Près de deux siècles après l’introduction de la photographie en Chine, le Shanghai Mingsheng Art Museum présente, du 25 décembre 2024 au 8 juin 2025, l’exposition Shanghai: Capital of Photography, 1910s-2020s. Cette exposition retrace plus d’un siècle d’interactions entre la ville et la photographie, explorant les évolutions historiques et les profondes transformations qu’ont connues à la fois Shanghai et ce médium.
Depuis son installation dans ses nouveaux locaux en 2024, le musée affirme son engagement envers les cultures urbaines et locales. Après l’exposition inaugurale Animer la Chine : Une histoire des films d’animation de Shanghai, cette nouvelle exposition approfondit les liens entre l’image urbaine et la mémoire culturelle.
Conçue par Gu Zheng, professeur à l’Université Fudan, l’exposition réunit 268 œuvres de 35 photographes et artistes ayant vécu et travaillé à Shanghai, ainsi que plus de 80 documents et objets d’archives. Articulée autour de quatre grandes sections — « Pionniers de l’ombre et de la lumière », « Perspectives documentaires et au-delà », « Représentations diverses » et « Présentation spéciale » — et subdivisée en huit unités thématiques, elle propose une lecture à la fois chronologique et thématique de la manière dont Shanghai a été observée, pensée et représentée à travers l’objectif photographique.
La photographie est introduite en Chine en 1842, parallèlement à l’ouverture du port de Shanghai. À ses débuts, ce sont principalement des photographes occidentaux qui ouvrent des studios dans les villes portuaires, avant que des photographes locaux ne s’installent rapidement à leur tour dans d’autres régions. Dès les années 1870, Shanghai compte déjà plusieurs studios fondés par des Chinois, et à la fin du XIXe siècle, une génération de photographes locaux aux normes professionnelles et techniques a commencé à se former. Au XXe siècle, alors que Shanghai s’impose comme une ville industrielle et commerciale florissante, elle devient également un centre névralgique pour la photographie en Chine (1).
La ville est aussi le lieu de naissance d’événements historiques importants de la Chine moderne, tels que le mouvement du 4 mai (2) et de la nouvelle culture (3). Sous la République de Chine (1911-1949), de nombreux photographes indépendants ont émergé. La première section de l’exposition, Pionniers de l’ombre et de la lumière, s’ouvre avec une photographie emblématique de Ding Song, Activités de croquis en plein air des étudiants de l’école des beaux-arts de Shanghai à Longhua. Cette image marque les débuts de l’exploration de la photographie moderne en Chine, entre les années 1910 et les années 1940.
Dans la section Présentation spéciale, le musée présente, avec le soutien du Shanghai Museum of Old Camera Manufacturing, des appareils photo de la marque chinoise Seagull, produits à Shanghai depuis 1958. La création de ces appareils a non seulement répondu au marché national, mais a également impulsé le développement autonome et l’innovation technologique de l’industrie chinoise de la photographie.
Pionnière de la Réforme et ouverture (4), Shanghai connaît de profondes mutations économiques et sociales dans les années 1990. Des œuvres telles que Expressions de Shanghai au tournant du siècle de Yong He, Shanghai Shenyin Wanguo Securities Business Department de Xu Haifeng, ou encore la Série Métro de Hou Jianhua témoigne du regard attentif et intuitif des photographes face aux bouleversements de l’époque. Leurs images capturent une société en pleine mutation, dynamique mais agitée.
Les unités Expérimentations visuelles et Scènes fictives de la section Représentations diverses, mettent en lumière les approches exploratoires de la photographie contemporaine, à travers les œuvres de Pixy Liao, Zhang Enli ou encore Yang Fudong, etc. Par leurs expérimentations formelles et spatiales, ces artistes offrent de nouvelles façons de penser Shanghai et son imaginaire. Pixy Liao, seule femme artiste de l’exposition, interroge les normes de genre dans son œuvre La photographe et sa muse I, en explorant la complexité des relations intimes. Originaire de Shanghai, elle propose une lecture genrée de l’« esprit de Shanghai » qui enrichit le discours visuel de l’exposition.
En filigrane de l’ensemble du parcours, se dessine une réflexion sur les multiples façons dont plusieurs générations de photographes ont représenté Shanghai — une ville en perpétuelle évolution — tout en montrant comment la photographie elle-même, a été nourrie, transformée et renouvelée par son ancrage urbain. Ici, la photographie n’est pas seulement un outil de documentation : elle est un langage, un vecteur de mémoire, une composante fondamentale de la culture urbaine.
Comme le souligne le commissaire de l’exposition, Gu Zheng : « La photographie et Shanghai se complètent. » Dans une interview accordée à The Paper, il insiste sur le dynamisme crossant de l’écosystème photographique de la ville, porté par l’émergence récente de nouvelles institutions et espaces d’exposition. Ce renouveau rend la scène photographique locale plus vivante et diversifiée. En ce sens, Shanghai est bel et bien la capitale de la photographie (5).
L’exposition Shanghai : Capital of Photography constitue ainsi à la fois une archive visuelle unique de l’histoire photographique de la ville, et un prisme multifacette à travers lequel lire ses mutations sociales et les évolutions du langage artistique. Toutefois, l’absence marquée de créatrices rappelle la nécessité de poursuivre une interrogation critique sur les structures implicites et des asymétries de pouvoir inscrites dans l’historiographie de la photographie.
Deng Qiwen
Artistes exposé·e·s : Ding Song, Lang Jingshan, Tao Lengyue, Dan Duyu, Zhuang Xueben, Jin Shisheng, Sha Fei, Lu Yuanmin, Zhang Chunhai, Yong He, Xu Haifeng, Guo Bo, Gu Zheng, Shen Haopeng, Yan Yibo, Zhou Ming, Hou Jianhua, Zhu Hao, Jin Jiangbo, Birdhead, Xu Xin, Hu Jieming, Zheng Zhiyuan, Chen Ronghui, Qin Yifeng, Shi Yong, Luo Yongjin, Zhang Enli, Pixy Liao, Ni Youyu, Hu Weiyi, Yang Fudong, Ma Liang, Zhou Yulong, Yang Yongliang.
Shanghai: Capital of Photography, 1910s-2020s
du 25 décembre 2024 au 08 juin 2025
Shanghai Mingsheng Art Museum
No.48 Weihai Road, Huangpu District, Shanghai, Chine
Exposition ouverte du mardi au dimanche, de 10h à 18h
(1) Ma Yunzeng, Chen Shen, Hu Zhichuan, Qian Zhangbiao, Peng Yongxiang, Histoire de la photographie chinoise, 1840–1937. Pékin : Éditions de la Photographie de Chine, 1987, 342 p.
(2) Le Mouvement du 4 mai 1919 est un mouvement politique et culturel mené par des étudiants à Pékin pour protester contre le traité de Versailles et appeler à une modernisation nationale fondée sur la science et la démocratie.
(3) Le Mouvement pour une nouvelle culture (1915–1925) est un mouvement intellectuel qui prônait la réforme de la société chinoise à travers la promotion de la science, de la démocratie, de la langue vernaculaire et des valeurs progressistes occidentales.
(4) La Réforme et ouverture, lancée par Deng Xiaoping à partir de 1978, désigne une série de réformes économiques et sociales visant à moderniser la Chine et à l’intégrer à l’économie mondiale.
(5) Shanghai Capital Photography EN














