal. Suite à un changement de politique dans la presse, il choisit à nouveau sa propre voie : ses propres projets, petits et grands, sur les pêcheurs, les cyclistes, les surfeurs. De grandes expositions Belgicum (2007), Portraits (2009), sa propre maison d’édition, il a un public fidèle. Des images toujours dans un style très reconnaissable. Le dernier volet de cette série a été l’exposition Present (2019), qui a été prolongée en raison de la COVID-19. Elle est finalement devenue l’exposition de photographie la plus réussie jamais organisée en Belgique, avec près de 150 000 visiteurs.
L’exposition qui a suivi et le livre du même nom, Atelier (2023), nous ont montré l’effet du coronavirus. Stephan Vanfleteren relève le défi de l’espace (immuable) et de la lumière (imprévisible et insaisissable). Le regard se tourne vers l’intérieur, au sens propre (limité à l’atelier) et au sens figuré. Une certaine mélancolie, à la limite de la tristesse, lui était parfois caractéristique, mais elle prédomine désormais. Le photographe ne montre dans ces portraits plus seulement la beauté de la surface rugueuse, mais met l’accent sur les émotions, l’existence, l’éphémère (avec le mouvement) et la finitude.
Vanfleteren nous explique dans « Atelier » l’importance de la lumière, oscillant entre science et spiritualité, entre Einstein et Soubirou, comme il le dit lui-même. Il s’interroge sur le temps que met la lumière pour nous atteindre, sur la relation entre la lumière et le temps, sur le temps et les saisons.
Parallèlement au projet Atelier, Vanfleteren retourne sans cesse vers la mer, non pas pour se promener, mais pour créer des images de nuit comme de jour, vêtu d’une combinaison épaisse, équipé d’une ligne de vie et d’un casque. Il alterne entre son studio et la côte, à tel point qu’il commence à parler de « la mer comme d’un studio ».
Selon Hockney, les images de la mer ne peuvent être créées que par un peintre, et non par un appareil photo. Stephan Vanfleteren se moque éperdument des avis de Hockney ; il fait quand même des images avec un appareil photo. Avec un appareil dans un boîtier étanche, qui plus est, sans pouvoir faire la mise au point, avec seulement un aperçu fugace du moment. Cela ressemble presque à de la photographie analogique : on prend des photos, mais on ne sait qu’à la fin du processus si les images sont réussies. On s’en remet à la lumière, aux éléments, aux forces de la nature. Il a dû prendre des tonnes de photos ; la liste des numéros de clichés commence quelque part en dessous de 400 et se termine aux alentours de 323 000. D’innombrables images, des comparaisons sans fin et, finalement, une sélection.
Et c’est ainsi que la mer est devenue le pendant de son studio, les jours où l’agitation régnait. Pendant cinq ans, pour d’innombrables images.
D’innombrables dates d’enregistrement : celles-ci sont également imprimées avec soin dans le livre, avec tous les détails. À partir du 8 août 2020, jusqu’en mai 2025, soit un total estimé à 340 jours/nuits. Rester allongé dans l’eau pendant un an, c’est ce qu’on appelle de l’engagement. Et chaque note, avec les spécifications de la direction du vent, de la marée, des conditions maritimes, des obstacles. Les petites notes donnent vie à l’ensemble : les transmigrants qu’il rencontre, ses compagnons de voyage, les phoques, les douanes et la police, les analgésiques qu’il a pris. Tout comme dans Atelier, les notes représentent le besoin de saisir et de contrôler l’incontrôlable. Ce sont des paramètres complexes pour comprendre l’incompréhensible. Que peut-on attendre d’autre d’un homme qui appelle son chien Kosmos ?
Et tout autant de lieux : Transcripts est le fruit de voyages entre Domburg et Le Touquet, une distance de 220 kilomètres le long de la ligne de marée. Mais tous les lieux ne fournissent pas les images souhaitées : les lumières du monde urbanisé, des phares, des bouées ou des navires ne sont pas souhaitable. Seuls le noir de jais de la mer, le ciel et la lumière qui jaillit de la mer sont acceptables.
Le projet n’était pas sans risque non plus : les services d’urgence ont dû intervenir à plusieurs reprises, juste à temps, et une fois, un compagnon de voyage s’est retrouvé en grande difficulté. Car la mer qu’il montre est sauvage et indomptable, et certainement pas très accueillante pour un photographe et son entourage. Les images ne capturent que quelques mètres à la fois, un fragment, une impression de réalité.
Stephan Vanfleteren au musée un photographe qui plus est. Et bien vivant, qui l’aurait cru, cela n’est pas évident en Belgique. On pouvait même entendre quelques murmures parmi les membres de l’institution. Johan De Smet (co-commissaire) et Manfred Sellink (directeur du KMSK) ont apporté leur soutien total et ont garanti la conclusion de l’exposition : les magnifiques œuvres d’art « classiques » qui ont été sélectionnées et qui font contrepoids à l’exposition. Un Thierry De Cordier (1954), Emil Nolde (1867-1956), Léon Spilliaert (1881-1946), James Ensor (1860-1949), mais aussi Jan Porcellis (vers 1583/84-1632) ou Théodore Géricault (1791-1824). Manfred Sellink, le directeur de l’institution et co-commissaire, a dû annoncer son départ pour raisons de santé lors de l’inauguration de l’exposition. Cet éminent historien de l’art et connaisseur de l’art des XVIe et XVIIe siècles restera certainement actif, mais doit malheureusement quitter la direction de l’institution.
La manière de travailler du photographe, son obsession à toujours confronter les éléments, même au péril de sa vie, dépasse le simple dévouement. Cela frôle l’obsession, l’addiction, la folie quotidienne. Il en est conscient, car il l’a déjà écrit lors d’ un précédent projet : « La liberté exige risques et un peu de folie». Mais cela lui a suffi : à la fin de son essai accompagnant le livre, il écrit :
« Je ne reste pas.
Je pars, mais pas vers la ligne de marée.
Je suis fatigué de toi.
Le feu pour l’eau peut s’éteindre.
J’espère que vous réussirez à résister à l’envie, c’est un expo et un livre un formidable, mais nous sommes également impatients de découvrir vos nouveaux projets.
N’oubliez pas de regarder l’impressionnante vidéo réalisée par Basile Rabaey (1997), The Tide Will Bring You Home, 2025, lorsque vous sortez. Ce reportage sur le projet Transcripts vous plonge dans l’univers de l’artiste et constitue un complément essentiel à l’exposition.
ATELIER
Comme je mentionne ici également la publication Atelier, vous trouverez les informations pour commander le livre, qui constitue un véritable compagnon de route de Transcripts.
Atelier est disponible en anglais, français ou néerlandais au prix de 69,95 € Livraison gratuite en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg. Exemplaires signés par l’auteur disponibles auprès de l’éditeur à https://hannibalbooks.be/
- 25 x 18,4 cm
- 448 pages et plus de 232 images
- Couverture rigide
- Quadrichromie
- ISBN 978 94 6466 655 7
TRANSCRIPTS OF A SEA – catalogue – edition of MSK Gent
L’exposition s’accompagne de pas moins de deux publications. Tout d’abord, un catalogue accessible présentant certaines des images de Stephan Vanfleteren et les œuvres exposées d’autres artistes qui font écho à son travail. Cette publication contient également une série d’essais qui ajoutent une dimension supplémentaire à l’exposition : une réflexion philosophique, une approche écologique et scientifique, une approche littéraire et poétique et enfin une contribution sur les développements du genre marin dans les arts visuels.
Avec des œuvres de Stephan Vanfleteren, Louis Artan, Jean Brusselmans, Hendrik Chabot, Gustave Courbet, Thierry De Cordier (2 œuvres), Edgar Degas, Marlene Dumas, James Ensor, Théodore Géricault, Paul Huet, Victor Hugo, Floris Jespers, Charles Lacoste, Emil Nolde (2 œuvres), Constant Permeke, Jan Porcellis, Léon Spilliaert (2 œuvres), August Strindberg, Jan Toorop, Rinus Van de Velde, Andries van Eertvelt, Isidoor Verheyden
Avec des textes de Johan De Smet, Alicja Gescinska, Colin Janssen, Lisette Lombé, Jan Mees, Manfred Sellink, David Van Reybrouck, Stephan Vanfleteren
25 €, à commander auprès du MSK
- UNIQUEMENT EN NEERLANDAIS, et seulement à la boutique du musée ou sur commande via [email protected]
- 18,7 x 29 cm
- 136 pages et contient 76 images (51 images de Stephan Vanfleteren et 25 des 22 autres artistes)
- Couverture souple
- ISBN 978-94-6494-372-6
TRANSCRIPTS OF A SEA – art book – edition of Hannibal Books
Et puis, comme deuxième publication, un impressionnant livre d’art.
La couverture s’inspire des carnets qu’il utilise voyage après voyage pour consigner ses notes. Lorsque vous prenez le livre en main, vous avez l’impression de tenir un Leuchtturm ou un Moleskine surdimensionné, avec une couverture rigide, des coins arrondis, des pages écornées, tachées d’eau, décolorées… et quelque part une date, une date que Stephan Vanfleteren n’oubliera jamais. La couverture est comme un palimpseste, avec des couches qui transparaissent.
Le livre contient 136 photographies de Stephan Vanfleteren, montrant la mer dans toutes ses couleurs et sa puissance écrasante. Fortement recommandé à tous les amoureux de la mer…
Transcripts of a Sea est disponible en anglais, français ou néerlandais – 79,95 €. Livraison gratuite en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg. Exemplaires signés disponibles auprès de l’éditeur à l’adresse https://hannibalbooks.be/
Déjà élu à plusieurs reprises l’un des meilleurs livres photo de 2025, c’est vraiment un incontournable.
- 34,7 x 25,5 cm
- 292 pages
- Couverture rigide avec coins arrondis
- Bichromie et quadrichromie
- ISBN 978 94 9341 619 2
MSK Gand – Musée des Beaux-Arts
Transcripts of a sea – jusqu’au 04 01
Lu – Ven: 9:30 – 17:30
Sam – Dim: 10:00 – 18:00
Fermé: lundi, 25/12, 26/12, 01/01, 02/01
F. Scribedreef 1
9000 Gent
https://www.mskgent.be/
John Devos
[email protected]














