Sortie aux éditions Le Bec en l’Air du livre de Jean-Pierre Sudre, La vie silencieuse de l’industrie, Il est accompagné de ce texte de Sylvain Besson.
Cheville Ouvrière par Sylvain Besson
Pour bon nombre de nos contemporains et souvent pour les directeurs qui les administrent, les institutions muséales semblent encore réductibles à leur héritage de l’Ancien Régime. Le musée serait un lieu destiné à accueillir des chefs-d’œuvres au profit de la délectation d’une élite, n’y seraient conservés que le beau et les preuves matérielles du bon goût. Dès lors, quoi de plus évident que photographes et critiques s’évertuent, avides de faire reconnaître le médium photographique comme un objet artistique à part entière (et ce depuis quasiment l’invention du médium), à promouvoir la création de musées de la photographie. Les tentatives furent nombreuses, les initiatives diverses. Pourtant, la photographie n’est pas réductible au beau ni à l’œuvre d’art. La photographie est fruit de la technique, objet de diffusion sur des supports divers, elle a vocations commerciales, sociales ou industrielles. Un musée de la photographie ne saurait donc exclure l’un ou l’autre des composantes du médium. S’il veut dire la réalité, il s’écarte alors du beau pour explorer le terrain du sensible, de la sociologie, de l’humain. Un musée qui serait de la photographie se doit d’incarner les différentes facettes historiques des institutions muséales. Il est à la fois l’héritier de l’Ancien Régime, des Lumières, de la Révolution industrielle et des sciences humaines. À Chalon-sur-Saône, le musée Nicéphore Niépce conserve, étudie, expose au public le médium photographique dans toute sa diversité et sa complexité.
Jean-Pierre Sudre concentre sur sa personne la pluralité du médium : photographe plasticien, expérimentateur des possibilités offertes par la technique, enseignant, galeriste, historien à ses heures, photographe de commande… Jean-Pierre Sudre est une forme de musée de la photographie à lui tout seul. Plus sérieusement, sa longue et riche carrière le positionne au cœur des préoccupations qui sont celles du musée Nicéphore Niépce depuis son ouverture au public en 1974. Rien de plus naturel que de conserver son fonds à Chalon-sur-Saône depuis 2017.
Le musée de la photographie de Bièvres est fondé en 1964 et le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur- Saône voit administrativement le jour en 1972 (ces deux institutions revendiquant encore seules à ce jour le titre de musée dédié exclusivement à la photographie). Dans ce mouvement de reconnaissance du médium et dans un marché encore en construction, entre 1968 et 1972, Jean-Pierre Sudre organise à la galerie La Demeure des expositions croisant photographie contemporaine et hommages aux primitifs, adeptes du calotype. Ce comparatisme remporte un franc succès, concourt au croisement des regards et pose les bases d’une approche muséale du médium photographique. Il donne une profondeur historique à ce dernier, peu présente à l’époque, invitant les photographes de son temps à engager le dialogue avec leurs illustres prédécesseurs.
En déménageant à Lacoste dans le Vaucluse en 1972 pour se consacrer à ses projets artistiques et à l’enseignement de la photographe, Jean-Pierre Sudre tire un trait sur sa première carrière, celle du photographe illustrateur, celle du photographe industriel accompli, pour s’investir pleinement dans l’expérimentation, le tirage précieux et les procédés anciens. Chez Sudre, la rupture est totale et définitive. Les collections du musée Nicéphore Niépce gardent les traces de ce changement radical. Paul Jay, premier directeur du musée, acquiert sous son égide (1972-1995), par achat ou par don plusieurs photographies de Sudre : le portfolio « Paysages matériographiques » en 1975, des natures mortes puis d’autres paysages matériographiques en 1978 et 1980, le portfolio « Nus » en 1979, des photographies extraites de diamantine et argentine en 1981, des sous-bois en 1983, des panneaux de la série diamantine en 1994 sauvés de la destruction lors des derniers jours de son école de photographie à Lacoste. Des natures mortes des années 1950 et des expérimentations des années 1970 donc, soit les travaux artistiques du début de sa carrière et les recherches esthétiques les plus récentes. Jamais la photographie industrielle ne sera incluse dans ces acquisitions, comme mise de côté par Sudre et par Paul Jay. En parallèle, Sudre accompagne le musée dans ses premiers pas dans la médiation, par l’animation de workshop et des formations, Sudre poursuivant là son œuvre de transmission. Alors que Paul Jay met en place le programme du musée, alternant invitations aux photographes contemporains et hommages aux primitifs du médium, la collaboration avec Jean-Pierre Sudre est naturelle.
Lorsque la famille de Jean-Pierre Sudre s’adresse au musée Nicéphore Niépce au milieu des années 2010, alors que Jean-Pierre Sudre est décédé en 1997 et Claudine Sudre en 2013, le fil distendu entre les Sudre et le musée est renoué. Jean-Pierre Sudre n’est ni moderne ni contemporain : il est un praticien essentiel de la photographie et a accompagné durant près de 50 ans les changements du médium. Au-delà du compagnonnage passé, la figure centrale qu’incarna Jean-Pierre Sudre dans le milieu de la photographie l’impose naturellement au sein des collections du musée Nicéphore Niépce qui depuis 2009 acquiert, étudie et valorise des fonds pleins et entiers de photographes.
Le fonds de Jean-Pierre Sudre illustre de façon exemplaire la complexité du parcours des photographes, traduit l’évolution des pratiques et des techniques, démontre la non-linéarité des carrières. Composé de négatifs souples noir et blanc (6 x 6 cm, 24 x 36 mm principalement, 1 168 films) conservés dans leurs pochettes cristal d’origine soigneusement annotées, de négatifs sur verre (13 x 18 cm), de contretypes négatifs et positifs, de diapositives et d’ektas (du 24 x 36 mm au 18 x 24 cm), de planches-contacts collées sur des feuilles d’écolier et rassemblées dans des classeurs, de tirages de lecture (24 x 30 cm pour la plupart), de tirages d’expositions (aux formats divers), de maquettes de livre (24 x 30 cm), de correspondance et de carnets de notes, etc., le fonds est hétérogène. Il surprend d’abord par l’imposante quantité de négatifs et de tirages pour sa période industrielle (plus de 6 000 épreuves d’un beau format 24 x 30 cm) ainsi que par l’implacable organisation des planches-contacts en classeurs (date, lieu, sujet, référencement des négatifs attenants, indications minutieuses des recadrages envisagés, etc.).
À écouter la famille de Jean-Pierre Sudre, la photographie appliquée était une activité purement alimentaire qu’il appréciait peu. Au point de gonfler ses tarifs pour faire renoncer d’éventuels clients, sans succès. Dès qu’il en aura l’occasion, il abandonnera cette activité photographique au bénéfice de la formation et de la pure création en déménageant à Lacoste. Pourtant, ses photographies industrielles ou celles de Bruges pour les éditions Arthaud seront ses clichés les plus vus et connus, à défaut d’être les plus reconnus. Il est vrai que Sudre officie durant les Trente Glorieuses : l’heure est la reconstruction du pays. Soutenue par l’État, l’industrie est florissante et la photographie accompagne son déploiement. Il s’agit, en images, de faire oublier la Débâcle et faire la promotion du renouveau industriel français. Sudre profite à plein de cette période faste pour les photographes, à l’instar d’André Papillon, François Kollar, Jean-Louis Swiners et tant d’autres. La liste des clients signalés sur les classeurs de planches-contacts est sans équivoque : Saclay, Air Liquide, Rapido, Total, Siderurgie Lefebvre, Saint-Gobain, Isover, Orel, Maggi, Sisa, Orly, Veranit, Oxy Synthèse, EDF, Carel Fouché, SNCF, Lafarge, General Motors, Soudure Électrique Languepin, Tubauto, Simca, Peugeot, Renault, Industrie Gislong, BP, Philips, etc. La France se modernise, construit des usines et des voitures, investit dans le nucléaire, etc., et Sudre est de toutes les campagnes. Livres d’entreprises, manuels d’utilisation, objets publicitaires de toutes sortes : les clichés Sudre sont partout bien qu’il les assume peu et que beaucoup ignorent que ce cliché d’une machine-outil détourée pour les besoins d’un livret publicitaire a pour auteur celui du fameux panier aux oeufs de 1956.
Maintenant que toute l’oeuvre photographique de Jean-Pierre Sudre est réunie, force est de constater que les qualités plastiques des travaux de commande justifient à elles seules l’intérêt muséal : rigueur des cadrages et des recadrages, composition, soin apporté aux tirages et aux albums. Moins objets d’étude qu’objets d’exposition. Après tout, c’était leur destination première : fruits d’époque des commandes destinée à des clients en vue de publications, les clichés de Jean-Pierre Sudre pour la publicité industrielle démontrent sa liberté dans la création tout autant que son souhait de satisfaire les besoins de ses commanditaires.
Même si les musées, en particulier les musées de photographies, ne sauraient se réduire à l’expression du « beau », tout est « beau » chez Jean-Pierre Sudre ou plutôt Jean-Pierre Sudre rend tout plus « beau ». Il magnifie les sujets les plus communs et semble aborder avec la même application un panier aux œufs destiné à l’exposition qu’une machine outil pour une publicité. S’il bénéficie de la manne offerte par les Trente Glorieuses, Sudre paraît surtout soucieux de poursuivre ses expérimentations formelles, ses planches-contacts d’Air Liquide ou de Languepin évoquant parfois les futures abstractions de diamantine et argentine.
Le parcours en apparence singulier de Jean-Pierre Sudre reste un parcours commun parmi ses contemporains. Comme nombre d’entre eux, Jean-Pierre Sudre a navigué économiquement entre créations personnelles et travaux alimentaires, tout en menant des activités de formation et de valorisation de la photographie. Il apparaît cependant à l’usage que plus que d’autres, Sudre a su concilier (parfois à son corps défendant) ces voies si opposées, les faisant dialoguer entre elles, l’une nourrissant l’autre et vice versa. En rassemblant l’intégralité de son fonds dans ses réserves, le musée Nicéphore Niépce rend toute sa cohérence à l’oeuvre, l’autorisant ce faisant à valoriser l’exemplarité du parcours d’un acteur majeur de la photographie de la deuxième moitié du XXe siècle.
Sylvain Besson
Jean-Pierre Sudre : La vie silencieuse de l’industrie
Textes Jean Deilhes, Sylvain Besson, Fred Boucher
Les Trente Glorieuses ou la face cachée de l’œuvre d’un maître de la photographie du 20e siècle
23 x 28,5 cm
144 pages
couverture cartonnée
120 photographies en noir et blanc et couleurs
ISBN 978-2-36744-198-6
45 €
www.becair.com














