Retour à Lectoure, dont nous vous annoncions le programme 2026 précédemment (1), pour retrouver sur les cimaises du centre d’art, les images savamment épinglées de Yamamoto Masao (1957, Gamagōri Japon) qui représentent un éventail assez large de son travail. D’abord attiré par la peinture, il se lance au début des années 80 dans la photographie et surtout le traitement photographique et ses différentes possibilités techniques ; développement, teinture, virage ou même peinture à la main. Yamamoto réalise des tirages de petits formats, évoquant des photos de familles, qui expriment souvent la mélancolie qui naît du caractère éphémère des choses. Rencontre.
JJA : Vos images ressemblent souvent à des photos souvenirs, mais c’est difficile de dire si ce sont les vôtres ou les nôtres ?
MY : C’est vrai, je ne cherche pas du tout à montrer des choses autobiographiques, ou des moments vécus. Je suis très content si le spectateur se projette dans ce que j’essaie d’évoquer. C’est aussi pour ça que je travaille le format des tirages, que je les vieillis, notamment avec différents virages, de façon aussi à exprimer le passage du temps. C’est aussi une façon de donner forme à une certaine nostalgie, sans que ce soit négatif, pour que chacun puisse plonger dans ce temps qui est contenu dans les images.
JJA : Vous ne mettez pas de titre ou de date à vos photos, qu’est-ce que ça changerait si vous le faisiez ?
MY : Pour moi, si on donne une date ou un lieu il n’y a plus de récit possible. Ne pas donner d’indication, c’est un moyen pour que les visiteurs puissent entrer dans les images, de ne pas les contraindre, et les laisser libres de percevoir ce qu’ils veulent.
JJA : Le petit format de vos photos peut faire penser à des photos anciennes, qu’on retrouverait dans une boîte oubliée.
MY : Oui, la question du petit format est importante pour moi, elle est liée au souvenir. La plupart des gens ont rarement des photos grand format chez eux. L’identification est donc plus facile, les petits formats sont plus familiers et c’est important aussi d’avoir des photos qui tiennent dans la paume de la main. Je me suis éloigné de l’idée qu’une photographie est une surface, pour préférer en faire un objet ; c’est ce qui m’a guidé au début de mes installations.
JJA : Est-ce pour ça que vous avez laissé les visiteurs d’une exposition toucher vos photos ?
MY : C’est quelque chose que je faisais à mes débuts. Il y avait en général une boite remplie de photos, oui, mais je ne fais plus ça, en accord avec les galeries ou les musées.
JJA : Vous photographiez des choses simples, un oiseau, un paysage, des pierres ; à quel moment vous vous dites qu’il y a une image qui mérite d’être prise ?
MY : Le hasard y est pour beaucoup. C’est très lié à des promenades, je ne pars pas un matin avec l’idée de photographier ceci ou cela. J’ai toujours un appareil avec moi, bien sûr, mais tout dépend de ce que je vais rencontrer. C’est aussi la manière de prendre des images. La photographie est le médium qui correspond le mieux à ce que je veux faire. J’aime réduire le nombre d’informations visuelles, je peux supprimer les couleurs et épurer au maximum pour arriver à l’essence du sujet, et, j’espère, atteindre sa beauté. Il y a une part d’intuition qui est importante dans mon travail, je pense. Cette approche intuitive, je commence à l’appréhender quand même, au fil des années, et en fait, ma démarche est sans doute de remettre l’être humain à sa place, rappeler que nous ne sommes qu’une partie de ce grand tout qui nous entoure. Nous vivons dans des sociétés très actives, avec des journées bien remplies et des objectifs à atteindre ; je crois que c’est positif de montrer que l’on peut aussi faire des choses sans but, de faire une pause et de réfléchir, ou de se contenter d’un regard contemplatif autour de soi.
JJA : Il y a des millions de photos numériques qui sont prises tous les jours maintenant, transmises au travers des réseaux sociaux, et rapidement remplacées par de nouvelles images ; n’est-ce pas un danger pour la «vraie» photographie ?
MY : Ce n’est pas qu’une question de vitesse ou de progrès technique. Si pour moi ce temps long de l’image argentique est important, le développement, le tirage, la teinture ; c’est un temps de maturation laissé aux images. Une photo prise au téléphone est rapidement faite mais aussi rapidement oubliée. Je préfère travailler plus lentement et que mes images perdurent, tout en étant transmises. Il y a aussi une question de langage. Toutes ces images numériques qu’on échange sont souvent accompagnées de messages, alors que mon travail est lié à cette recherche de la beauté, présente tout autour de moi, qui se substitue aux mots.
Texte et Interview par Jean-Jacques Ader
(1) https://loeildelaphotographie.com/fr/lete-photographique-de-lectoure-2/
Remerciements à Lilian Froger, commissaire de l’exposition, qui a permis la traduction de la discussion avec l’artiste.
L’Été photographique de Lectoure « Au ras du Réel » du 11 juillet au 20 septembre 2026. Tous les jours, de 14h à 19h – Infos : https://centre-photo-lectoure.fr/festival/














