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Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault

« la parole est d’argent, le silence est d’or », comme il est étrange que cet axiome, établit il y a quelques millénaires, ait disparu de la mémoire des nouveaux photographes. Il est tout aussi limpide qu’il s’est évaporé du savoir transmis, dans nos écoles, par tous les enseignants ès lumières. Il revient à ma mémoire, l’une des pertinentes réflexions philosophiques de l’un de mes professeurs (grand photographe de la première moitié du vingtième siècle) : « Jeunes gens, si devez ouvrir la bouche pour défendre une de vos photographies, il sera temps pour vous de changer de métier. ». C’est tellement évident ; mais à date, dans notre “new world“, toutes les évidences n’ont plus cours, voire, elles deviennent souvent ringardisées.

Si le créateur, le concepteur ou le réalisateur d’une image se justifie par l’obligation de raconter sa vie (avec très généralement ses petits tourments totalement hors sujet). S’il expose les conditions matérielles ou bien psychiques de réalisation d’une œuvre. S’il justifie les raisons de sa conception par une monotone litanie de la multitude d’entraves qui se sont invitées lors de son travail. Si l’image photographique, devant vous, nécessite une de ces tutelles pour exister, à mon idée, vous pouvez passer votre chemin. Il est à peu près certain que toute tentative d’interaction avec cette image n’aura strictement aucune portée éducative, émotionnelle ou récréative. Pourtant, nous sommes bien engloutis dans cette ère qui renvoie nos travaux de photographe (tous styles de photographies, confondus), sur l’auteur à faire valoir pour sa position ou sa portée sociale. Nos images deviennent un simple alibi pour assouvir des besoins de logorrhée. Cela se constate tant pour certains auteurs que pour leurs lecteurs, lorsque les deux parties se trouvent également plongées dans un désert relationnel. Il faut quand même préciser qu’en réalité, dans la plus grande majorité des cas, les discours dithyrambiques sont tenus par une ribambelle de parasites (curateurs, attachés de presse, médiateurs, conférenciers, etc.) débiteurs de sottises validées par leur incompétence.

Il est de notoriété publique que les êtres humains ne se parlent plus lors d’échanges sociaux, même pour la moindre politesse. Nos semblables sont devenus incapables d’échanger directement sans la présence d’un catalyseur pour justifier leur moindre interaction vocale ou écrite, échanges qui au passage ressemblent très fréquemment à des monologues alternatifs. Les photographies sont logiquement devenues un support – tout trouvé – pour permettre à tous de maintenir des conversations. C’est ainsi que les images photographiques vouées à la transmission qui, par définition, se suffisent parfaitement à elles-mêmes, sont devenues de simples objets de justification. Je confirme que des discours, de toutes sortes, autour des photographies, il n’en manque pas ; enfin, le plus souvent ils ciblent plutôt les photographes personnellement (du genre tout savoir sur Madame ou Monsieur X…).

Ainsi, il devient difficile de visiter une exposition sans que l’auteur (souvent prié d’être présent par l’organisateur) s’arrange pour venir vous déballer sa vie en long, en large, et en travers. Puis, il vous impose gaillardement, en toute inconscience, les tenants et le non-aboutissement de sa volonté créative. Jolie redondance lorsque son auto-apologie figure déjà sur les murs, à l’entrée de son espace d’exposition, dans un format démesuré en regard des images exposées.

Je viens de trouver tout aussi cocasse, la carte blanche pour une semaine, qu’un des nombreux blogs photographiques vient d’accorder au directeur général du plus important festival photographique (c’est la position que cet évènement culturel revendique). Ce personnage important du milieu photographique partage donc ses diverses opinions journalières pendant la semaine mythique et cruciale d’ouverture de l’évènement international qu’il dirige. Il y a tellement de choses à raconter, plutôt que de pouvoir faire découvrir de bonnes images pendues aux cimaises. Finalement, puisqu’il faut bien parler pour parler et boucher les vides, une journée a été consacrée à disserter sur une exposition non programmée dans son festival et que de surcroît cet invité éphémère avoue n’avoir pas encore vue.

C’est tendance ces péroraisons numériques pour ne rien dire tout en s’affichant. Ainsi, telle autre grande revue internationale teste des numéros spéciaux consacrés aux podcasts (pour faire comme les confrères). Présenter et soutenir les diffuseurs de racontars nauséabonds, d’autosatisfactions assumées, d’annonces irréalistes, d’interviews réciproques entre amis. Tout un défilé de bavardages et d’inepties sont ainsi valorisés. Les photographies deviennent des accessoires facultatifs. L’important dans cette version de la culture photographique, c’est le buzz.

Je reste de nature relativement discrète, ce qui n’interdit pas l’exposition et la publication de quelques-uns de mes travaux photographiques. C’est ainsi que j’ai fait connaissance d’un charmant jeune homme, tout frais « moulu » par une école de communication artistique. J’ai rencontré une grande surprise, avec ce médiateur en interprétation de l’Art qui ne me connaissait pas. L’entendre me décortiquer la fabrication de l’une de mes photographies, avec quelques pincées de piment de ma vie privée, me sembla hors de tout. Comme il ne faut jamais abuser des bonnes choses, je me suis éclipsé sur la pointe des pieds. Sans lui démentir son long discours totalement à côté de la plaque (pour les techniques employées et sur mes fréquentations qu’il avait associées).

Tout un chacun qui organise la moindre manifestation autour de quelques images photographiques, plus ou moins convaincantes, se sent obligé de nous abreuver de textes. Ces derniers, assemblés par des agents spécialisés dans le cirage de pompes, se disputent entre la provocation d’indigestions cérébrales et l’étalage d’un maniérisme superfétatoire. Pour reprendre raison, ils débitent une suite de mots aussi incompréhensibles qu’indésirables. Que ne laisse-t-on pas les images s’exprimer ? Elles ont été – en principe – réalisées pour cela. Nous savons tous que si elles sont bonnes, il n’est besoin de nulle expression annexe à rajouter. Nous n’ignorons pas, non plus, que si elles sont mauvaises, nulle encyclopédie ou autres discours interminables ne sauront les sauver.

Par pitié, gardons-nous de cette piétaille (même si elle pleine de bonnes intentions ; mais si, mais si, cela peut s’envisager parfois !) qui insiste pour s’inviter dans les œuvres et dans nos pensées imaginaires. Pour la plupart d’entre nous, l’essentiel est dans nos réalisations, souvent uniquement dans nos œuvres ; alors, gentil beau parleur, allez exercer vos propres talents dans les espaces de la noble écriture et du franc parlé.

Laissez-nous jouer, apprivoiser et transmettre la lumière à notre gré et sans autres commentaires que l’évolution et la culture du regard.

Thierry Maindrault – 18 juillet 2025


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