Léon Herschtritt est né à Paris en 1936. La guerre se profile, la famille est brièvement détenue au camp de Drancy sous l’Occupation. Son père fait valoir sa nationalité britannique et la famille est sauve. A la libération, le jeune parisien découvre la photographie en empruntant l’appareil paternel. L’adolescent s’essaie aux prises de vues avec pour modèles ses camarades et les quais de Seine.
Grâce à Emile Savitry, photographe humaniste et ami de la famille, le jeune homme rencontre Jacques Prévert, il racontera : « Chez Savitry, il y avait du saucisson, du pain et du vin rouge. Il y avait surtout des gens comme Brassaï et les frères Prévert. C’était formidable ! J’avais 18 ans et je rencontrais des célébrités ! » L. H.
L’amitié se noue, Herschtritt est convié aux déjeuners dominicaux : « Prévert recevait tous les dimanches des jeunes gens : guitaristes, photographes ou de simples inconnus rencontrés au hasard. Il utilisait sa notoriété pour les encourager. Il nous invitait sur sa terrasse du Moulin Rouge. On rencontrait de nouvelles personnes, c’était exceptionnel et drôle. » L. H.
Rapidement, Léon décide de transformer sa passion en futur métier et fréquente l’Institut français de photographie, tout en privilégiant ses escapades à la découverte de la ville et de ses habitant.e.s.
Membre des « 30×40 », le Club photographique de Paris
« En France, ni même à Paris dans les années 1950, aucun musée ou galerie ne s’intéressait à la photographie. Lors de ma jeunesse, nous nous réunissions dans des lieux atypiques tels que les halls de cinéma ou les couloirs de métro pour partager notre passion. Puis le club des 30×40 s’est créé [en 1951 par Roger Doloy, également appelé Club photographique de Paris] et nous nous retrouvions chaque jeudi dans les salons du Club Alpin, rue de la Boétie. De Cartier-Bresson à Álvarez Bravo, les plus grands photographes y sont passés. Je me suis formé grâce à ce club. Man Ray était là devant nous et nous critiquions ses clichés. C’était un lieu magnifique. A une époque, Nicole et moi avons même accueilli des réunions de ce club. » L. H.
Algérie, « Les Gosses », le Général de Gaulle et le Prix Niépce
1958, le temps du service militaire. Léon Herschtritt est envoyé en Algérie pour deux années, détaché auprès de l’Education Nationale pour former les Algériens… A la photographie ! Rares sont les élèves et Léon passe la majorité de ses journées à la Casbah à saisir, loin du tumulte ambiant, des scènes du quotidien : mère et enfants, gosses jouant, vendeur de figues… Lors de la venue du Général de Gaulle, il est aux premières loges pour couvrir le célèbre discours du 4 juin 1958.
Charles de Gaulle tient une place prépondérante dans l’œuvre de Léon Herschtritt. Le Général Henry de Medlege* évoque : « Dans l’ombre de l’homme du 18 Juin, Léon Herschtritt a su capter, de 1958 à 1970, une autre facette du personnage politique : Une facette officielle mais aussi intime. »
Le séjour en Algérie est d’autant plus marquant que Léon y rencontre Nicole, sa future épouse, complice, confidente et partenaire de toute une vie.
De retour à Paris, boites de tirages sous le bras, il se lance dans la tournée des rédactions. L’accueil est plutôt enthousiaste, ses images « touchent » et interpellent. Le mensuel « Réalité » publie un sujet de six pages sous le titre « Les Gosses d’Algérie », une belle vitrine pour le tout jeune photographe. L’hebdomadaire « France-Observateur » enchaine.
Hervé Le Goff* commente « France-Observateur trouve dans ces images d’enfants une alternative heureuse à l’actualité sombre des attentats et des embuscades (…) et n’hésite pas à faire sa couverture d’un jeune visage porteur d’avenir et de paix. »
La fibre et sensibilité humaniste de Léon Herschtritt se révèle.
Pierre Gassmann, le fondateur du laboratoire Pictorial Service repère également les épreuves des Gosses d’Algérie, tirés alors par Georges Fèvre, et les présente au Prix Niépce en 1960. Léon Herschtritt remporte la distinction à 24 ans, devenant cette année-là, et encore à ce jour, le plus jeune lauréat depuis la création du prix en 1955.
Dans cet élan, il est engagé comme journaliste reporter-photographe pour « France-Observateur », « La Vie catholique illustrée » et « Réalités ». L’expérience est courte, il reprend vite son indépendance et devient le correspondant parisien de l’agence londonienne « Camera Press ».
Un Noël à Berlin, symbole en images du drame humain de la Guerre froide.
Décembre 1961, en plein cœur de la guerre froide et d’un hiver rigoureux, Berlin est en état de choc. La ville se divise inexorablement. Le mur qui s’est érigé 4 mois auparavant sépare physiquement familles, amis et collègues. En certains endroits, entre barbelés et au-delà du mur, il est encore possible de communiquer, regarder, voir, se faire des signes…
Ainsi, « Qu’est-ce qui peut donc inciter un jeune photographe de presse à traverser l’Allemagne en plein hiver, au volant d’une Dauphine, pour y faire un reportage que ne lui commande aucun journal, nulle agence ? » interroge Hervé Le Goff*.
« Je suis allé voir ce mur par curiosité. À part la Grande Muraille de Chine, c’était le premier mur qui existait […] J’étais très impressionné. D’abord parce que l’ambiance était horrible : on voyait les « vopos » [Volkspolizei, police du peuple] surveiller depuis le mur…Et l’atmosphère était particulière aussi, la neige, le silence. » L. H.
Au cours de ses investigations, Léon rencontre un confrère allemand du magazine « Stern ». Afin de photographier un bonhomme de neige, les deux hommes avancent près, très près du mur et réalisent – trop tard – que la frontière n’est pas le mur, mais une ligne, blanche… Dans la neige ! Les « vopos » surgissent et les arrêtent. Grâce à sa carte de presse, Léon Herschtritt et son compagnon sont libérés quelques heures plus tard. L’incident créera quelques remous diplomatiques et « Le Monde » relaiera dans ses colonnes « Deux photographes enlevés. »
Sur les dix jours passés à Berlin, Léon confiera : « Le froid est si intense qu’il gèle l’obturateur de mon Leica. La Dauphine nous servait de refuge, nous sortions 15 à 20 minutes, puis nous revenions nous réchauffer dans la voiture. Il y avait aussi une bouteille de cognac… Mais Berlin était à cette époque si photogénique que le froid ne comptait pas. »
Une des images emblématiques de l’œil humaniste d’Herschtritt sur ce reportage : un couple juché sur le toit d’une voiture recouverte de neige, les personnages sont vus de dos, la neige tapissant le sol autour d’eux, ils lèvent tous deux le bras pour faire signe à des proches restés de l’autre côté du mur…
Dynamiques décennies 60’ & 70’ photographiques !
1963, le Ministère de la Coopération organise une mission visant à constituer une large photothèque dédiée aux anciennes colonies françaises d’Afrique. Léon Herschtritt remporte le sésame et s’embarque pour un voyage de trois mois. Les moyens financiers et matériels sont généreux. Il parcourt le Tchad, Congo, Gabon, République Centrafricaine et Cameroun d’un hélicoptère à un 4×4. A son retour il verse des milliers d’images au Ministère. S’ensuit une exposition au Musée de l’Homme au Trocadéro puis en France et à l’étranger. Léon Herschtritt soulignera lors d’un interview : « Exposition qui avait coûté des millions et dont les clichés ont mystérieusement disparu… »
La suite des décennies est prolifique : parution presse dans une cinquantaine de pays, travaux personnels, reportages (politique, Jérusalem réunifié, 24h du Mans), campagnes publicitaires, photographie de plateau, production pour la télévision avec « La tête de l’homme ».
Un regard toujours aux aguets : amoureux, gitans, prostituées, étudiants et ouvriers en mai 1968, portraits : Georges Simenon, Romain Gary, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras, Serge Gainsbourg, Catherine Deneuve, Charles de Gaulle, Jacques Chirac, Salvador Dalí, Sonia Delaunay, Geneviève Claisse, Victor Vasarely, Nicolas Schöffer, Émile Gilioli, Rudolf Noureev, Claude Berri…
En 1966, Herschtritt obtient le prix des Gens d’images pour la maquette de son livre « Au hasard des femmes ». La même année « Chambre noire », une émission de l’ORTF d’Albert Plecy et Maurice Tournier lui est consacrée.
Puis paraît « La célébration des putains » sur la prostitution. Le regard du photographe, en opposition au voyeurisme, montre des femmes, au cœur de leur environnement, sous un prisme « à fleur de peau », entre vulnérabilité, intimité et dignité. 1974 : édition d’un portfolio sur le thème du couple.
Avec l’arrivée de la couleur, ses contraintes, mais aussi les exigences et la concurrences du milieu, Léon Herschtritt estime avoir fait le tour de sa première vie et décide de se lancer dans une nouvelle aventure…
Le bistrot de Montmartre, ou le « Café des photographes »
C’est ainsi qu’au mitan des seventies Léon et Nicole ouvrent un bistrot parisien, dans le quartier des antiquaires de Drouot.
Un lieu inédit et convivial où le hareng pomme à l’huile et le beaujolais jouxtent les accrochages et les projections de « diapos » animées, dans un décor de photographies et de vieux objets. L’établissement devient vite un incontournable fréquenté par des artistes et photographes de tous âges, français et étrangers, tels Jeanloup Sieff et André Villers, les grands amis de Léon, ou Helmut Newton. Durant quatre ans le couple accueille, anime et régale, tout en fréquentant en parallèle les brocantes, Drouot et Bièvres… Une autre passion bientôt mêlée à une nouvelle activité se profile : collectionneur, marchand et expert…
Antiquaire aux Puces de Saint-Ouen et galeriste à Saint-Germain-des-Prés
Dans les années 70/80 rares sont ceux qui auraient parié sur le devenir d’une « valeur artistique » et par ricochet, « d’une reconnaissance sur le marché de l’art » d’une collection de photographies. Jusqu’à présent, la valeur d’une photographie lui était attribuée par sa parution presse et sur « papier glacé » des magazines.
Or, à cette période, la photographie va subrepticement s’orienter vers le monde de l’art « cotée » et le couple Herschritt va grandement y contribuer.
Entamant une nouvelle carrière d’antiquaire en 1976, collection et propositions à la vente s’unissent. Un premier stand au Marché Vernaison des Puces de Clignancourt est inauguré.
La collection s’étoffe avec les grands noms de la photographie historique du XIXe : Alphonse Giroux, Edouard Baldus, Auguste Salzmann, Maxime du Camp, Jean-Jacques Heilmann, Farnham Maxwell-Lyte, John Stewart, Louis Désir Blanquart-Évrard, Vallou de Villeneuve, Adolphe Braun, Jean-Baptiste Frénet, Franck Chauvassaigne… En 1996 de l’ouvrage « Jamais deux fois le même regard » paraît sur sa collection personnelle.
Puis un nouvel espace s’ouvre, cette fois-ci au Marché Paul Bert. Avec son fils Laurent, Léon ouvre en 1998 une galerie à Saint-Germain-des-Prés consacrée aux auteurs du XXe siècle. Des « humanistes », dont la plupart sont ses amis : Henri Cartier-Bresson, Edouard Boubat, Sabine Weiss, Robert Doisneau, Willy Ronis, Izis, Jean-Philippe Charbonnier… Et des grandes signatures du XXe : Man Ray, Maurice Tabard, Gisèle Freund, Brassaï, André Kertész, Emmanuel Sougez, Ergy Landau, William Klein, Lucien Hervé, Malick Sidibé, Seydou Keita, Mario Giacomelli, André Villers, Benoît Gysembergh…
Enfin la Galerie Nicole et Léon Herschtritt rue, Jacques Callot sur la rive gauche est active dans les années 2000, avec un volet expertise et les premières ventes aux enchères de photojournalisme à Drouot
En 2006, Léon Herschtritt est invité par la Bibliothèque Nationale de France à réouvrir ses boîtes de tirages des années 60-70 pour l’exposition « La Photographie humaniste 1945-1968 ». A cette occasion, la B.N.F acquiert quarante de ses photographies. Dès lors, expositions, publications, rétrospective et carte blanche s’enchaînent en France, Allemagne et aux Etats-Unis. Son fonds connaît une nouvelle diffusion et ses images sont retirées, notamment par Philippe Salaün et Pierre Gassmann.
Sa série « Noël à Berlin 1961 » est exposée largement, ses images d’une Afrique humaniste côtoient celles de Malick Sidibé et Seydou Keita et J. D, ses tirages « Paris des années 60 » sont présentés au Foosaner Art Museum en Floride et récemment, l’exposition « Léon Herschtritt, photographe des années gaulliennes » lui a été consacrée au Musée de l’Armée, avec l’intégration d’une partie de son fonds et de la parution de l’ouvrage « Jamais deux fois le même regard : photographies des collections du Musée de l’Armée ».
« N’importe quel photographe peut faire un jour, une belle photographie, mais combien sauront montrer une ambiance, un monde, un événement ou un homme. » L. H.
Léon Herschtritt décède à Paris le 21 novembre 2020, à l’âge de 84 ans.
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*Hervé Le Goff est journaliste, essayiste, critique d’art, et auteur spécialisé dans le domaine de la photographie.
*Le Général Henry de Medlege fut directeur du musée de l’Armée-Invalides entre 2020 et 2024.
Sources bibliographiques :
– Léon Herschtritt (1936-2020). Jamais deux fois le même regard : photographies des collections du Musée de l’Armée, Vincent Giraudier, Lucie Moriceau-Chastagner et Carine Lachèvre, co-édition Odyssée-Musée de l’Armée, 2023, Paris
– Die Mauer, Berlin 1961 : Le Mur ; The Wall, Léon Herschtritt, Hervé Le Goff, Walter Momper, ed. La collection, 2009
– Web : leonherschtritt.com – Bernard Perrine/Léon Herschtritt/Le style et la fibre/2009/rencontres-arles.com – Interview d’Anaïs Viand/actuphoto.com – veroniquechemla.info – wikipedia – lacollection.eu – defense.gouv.fr – cnap.fr
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Léon Herschtritt vu par Bernard Perrine*
« Le travail de Léon Herschtritt se situe à une époque charnière, à la fois héritière – et étouffée – de ce que l’on appelle « la photographie humaniste française d’après-guerre ».
Et les nouvelles visions venues d’outre-Atlantique qui, avec les évolutions technologiques, viendront remettre en cause les fondements mêmes de l’image. Ce n’est pas un hasard, car ce travail très tôt reconnu mettait en lumière ce que pressentait Emmanuel Sougez dans le magazine Camera en 1961 « Ce n’est plus par sa qualité mais par son sujet et sa signification qu’une image retient désormais l’attention. »
En passant d’un thème à l’autre, avec l’humain comme sujet, Léon Herschtritt nous donne à voir plus qu’une tranche d’histoire : un regard unique sur des histoires – au sens de récits. Au-delà de ce que l’on avait coutume d’appeler des « picture essay » (Mur de Berlin, Gosses d’Algérie ou Le Village africain) ou derrière les grands portraits (de Gaulle, Sartre ou Catherine Deneuve…), on découvre l’empreinte caractéristique d’une génération, pour ne pas dire d’une école. Et surtout l’écriture unique d’un photographe.
Les avancées technologiques des matériels de prise de vue et des surfaces sensibles, pour faire court, deviennent synonymes de libération en faisant voler en éclats les vieux carcans. Libéré, le photographe peut se concentrer sur son sujet pour en capter les moindres gestes et en saisir les plus fines expressions ou émotions en utilisant uniquement la lumière disponible. Il peut même choisir volontairement l’éclairage d’un bistrot et le grain du noir et blanc pour créer un climat. À tout cela Léon Herschtritt ajoute, sur tous les sujets qu’il aborde, ce « tendre regard » qui fait que l’on reconnaît ses photographies au milieu de mille autres. »
*Bernard Perrine (1938-2023) était journaliste, enseignant et photographe français.
Vente aux enchères – Paris, 14 novembre 11h – Paris Photo
Informations Pratiques :
Expert : Christophe Goeury – Directrice de département : Federica Barolo
Exposition : Mercredi 12 Novembre de 11h à 19h Jeudi 13 Novembre de 11h à 19h – Vente le 14 à
11h novembre en salle VV, 3 rue Rossini 75009 Paris














