Plus tôt cette année, Process Editions a publié La peau des autres, un livre d’Estelle Lagarde.
Karine est une jeune femme d’une trentaine d’années, mère de trois enfants lorsqu’elle se réveille un jour sur un lit d’hôpital, soudain «emmurée» dans son propre corps. Elle a survécu là où bien d’autres meurent. Depuis plus de trente ans maintenant, Karine vit avec des séquelles irrémédiables. Comment revient-on dans la vie après une telle expérience ? Que devient notre quotidien lorsqu’on a perdu l’usage de ses bras, de ses mains ? Tant d’interrogations face à un tel basculement de vie…
Karine écrit « La perte de connaissance, le coma, les soignants de l’hôpital d’Angoulême qui disaient qu’il n’y avait rien à faire. Mon mari et ma famille ont demandé mon transfert à l’hôpital de Bordeaux où j’ai été opérée. Là, on m’a ouvert le crâne pour enlever la tumeur que j’avais au cerveau. La cicatrisation se faisait difficilement. Je n’ai pas parlé pendant plusieurs jours à la suite des complications postopératoires et je me suis réveillée en soin intensif après quatre ou cinq jours de coma. »
Le livre La peau des autres d’Estelle Lagarde mêle textes, entretiens et photographies. Des portraits, le plus souvent métaphoriques, inspirés des états d’âme, du vécu et des mots de Karine – et un récit factuel, se complètent et apportent des éléments de réponses aux questions soulevées par son quotidien.
Extrait des textes du livre :
Samedi 3 octobre 2016, 20h30 Estelle.
«Nous sommes au restaurant. Elle est assise en face de moi. On ne se connaît pas. Juste quelques bribes de sa vie m’ont été contées par son frère que je connais bien. Juste aperçue cet après-midi parmi une vingtaine de personnes. Mes regards furtifs la dévisagent tout en restant discrets. Le col roulé noir met en valeur sa peau transparente et ses cheveux perle. La lumière qui émane d’elle me surprend. Karine est souriante, belle. L’image d’un chat m’apparait, peut-être siamois, racé assurément, les traits fins, la posture élégante. Pendant la prise de vue à laquelle elle a participé tout à l’heure, Karine marchait à petits pas. Je sais simplement qu’elle ne peut monter les escaliers qu’avec difficulté et accompagnée.
Nous commandons des verres de vin. Karine demande une paille : détail singulier, presqu’enfantin. Je trouve cela original. Les plats arrivent. Soudain, le « vrai » handicap apparaît. Je me sens chanceler à l’intérieur : rien ne concorde entre cette femme lumineuse et ses incapacités physiques. Un flux me traverse et durant une fraction de seconde, les interrogations se bousculent.
Dans les jours qui suivent, son image ne me quitte plus. Les semaines passent, puis les mois. Je la revois sans cesse : la femme-chat, fine et rayonnante, assise face à moi. Et avec cette vision, reviennent toutes les questions qui m’ont submergée lors de ce dîner.
Quelle est sa vie aujourd’hui ? Qui était-elle hier ? Qu’a-t-elle traversé ? D’où lui vient cette lumière intérieure ? Comment peut-elle sembler heureuse, malgré tout ?
Puis peu à peu une envie est née : photographier, écrire. Les images pour traduire ses états d’âme, les mots pour restituer son parcours. Écrire ses mots. Comment continue-t-on de vivre lorsque l’on se réveille emmurée dans son propre corps ? Que devient l’existence lorsque l’on perd l’usage de ses bras et de ses mains ? »
C’est de cette rencontre qu’est né La peau des autres.
Estelle contacte Karine et lui demande si elle serait d’accord pour qu’elle vienne la rencontrer chez elle. Karine accepte. C’est le début d’un projet au long cours, entre photographie, témoignages, écriture, échanges et amitié.
Il y a eu entre 2018 et 2023 la réalisation de séances photographiques auprès de Karine, dans son environnement quotidien, dans une approche respectueuse et collaborative et le recueil de son récit de vie en vue d’une transcription narrative qui accompagne les images : récits, réflexions, fragments poétiques.
À travers ces différentes actions, La peau des autres se présente comme un projet artistique, social et humaniste, construit dans la durée.
Il ne s’agit pas seulement d’un livre, mais d’un dispositif global de création (exposition, installation) et de transmission (rencontres, débats) qui œuvre à rendre visible l’invisible, changer le regard sur le handicap, et créer du lien par l’art.
Le livre La peau des autres a reçu le soutien de la DRAC Grand Est et de la Région Grand Est.
Estelle Lagarde : : La peau des autres
Photographies, textes et entretiens de et par Estelle Lagarde
Postface de Bertrand Quentin
18 x 15 cm
128 pages – photographies couleur et noir et blanc
Papier Arena Rough 120g
ISBN 978-2-9599391-3-6
30 €
https://process.vision














