Finalement, écrivais-je en conclusion de ma dernière présentation, animés, à la suite de Kertèsz et de Bill Brandt, d’un souffle de liberté fécond, Virt, Sannes, de même que Diénès, inventeurs et praticiens de ressources ou procédés nouveaux pour contourner, discréditer ou magnifier le réel ont posé durant les années 70, les bases d’une mutation qui, au cours de la décennie suivante, bouleversera, surréalisme aidant, pour ne pas dire révolutionnera, la pratique et la perception de la photographie.
Nous voici donc au mitan des années 80, époque où la photo de nus se diversifie et se fige en trois tendances nettement caractérisées : la photo de charme apparue depuis une trentaine d’années avec le magazine américain Playboy qui connaît alors ses heures les plus fastes, grâce à une bonne vingtaine d’éditions étrangères générant des tirages records dépassant sept millions d’exemplaires ; il sera fortement concurrencé dès lors, outre son homologue Lui en France, par de nouveaux titres tels que Penthouse, Hustler, Private et bien d’autres, agents de l’évolution de la photo de nus vers la pornographie, sans oublier les parutions destinées à satisfaire un public spécialisé dans ses penchants comme Score, Busty et nombre de magazines gay, ou fétichistes, tous indices des évolutions de société en cours.
En second, la photo esthète à tendance plastique, − picturale (D. Hamilton) et sculpturale, affirmée, dont l’éminent représentant fut Lucien Clergue (1934-2014), avec de nombreuses publications inégalées telles Née de la vague, 1968 ; Corps mémorable, 1969 ; Genèse, 1973 ; Belle des sables, 1979 ; Visions sur le nu, 1982. Je m’en voudrais d’omettre de mentionner aussi le nom de Fernand Michaud (1929-2012), dont la réputation peine à atteindre le niveau d’excellence qui lui revient sans conteste. Cette tendance encore vivace et pérenne dans l’ensemble de l’Europe avait été portée par des anthologies suisses (séries des Schönheit die begeistert, de Schönheit in Bild ainsi que les publications de Fravex), et de talentueux professionnels confirmés, allemands (F. Meisnitzer, Peter Basch, G. Vetter, Günter Rössler, Stephan Lupino…), tchèques (M. Stibor et J. Vavra) ou hongrois (V. Lussa) ; tendance présente aussi dans le monde anglo-américain (avec P. Gotlob, Diénès, Yeager, Rawlings et le remarquable périodique Figure photography quarterly, qui se trouvera perpétuée en France par sa variante sexy, si brillamment représentée par Jeanloup Sieff, ainsi que par J-F Jonvelle, mais fortement malmenée par le succès déferlant des magazines pour hommes.
Et puis il y a enfin, un courant minoritaire et dispersé, nettement personnalisé, et individualiste, de créateurs, pas forcément photographes, mais néanmoins presque toujours plasticiens, pour qui la photographie est plus un moyen qu’un but, un outil pour fixer des visions plus intellectuelles et expressives que figurées, imprégnées d’ailleurs le plus souvent de connotations symboliques. Chacun de ces créateurs, résolument libertaires, a un style en soi qui ne se confond aucunement avec celui de ses confrères. C’est la liberté de chacun qui constitue leur point commun de meme que leur indifférence aux deux courants cités précédemment. Ainsi, nous épinglerons les montages de Marcel Mariën (1920-1993), proche de Magritte, et ceux très mis en scène de Richard Cerf (né en 1950), tous deux marqués par le surréalisme. A la même époque, le photographe professionnel Christian Vogt, nous propose des nus encadrés par un programme systématique, heureusement tempéré par ses différentes déclinaisons qui lui confèrent une fantaisie inattendue ; ou encore, pour évoquer une typologie totalement différente de celles qui viennent d’être citées, nous aurons plaisir à nous attarder sur les étranges et incroyables transfigurations de Veruschka et Trülzsch.
Chacun de ces livres, extraordinaires d’inventivité, de non-conformisme et de force de provocation mériterait des illustrations et des commentaires détaillés qui outrepasseraient à eux seuls l’espace d’une chronique, je vais donc me résoudre à documenter cette tendance à la fantaisie dans la photo de nus des années 80 en deux parutions, ce qui me permettra de vous soumettre sur chaque livre présenté des commentaires un peu plus détaillés et un plus grand nombre d’illustrations, peu communes et même plutôt surprenantes.
Je commence aujourd’hui avec le travail, réglé comme une horlogerie suisse, du photographe bâlois Christian Vogt, qui sous un titre minutieux jusqu’à la maniaquerie 82 photographies de 52 femmes (Zweiundachtzig Fotografien mit zweiundfünfzig Frauen, éd. Photographie, Schaffhausen, 1982) [Ill. 1] a publié un photobook qui, avec des prises de vue strictement uniformes devant un cyclo peint seulement éclairé par un projecteur en partie supérieure et pour seul accessoire, − personnage principal de cette scène, une caisse rectangulaire en bois ouverte sur une de ses petites faces, livre qui d’ailleurs aurait pu tout simplement s’intituler « La caisse ». Parmi les nombreux modèles qui ont posé, Barbara, Marcellina, Sabine, Renée, Béatrice, Hildi… pas toujours complètement nues, mais passablement quand même, avaient pour instruction, impérative, d’utiliser cette caisse à leur entière fantaisie, mais ne devaient pas la mettre hors- champ : la galerie de portraits qui nous est soumise, toujours en pied, est jubilatoire, à voir comment chacune des 52 jeunes femmes a utilisé, exploité, détourné cette contrainte (cette même contrainte que Paul Valéry considérait comme essentielle à la création artistique !). Entre celles qui s’assoient, s’allongent ou montent dessus, s’en servent comme d’une table à thé ou à apéritif, ou comme vestiaire [Ill. 2-7], ou bien la traitent en accessoire négligeable, jusqu’à, une seule fois (Irène), passer outre la consigne et l’éliminer du champ, produisant ainsi une photo « avec caisse absente » (!), le pauvre photographe, pourtant maître d’œuvre de cette série, se trouve réduit à n’être que l’enregistreur de scènes conçues par ses modèles. Paradoxe ! Si l’œil derrière l’objectif n’est plus celui du créateur, où va la photographie ?
Le second livre sur lequel je vais m’attarder est celui publié en 1986 par la collaboration du peintre et plasticien allemand Holger Trülzsch (né en 1939) et de sa comparse et partenaire du moment Vera (von) Lehndorff, dite Veruschka, née elle aussi en 1939, à une époque combien troublée, puisque son père, hobereau de la haute aristocratie prussienne, perdit la vie en 1944 en tant que complice du complot visant à assassiner Hitler, la laissant orpheline, séquestrée en camp de concentration. Néanmoins, elle allait
devenir ultérieurement l’un des top models les plus recherchés de la presse de mode américaine, sollcitée par metteurs en scène (Antonioni) et photographes (R. Avedon). Carrière chargée et inventive, au zénith au cours des années 60, qui la mena à s’adonner entre 1965 et 1975 au body painting, magnifié par l’intervention de son ami peintre en une véritable pratique artistique : la photographie (qui faisait souvent appel au Polaroïd) devient alors subsidiaire, documentaire, précédée qu’elle est par la création. Ce livre intitulé Veruschka, Trans-figurations (Thames & Hudson, Londres, 1986) [Ill. 8] et préfacé par l’écrivaine militante Susan Sontag, qu’ils publièrent sous leurs deux noms en tant qu’œuvre commune, n’a rien perdu aujourd’hui, ni de son actualité, ni de sa force d’illusions, surtout dans ses dernières parties. Ouvert avec de simples, et intégrales, peintures corporelles de Vera [Ill. 9-10], tantôt grimée en homme élégant [Ill.11], un peu voyou, ou bien s’ouvrant en deux par un zip fictif [Ill. 12], impressionnante image, le livre se poursuit avec des mises en scène au sein de la nature où elle s’ébat dans la forêt en automne, ou se fond dans la mousse [Ill. 13] avant de confronter et de confondre son corps avec les oxydations du vieux marché aux poissons désaffecté de Hambourg (pp. 86-144) [Ill. 14-18] , complice soumise des fantasmes de « mimétisme industriel » de son partenaire qui déploie tout son talent de peintre [Ill. 16] pour la rendre aussi indiscernable dans cet environnement industriel qu’un caméléon au milieu de feuillages. Cet art du camouflage est-il bien une branche de la photographie ? je ne me prononcerai pas sur cette grave problématique ; toujours est-il qu’il s’agit bien de photos de nus, et que pour moi, c’est l’essentiel.
J’ajouterai avant de terminer que, quoique un peu délaissée par la postérité, cette publication si extraordinaire (qui peut s’acquérir sur Internet pour quelques dizaines d’euros) a conservé la ferveur de quelques fans et traversé cinquante ans sans rien perdre de sa force ni de sa séduction : depuis l’poque lointaine de l’exposition de leurs créations au musée Pompidou en 1982, les différents avatars, − trans- figurations, de Veruschka inventés et peints par Trülzch, qui constituent la matière première de leur livre, ont encore été exposés à Trieste en 2021.
Alain-René Hardy
L’ivre de nus
livresdenus[email protected]
P.S. Je ne peux m’abstenir de citer ici la brochure de Jan Vegter, amateur flamand de body painting, auto- éditée à la fin des années 80 sous le titre Body-Art (52 pages au format A4 à reliure héliocoïdale)[Ill. 19] présentant 23 tirages photos argentiques contrecollés de femmes nues entièrement peintes de diverses manières artistiques. Dessinateur et professeur, Vegter, né près de La Haye en 1923 (sous réserve de confusion homonymique) n’a guère laissé de traces, à l’exclusion d’oeuvres narratives dessinées après sa retraite pour son propre plaisir. Son Body-Art, peu documenté, est un travail de qualité professionnel auquel il ne manque qu’une duplication éditoriale ; nous ignorons à combien d’exemplaires il a été réalisé, probablement quelques dizaines, pas plus, vraisemlablement moins. Vegter nous y soumet ses peintures corporelles de modèles professionnels et amateurs, pour moitié fortement colorées et très plaisantes [Ill. 20/21] parmi lesquelles on ne manquera pas de remarquer un Portret [Ill. 22] qui évoque à s’y méprendre les créations de H. Trülzch sur le corps de Véruschka.














