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Heide Museum of Modern Art : Brassaï : Secret Paris

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« Je n’invente rien. J’imagine tout. Je n’ai cherché qu’à exprimer la réalité, car rien n’est plus surréaliste » – Brassaï.

Marchez avec moi dans la nuit parisienne embrumée.  Faites une pause. Regardez la brume tomber en doux tourbillons qui enveloppent la ville de ses voiles de gaze. Sentez l’humidité sur votre peau. Errez dans les rues, dans cet espace liminal entre le crépuscule et l’aube. Flânez le long des rives de la Seine, bercées par le clapotis de l’eau sur la berge, le froissement des feuilles qui tombent. Attardez-vous entre rêve et réalité. Jouez avec la lumière et l’ombre. Regardez comme vous ne l’avez jamais fait. Émerveillez-vous devant l’extraordinaire du quotidien. Rendez hommage à des vies aujourd’hui disparues. L’écho d’un souvenir, qui se révèle à nouveau.

L’un des aspects les plus envoûtants de la photographie est sa capacité à transporter le spectateur dans un autre monde, à nous emmener au-delà de ce que nous savons ou à nous rappeler ce que nous avons oublié. Près d’un siècle après que les photographies de Secret Paris de Brassaï ont été prises, elles continuent de fasciner. Envoûtantes, riches en récit et empreintes des qualités humanistes qui sous-tendent le travail de cet artiste, les photographies de Brassaï comptent sans nul doute parmi les images les plus saisissantes de tous les temps.

Entrer dans l’exposition Le Paris Secret de Brassaï au Heide Museum of Modern Art (Melbourne), c’est arriver dans un autre temps, un autre lieu. Le lien profond et émotionnel de Brassaï avec les images qu’il a créées, d’abord dans son esprit puis sur plaques de verre et tirages, est captivant et profond. Chacune représente un instant, une vie suspendue dans le temps, ce qui, pour moi, incarne la valeur durable de ce médium. Pourtant, ces photographies transcendent la notion de documentation, transmettant un niveau d’intimité rendu possible par la capacité de Brassaï à dépasser le superficiel et à nous emmener avec lui dans son monde.

Dire que j’aime Le Paris Secret de Brassaï, c’est minimiser le lien que je ressens avec ces « années lumineuses » durant lesquelles ce polymathe a trouvé sa voie vers la photographie, permettant à des générations entières de découvrir l’une des plus grandes villes du monde, sous tous ses visages, à travers sa manière unique de regarder. Connaître la photographie de Brassaï, c’est comprendre la différence entre voir et regarder, et se retrouver dans cet espace où l’intellect et l’imagination se heurtent à la réalité. La photographie de Brassaï vous force à vous abandonner à ce qui se passe dans l’image et, sans y être invité, à la laisser opérer sa magie. J’admire depuis longtemps le travail de Brassaï, j’ai lu ses lettres à ses parents durant ses premières années de lutte à Paris et passé du temps avec ses images. L’exposition du Heide est la première fois que je me suis tenue devant les tirages d’époque que Brassaï a réalisés dans son « laboratoire » (chambre noire), et c’est un moment à donner des frissons.

En 1899, Gyula Halász naît dans la petite ville hongroise (Transylvanie) de Brassó. Après avoir étudié les beaux-arts à Budapest et à Berlin, puis effectué son service militaire, il s’installe à Paris en 1924, à l’âge de 25 ans, il y passera le reste de sa vie. C’est à cette époque qu’il adopte le nom de Brassaï. Artiste qui a utilisé un large éventail de moyens pour exprimer ses idées, de l’écriture à la sculpture en passant par la photographie, Brassaï est surtout connu pour cette dernière, médium qu’il a adopté pour exprimer son insatiable curiosité envers la condition humaine.

Être polymathe comporte toutefois ses propres tourments, et Brassaï aspirait à la liberté artistique, écrivant qu’il aurait aimé s’inspirer« des humanistes du XVIIe siècle, c’est-à-dire ces grandes figures de la Renaissance à qui l’on accordait le droit de développer, en harmonie, tous leurs talents dans la vie comme dans les arts – y compris la pensée ». Brassaï déplorait que « la spécialisation, l’une des premières exigences et calamités de notre époque moderne, m’ait toujours été odieuse ». Néanmoins, pendant une bonne partie de sa vie d’adulte, Brassaï a choisi la photographie comme mode d’expression artistique, avant de revenir plus tard à l’écriture et à la sculpture. Là où il suspend la notion de « spécialisation », c’est dans le choix de ses sujets. À travers ses photographies, on voit que Brassaï était captivé par la vie et la diversité de ses formes.

À l’époque où Brassaï s’est tourné vers la photographie, Paris était un foyer bouillonnant d’expérimentation artistique. Des artistes étrangers se rassemblaient dans les arrondissements aux loyers modestes, passant leurs journées à siroter des cafés noirs dans les cafés, débattant et explorant de nouvelles idées, théories, méthodes artistiques et questions existentielles de l’époque. C’est une période que l’histoire a romancée, alors qu’en réalité beaucoup peinaient à survivre, Brassaï y compris. Les lettres qu’il écrivait à ses parents durant cette période témoignent de la difficulté de vivre une vie fidèle à soi-même.

Comme pour de nombreux artistes en devenir (et cela reste vrai aujourd’hui), Brassaï gagnait sa vie en s’essayant à toutes sortes de travaux, du reportage sur les Jeux olympiques au métier de nègre littéraire, en passant par la caricature. Dès l’instant où il emprunta un appareil photo en 1929, il tomba amoureux de ce médium, affirmant qu’il « considérait la photographie comme un moyen de découvrir et d’enregistrer aussi complètement que possible le monde qui m’entourait, la ville dans laquelle je vis ».

Au début, il prenait des photographies pour accompagner les articles qu’il écrivait pour des magazines hongrois et allemands, le journalisme étant sa principale source de revenus. Mais il se lassa vite de la « contrainte pratique » de la photographie. Dans la préface de Brassaï : Letters to my Parents, il note : « Dès que j’ai appris à me servir de l’appareil, j’ai perdu tout intérêt à voir mes photos publiées comme illustrations d’articles de commande. Dès l’instant où j’ai compris que l’appareil pouvait capturer la beauté de la nuit parisienne (cette beauté dont j’étais tombé passionnément amoureux durant mes années de bohème), je n’ai plus pratiqué la photographie que pour mon propre plaisir. » Un sentiment qui trouve un écho chez l’auteure de ces lignes.

Durant ces premières années, Brassaï passait ses nuits à « errer dans la ville, de Montparnasse à Montmartre… porté à devenir photographe par mon désir de traduire tout ce qui m’enchantait dans le Paris nocturne que je vivais ». Ces rondes nocturnes se faisaient souvent seul, bien que l’écrivain Henry Miller l’ait parfois accompagné, Miller surnommant Brassaï « l’œil de Paris ».

Nombre des photographies présentées dans cette exposition ont été publiées dans la première monographie de Brassaï, Paris de Nuit, en 1933, un tournant dans sa carrière photographique. Dans la galerie se trouvent les tirages d’époque réalisés à la main par Brassaï, ainsi que des panneaux grandeur nature suspendus au plafond, lestés de chaînes et de pierres. L’accrochage échelonné de ces panneaux permet une immersion totale dans les rues de Paris, telles que Brassaï les voyait. En reculant pour ajuster mon regard afin que les panneaux s’alignent, on obtient une vue extraordinaire des marches sur lesquelles se tenait le petit chien blanc, et l’on voit les lumières de Paris se refléter dans la Seine à travers l’arche du pont du Carrousel. S’immerger dans le Paris de Brassaï est un plaisir.

Ces grands panneaux révèlent aussi ce que Lesley Harding, directrice artistique du Heide et commissaire de l’exposition, décrit comme « la main de l’artiste », des éléments imperceptibles sur les tirages originaux. À une telle échelle, on peut voir « où il a retouché les négatifs… la main littérale de l’artiste y est présente ». Observer ces marques sur les tirages offre un éclairage supplémentaire sur la pratique de Brassaï, son souci du détail, et témoigne du travail minutieux qu’il accomplissait dans son « laboratoire », illustrant sa volonté de raconter une histoire au-delà de la simple documentation. Il est fascinant de suivre le travail manuel de Brassaï sur les tirages agrandis, puis de regarder les originaux pour voir comment le travail effectué en chambre noire se traduit dans le tirage final.

« J’aime tourner une nouvelle page de ma vie chaque jour », écrivait Brassaï, sa curiosité innée se manifestant dans l’étendue des sujets qu’il a photographiés, du fabuleux La Môme Bijou au Bar de la Lune, Montmartre (v. 1932), l’un de mes portraits préférés, au Little White Dog, sur les marches de Montmartre (1932). L’architecture attirait aussi son regard. Les photographies des gargouilles de Notre-Dame veillant sur Paris la nuit sont hantées d’une étrange présence. Il y a aussi les prostituées et les pensionnaires de maisons closes, les coulisses des Folies Bergère, les amoureux dans les cafés et les enfants faisant naviguer des bateaux sur la Seine. Où qu’il porte son regard, Brassaï trouvait des instants qu’il façonnait en récits humains aussi saisissants que durables.

Son amour de l’humanité était fondamental dans sa pratique artistique, explique Philippe Ribeyrolles, son neveu et filleul, présent à Melbourne pour le vernissage de Secret Paris de Brassaï au Heide. Enfant, Philippe passait du temps auprès de son oncle, dans le « labo » de celui-ci. Brassaï n’avait pas d’enfants et accueillait son neveu dans son univers. Je lui demande si la photographie de Brassaï a évolué au fil du temps. Non, explique Philippe, ce n’est pas le sujet qui a changé, mais plutôt le médium, Brassaï revenant à son amour de l’écriture et de la sculpture dans ses dernières années. « Le toucher est aussi devenu une part importante de sa pratique », dit Philippe. « Sentir, ne pas regarder. » Dans la photographie de Brassaï, on perçoit également son intérêt pour la sculpture. Dans sa série Transmutations, un ensemble de nus, il explore la forme, les lignes et les contours, l’esthétique sculpturale étant manifeste dans ces compositions abstraites.

Alors que nous discutons au Heide, Philippe explique que Brassaï ne dirigeait ni n’instruisait ceux qu’il photographiait, mais laissait la scène se déployer, à la fois dans son esprit et devant lui. Quand il sentait le moment venu, il déclenchait, un instant où le sujet avait déjà oublié que Brassaï était là pour le photographier. Malgré la taille des appareils de l’époque, l’engagement de Brassaï auprès de ses sujets, son intérêt sincère pour leurs histoires, permettait à toute préoccupation de pose de s’effacer. C’est à ce moment-là qu’il faisait sa photographie.

L’œuvre de Brassaï est sans artifice ni jugement, dit Philippe. « Mon oncle photographiait les gens et les situations non seulement tels qu’il les voyait, mais tels qu’il les percevait émotionnellement. » Brassaï aimait profondément l’humanité, il s’intéressait aux histoires des autres, ressentait les choses intensément et utilisait la photographie comme un moyen d’explorer sa propre émotivité. « C’était un humaniste », dit Philippe, « et un intellectuel » profondément passionné par l’histoire de l’art, un homme qui lisait sans cesse et puisait son inspiration, entre autres, dans les œuvres de Proust et de Goethe.

La connaissance et l’admiration de Brassaï pour l’art se reflètent dans le portrait de Dalí et Gala qu’il réalisa en 1933 à la Villa Seurat, à Paris. Philippe raconte que Brassaï savait que Dalí aimait Velázquez, et qu’il s’est donc inspiré de la composition des Ménines, peintes en 1656, pour cadrer son portrait du couple. Dans Les Ménines, on aperçoit l’artiste dans un miroir à l’arrière-plan, debout devant son chevalet, et sur la photographie de Dalí et Gala, Brassaï se reflète dans le miroir avec son appareil, une mise en scène délibérée.

Les miroirs apparaissent fréquemment dans l’œuvre de Brassaï, agissant non seulement comme éléments réfléchissants, mais aussi comme moyen de remettre en question la perspective, celle de l’artiste comme celle du spectateur. Le miroir devient un vecteur par lequel Brassaï partage ce qui se trouve dans son imagination, dans son œil intérieur. Ainsi, dans l’œuvre préférée de Philippe, l’image des coulisses des Folies Bergère prise en 1932, un grand miroir domine dans son obscurité. C’est peut-être l’une des images les plus sophistiquée, tant elle exige du spectateur qu’il s’arrête longuement pour contempler ce qu’il regarde exactement, tant la scène est complexe, l’angle de prise de vue singulier (on dirait qu’elle a été prise depuis le gril, au-dessus de la scène), et l’énorme miroir qui reflète un tableau en décalage avec la réalité. Je comprends pourquoi cette image fascine Philippe, mais il raconte que lorsqu’on lui a offert ce tirage enfant, à Noël, vers l’âge de huit ans, il fut plutôt déçu. « Une photo, super. Pas un jeu ? », dit-il en riant.

L’exposition présente plusieurs portraits d’artistes célèbres Dalí, Matisse, Maar, Miller, Giacometti que Brassaï a tous côtoyés. Cependant, ce sont les portraits de Picasso qui dominent ce groupe prestigieux, offrant un aperçu rare et intime de la vie de cet artiste. Les deux hommes ont noué une amitié qui a duré toute leur vie, née d’une commande photographique que Brassaï reçut du magazine surréaliste novateur Minotaure pour son numéro inaugural en 1932. Brassaï photographia Picasso dans son atelier, ainsi que diverses œuvres, ce dernier étant alors l’un des artistes les plus révérés au monde, le premier n’en étant qu’aux débuts de sa carrière. Pendant des décennies, Brassaï photographia Picasso, et en 1964 il publia Conversations avec Picasso, un ouvrage extraordinaire qui documente leurs nombreuses conversations. Cet ensemble d’images de Picasso par Brassaï permet une lecture plus fine de la vie et des pratiques du célèbre artiste, ainsi que de sa relation avec le photographe.

L’exposition propose également des ouvertures aménagées dans les murs d’une salle séparée, offrant un rapport différent aux images. Assis sur un petit tabouret, on peut observer une image sans être distrait par la périphérie, ce qui ralentit l’acte de voir afin de véritablement regarder ce qui est représenté, sans bruit visuel extérieur.

Brassaï arrive au Heide Museum of Modern Art après le succès de récentes expositions phares, notamment celle de Lee Miller et le programme double consacré à Man Ray et Max Dupain. Brassaï semblait une suite logique, explique Lesley Harding. Le retour de Brassaï à Melbourne après plus de 40 ans s’explique par le fait qu’il existe « un véritable appétit » du public pour la photographie moderniste, et qu’il y a de nouvelles générations à qui faire découvrir son œuvre. La familiarité des lieux emblématiques de la Ville lumière, dont beaucoup existent encore aujourd’hui, séduit également le public.

En 1953, Jean Gallien écrivait dans Photo-Monde que la photographie de Brassaï rivalisait avec la puissance émotionnelle de la littérature, tant était grande sa capacité à raconter une histoire captivante, une histoire qui résonnait et demeurait dans l’esprit du public.

« L’humanisme en photographie est une démarche à la fois intellectuelle et émotionnelle », écrivait Bill Jay dans The Romantic Machine en 1978. Ces qualités sont clairement présentes dans le Paris Secret, la plus vaste rétrospective de la photographie de Brassaï jamais présentée en Australie.

Alison Stieven-Taylor

 

Commissariat : Lesley Harding, Emmanuelle de l’Écotais et Philippe Ribeyrolles.
Photographies de Brassaï avec l’aimable autorisation de la Succession  Brassaï.

Brassaï : Secret Paris
jusqu’au 15 novembre 2026
Heide Museum of Modern Art
7 Templestowe Rd,
Bulleen. VIC 3105, Australie
https://www.heide.com.au/

Entrée gratuite avec le billet d’entrée du musée.

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