Les vacances : c’est l’occasion de mettre de côté les soucis du quotidien et de voir les choses sous un autre angle, par exemple en visitant une exposition non photographique… pour y trouver de nouvelles perspectives permettant d’aborder le médium photographique d’un œil critique…
Léon Spilliaert (1881-1946) était un artiste belge proche du symbolisme. Né à Ostende, il y a grandi et y a également travaillé pendant ce qui fut sans doute la période la plus innovante et la plus surprenante de sa carrière. Plus tard dans sa vie, il s’est installé à Bruxelles.
Il réalise une partie importante de son œuvre dans l’intimité de sa maison (parentale), ou pendant la nuit, lorsqu’il se promène le long du port, de la plage ou de la digue. Toutes ses œuvres sont, par essence, des natures mortes, même lorsque des figures humaines y apparaissent.
À la PATRICK DEROM GALLERY, une quarantaine d’œuvres de Léon Spilliaert sont encore exposées pendant quelques jours, dont bon nombre sont présentées au grand public que pour la première fois depuis longtemps.
L’exposition s’ouvre sur un dessin réaliste du jeune Spilliaert, alors âgé de 18 ans, qui jette un œil dans le laboratoire de son père parfumeur situé dans la mansarde. Sur la porte, une affiche publicitaire d’inspiration japonaise respire l’esprit de l’époque pour « Eau Kadsura », une création de Spilliaert père. De l’autre côté, un dessin qui semble parodier « Autoportrait au chapeau de fleurs » (1883-88) de son concitoyen James Ensor (1860-1949). C’est une image intimiste, sans prétention, mais qui raconte en même temps une histoire celle de l’esprit du temps, tout en laissant entrevoir les relations humaines, car à travers la porte, on aperçoit un masque de diable muni d’une balance. Réalité ou symbolisme ?
L’exposition à la Derom Gallery présente une quarantaine d’œuvres, principalement des natures mortes représentant des objets simples. Tasses à thé, théières, une horloge, des bouteilles, des fioles et des flacons. Cela fait involontairement penser à cet autre artiste, Morandi (1890-1964), et à l’ouvrage de Joël Meyerowitz (1938) intitulé *Morandi’s Objects*, mais avec une différence majeure. Les objets de Morandi sont isolés, dans un espace abstrait, et ne se rapportent qu’à eux-mêmes. Chez Spilliaert, ils se trouvent dans un espace, et reflètent les autres objets de leur environnement, la lumière, mais renvoient également aux propriétaires de ces objets. En ce sens, les objets deviennent des portraits, et non des exercices d’abstraction.
Spilliaert a créé ses œuvres dans l’intimité de son domicile, et pourtant, il nous offre un regard vers l’extérieur, à travers la baie vitrée de la Verrière (1909). On pense alors spontanément aux œuvres réalisées dans les années 1920 et 1930 par les modernistes européens et américains tels que Charles Sheeler (1883-1965), où les formes droites de l’environnement urbain et industriel dominent l’image.
Dans une salle séparée, on peut encore admirer sept œuvres de Spilliaert, dont Le navire fantôme1925. Cette œuvre date d’une période où Spilliaert est à la recherche d’un nouveau langage visuel et réalise quelques œuvres dans un bleu (presque) monochrome, à l’instar de «Jeunes filles à la plage» (1924). On ne peut s’empêcher de penser qu’il a été influencé par la cyanotypie ou de constater l’interaction permanente entre les différentes formes d’expression… Rien n’est figé, tout interagit…
De nombreux photographes apprécient l’œuvre de Spilliaert ; je tiens d’ailleurs à mentionner la magnifique exposition de Dirk Braeckman en confrontation avec Léon Spilliaert (Night Wanderers) au Kunstmuseum de La Haye en 2024-2025, dont le superbe catalogue n’est plus disponible qu’en occasion.
Mais ne vous inquiétez pas, car le catalogue « Léon Spilliaert : intérieurs & natures mortes » vaut largement la peine. Il a été publié en trois éditions (néerlandais, français et anglais) par Hannibal Books, sous la direction d’Anne Adriaens-Pannier et d’Édouard Derom, avec de belles contributions des auteurs susmentionnés ainsi que, par exemple, de Stefan Huyghebaert, qui reconstitue l’espace de vie de l’artiste.
Conclusion : il s’agit d’une exposition que nous osons qualifier de « qui vaut le déplacement ». En particulier pour tous les photographes qui jugent nécessaire de se définir comme « Art Photographer » ou « High Art Photographer ». La beauté et l’art ne résident pas dans l’intention, mais dans l’image. Dans une photographie documentaire (pensez HCB), des natures mortes ou des créations personnelles de photographes… La prochaine fois, je parlerai exclusivement de photographie, c’est promis !
John Devos
Spilliaert Léon Spilliaert : la porte entrouverte
Derom Gallery Wolstraat
1 rue aux Laines
1000 Bruxelles
Belgique
encore ouvert uniquement du mercredi 12 au vendredi 14 août, de 11 h à 18 h
Catalogue Léon Spilliaert : Intérieurs et natures mortes / Léon Spilliaert : Interiors & Still Lifes / Léon Spilliaert : intérieurs & natures mortes
- Relié, 32,8 x 25,3 cm, 128 pages, quadrichromie
- Édition anglaise ISBN 978 94 9353 101 7
- Édition française ISBN 978 94 9353 102 4
- Édition néerlandophone ISBN 978 94 9353 100 0














