La Maison de l’Amérique latine à Paris dévoile la première rétrospective française consacrée au photographe péruvien Javier Silva Meinel. Figure majeure de la photographie latino-américaine, son œuvre tisse un portrait du Pérou dans lequel le réel ne se déploie jamais sans une part de magie.
Né à Lima en 1949, Javier Silva Meinel se définit autant comme voyageur que photographe. Depuis le milieu des années 1970, il parcourt le Pérou des côtes du Pacifique jusqu’à la forêt amazonienne et aux montagnes des Andes pour immortaliser les paysages et les traditions de son pays. S’il se considère comme un « photographe traditionnel » pour son rapport à la temporalité particulière de l’argentique, ses images s’éloignent d’une approche purement documentaire.
Chez Javier Silva Meinel, le rêve et la magie ne sont jamais très loin. Le titre de l’exposition « umbrales » [seuils en espagnol] reflète sa conception de la photographie qu’il n’envisage en aucun cas comme un miroir, mais plutôt comme un seuil où se joue un subtil équilibre entre réel et rêve, un lieu de passage qui inviterait à toujours aller au-delà de l’image.
Masques, costumes et animaux s’invitent ainsi devant son objectif, conférant une dimension surréaliste à des clichés dont la mise en scène renforce le caractère onirique. Le parcours imaginé par le commissaire Alejandro León Cannock en porte la marque : sans ordre chronologique, il fonctionne comme une constellation, un labyrinthe, où portraits, paysages et scènes de festivités se répondent librement nous laissant nous imprégner de cet univers singulier.
Cette manière d’envisager le réel remonte aux années 1980, où, lors d’un long voyage à travers les régions les plus reculées du Pérou, le photographe s’intéresse aux rituels liés à la cosmovision andine. Travaillant de nuit avec un obturateur à vitesse lente pour capter l’intensité des corps et la lumière des torches, il parvient à rendre visible la magie qui opère dans ces célébrations.
De ce projet naît El libro de los encantados (1988), ouvrage fondateur de la photographie péruvienne. Loin des images carte postale en couleur, il donne à voir les traditions du pays de l’intérieur, et permet à son auteur de devenir le premier photographe péruvien à obtenir une bourse du Guggenheim. Le rêve infiltre dès lors ses clichés, non comme un effet, mais comme une conséquence naturelle de ce qu’il observe. Costumes, masques, gestes rituels : la mise en scène est ici innée. Les rites andins sont l’incarnation même de ce seuil, cette invitation à dépasser le réel.
Progressivement, Javier Silva Meinel invite les villageois à s’éclipser des festivités pour le rejoindre dans un le studio de fortune qu’il improvise à chaque étape de ses voyages. Comme chez Martín Chambi, grand portraitiste péruvien du tournant du XXe siècle qui l’a profondément influencé, le studio vient à son sujet et non l’inverse.
Une complicité particulière se dégage de ces images où des jeunes Maqtas posent au milieu des rires, un homme se tient fièrement sur son cheval tandis qu’un autre pose royalement avec un pélican en guise de couronne. Cette complicité est le sel de son œuvre et la raison pour laquelle le portrait y occupe une place si centrale : « Je forme une relation entre les personnages et moi, et fais en sorte qu’elle soit la plus respectueuse possible. Rien d’anthropologique ici. C’est vraiment la question de la rencontre entre photographe et photographié qui m’intéresse. »
Derrière ces personnages posant fièrement devant l’objectif apparaissent de manière récurrente des drapés. Ces fonds textiles qui encadrent le sujet ne sont pas de simples décors : ils signalent la conscience de Javier Silva Meinel que l’image est un artifice, quelque chose de construit et travaillé avec une intention. Cette dimension conceptuelle, longtemps occultée par une lecture ethnographique de son travail, est précisément ce que l’exposition entend mettre en lumière.
La déambulation se referme sur une salle consacrée aux paysages, et notamment une grande photographie de María Reiche, de dos, assise face à l’immensité du désert péruvien. À ses pieds, des tracés aussi monumentaux que mystérieux : les lignes de Nazca. L’archéologue et écologiste allemande a consacré sa vie à la protection de ces géoglyphes précolombiens datant d’environ 500 av. J.-C. Silencieuse, presque méditative, l’image dit en creux ce qui traverse toute l’œuvre de Silva Meinel : certaines choses résistent à toute explication, et c’est précisément là que commence la photographie.
Zoé Isle de Beauchaine
Umbrales, Javier Silva Meinel. Une poétique de l’image
Maison de l’Amérique latine
217 boulevard Saint-Germain, Paris VIIe
Jusqu’au 25 juillet 2026
www.mal217.org














