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Livres de Nus : Chronique N° XIV : Connaissez-vous Marcel Meys ? ( 2 )

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Il y a plusieurs années M. Roderic Martin a mis en ligne une biographie de Maurice Meys, le père de Marcel, qui avait été lui-même un photographe passionné, premier correspondant officiel du magazine L’Illustration, à qui l’on doit de très nombreuses vues des Pyrénées ; fruit de ses recherches généalogiques, R. Martin publie aussi le seul portrait certain de Marcel posant à 19 ans, avec ses sœurs et parents sur une photo de famille que je me permets de reproduire (Ill. 26). Il ne faut pas aller chercher très loin en tout cas pour comprendre que les influences conjuguées de son père (photos de plein-air) et de son oncle (pratique artistique) ouvrirent au jeune homme une voie vers la création d’images fortes et harmonieuses, séduisantes, produites dans une chambre encore équipée de plaques de verre à la gélatine.

La production de Marcel Meys apporte une preuve éclatante de cette précieuse filiation autant que de ses propres exigences personnelles, de son haut niveau de culture ainsi que de ses parfaites connaissances techniques (il adopta, rappelons-le, l’autochrome Lumière dès sa commercialisation). Ses indéniables qualités de plasticien et de photographe s’épanouissent sur des clichés qui témoignent de ses soins exigeants dans le choix des décors naturels, qu’il s’agisse de la mer (près de Boulogne-sur-mer possiblement où résidait sa famille), de la montagne, ‒ Alpes et/ou plausiblement Pyrénées à la suite de son père, et enfin de campagnes et forêts paisiblement parcourues de délicieux ruisselets propices à des évocations virgiliennes si à la mode à l’époque de Pierre Louÿs et du Sacre du printemps. Sa rigoureuse sélection de modèles bien proportionnés, au corps délicat, capables de tenir les poses les plus recherchées tout en donnant cependant l’illusion de postures naturelles, équilibrées, la tête tantôt ceinte de bandeaux ou de couronnes de fleurs, égrenant sur leur chalumeau double ou leur flûte de Pan quelques mélodies pastorales n’étant pas l’un de ses moindres atouts.. Mais cette suave inspiration ne saurait éclipser l’aspect presque sauvage, pittoresque en tout cas, de ses mises en scène, où, comme nous l’avons déjà remarqué chez de Clugny, l’anatomie féminine en vient à constituer un juste et sensuel contrepoint à la rugosité de la nature, célébrée dans ses créations par cet indéniable panthéiste, héritier de J.-J. Rousseau.

Marcel Meys de fait est loin d’être isolé dans sa démarche, même si elle est indubitaiblement personnelle, mais il constitue un maillon dans une tendance qui lui préexistait (et qui va lui survivre), mise en œuvre notamment par tout le courant de la photographie naturiste germanique (1900-1910), par laquelle les pratiquants français de la photo de nu les plus notoires, particulièrement René Le Bègue (1856-1914) et A[chille] Lemoine (1857-1910), abondamment reproduits dans les publications allemandes, se trouvèrent annexés (Ill. 27-29). Á l’autre bout du monde, en Californie, à la même époque que Meys en France, Arthur Albert Allen se fit reconnaître, avec grande difficulté dans une Amérique encore profondément puritaine grâce à ses Alo studies ( 1920, 1922), remarquables publications de photos de nus en plein air qui manifestent une étroite parenté d’inspiration avec celles de Meys (Ill. 30-31), avec lesquelles elles peuvent être facilement confondues. Enfin, dans son propre pays, la similitude d’inspiration avec son aîné G. Louis Arlaud (1869-1944), spécialiste sa vie durant du paysage, est frappante, par le syncrétisme entre nus et paysages (au point que dans ses 20 Études de nus en plein air, s.d. (1920-25 ; pas de dépôt légal), son œuvre majeure publiée, Arlaud prend bien soin de localiser ses clichés) (Ill. 32 & 33). Cette veine naturiste qui parcourt la photographie européenne au cours des premières années du XXe s. ne manque pas de postérité. Elle s’épanouira en Allemagne dans le mouvement des FKK grâce entre autres aux réalisations de photographes engagés comme Lotte Herrlich, voire trop engagés auprès du national-socialisme tel Kurt Reichert ; et en France, largement recueilli par le mouvement libertaire du Dr Fouqué, ami et préfacier de l’Album de la femme (1936) de Arlaud, puis par le groupe naturiste de Kienné de Mongeot, Vivre d’abord avec ses publications A la gloire du corps humain. Mais, dans leur pratique photographique le paysage n’est devenu qu’un simple accessoire, un pur décor et non le protagoniste principal en dialogue avec la nudité féminine qu’il est chez leurs précurseurs, Meys particulièrement. Cependant, l’héritier le plus orthodoxe de la tendance « Nus et paysages » de années 20 sera de manière certaine le photographe cosmopolite André de Diénès, ‒ lequel avait d’ailleurs séjourné longuement en France avant d’émigrer en Californie, où son amour des paysages et des modèles trop glamoureux put s’épanouir. C’est surtout dans ses publications américaines, dont Natural nudes (Amphoto, 1966) que cette tendance se manifestera de la manière la plus éclatante (Ill. 34-35) avec des séances de prises de vue sur les plages et criques sauvages du Pacifique, au milieu des silhouettes déchiquetées des Rocheuses, perdu dans les dunes de sable illimitées de Yuma. Épigone de Meys et d’Arlaud, Diénès est comme eux un grand amoureux de la nature et des paysages qu’elle façonne à ce point que ce livre comporte une vingtaine de photos dénuées de toute présence humaine.

Pour terminer, je ne saurai passer sous silence, même si à l’évidence, il ne s’agit pas d’imprimés, que je possède aussi des diapositives de Meys, de format 24 x 36 mm, montées sous cartonnage lettré et titré [Ill. 37], rangées dans des boîtiers numérotés « Série 1, 2, 3 » inscrits à la plume, contenant chacun dix diapositives ; celles-ci reprennent parfois d’anciens autochromes de Meys, ou s’en inspirent [Ill. 39, 42], au point que beaucoup de commentateurs les confondent et datent de trente ans trop tôt ces clichés produits en auto-édition vers la fin des années 30, vraisemblablement avec les films Kodachrome qui venaient d’apparaître sur le marché, ‒ lesquels n’ont d’ailleurs rien à voir techniquement avec les autochromes Lumière. Ces images d’une belle présence et d’une heureuse balance chromatique se montrent le plus souvent tout à fait dans la lignée de sa production si sensuelle des années 20 (Ill. 38-42) ; mais elles viennent aussi compléter de manière appréciable nos connaissances concernant sa biographie, ‒ notamment par l’attestation d’un voyage au Maghreb [Ill. 43], ainsi que sa personnalité avec l’affirmation de son goût pour la culture romaine antique (que ses bucoliques inspirations initiales ne permettaient guère d’ignorer), une culture, il est vrai bien idéalisée à la manière des Chansons de Bilitis ou de la Villa Kerylos des frères Reinach [Ill. 45 & 46] et corroborent enfin, avec l’adoration du corps magnifié de la femme, l’existence de la puissante et féconde inspiration panthéiste [Ill. 44] qui anime sa créativité.

Alain-René Hardy
L’ivre de nus
[email protected]

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