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La Confusion des Genres

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Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault

Depuis quelque temps, les distinctions, les différenciations, qui n’étaient déjà plus tendances depuis quelques années, sont devenues vraiment obsolètes, voire à proscrire. Tout un chacun doit se mouler dans un clone de boite de conserve uniforme, définie par une intelligentsia impalpable. La spécificité, si chère aux multiples générations qui nous ont précédé, et aux règles essentielles de la Nature, est devenue le mal et l’horreur absolus. Tout le monde (toutes espèces vivantes confondues) se doit de passer à travers le même moule. L’originalité, c’est pour le vestiaire et bientôt pour le retour du bûcher sauf un soubresaut salvateur de dame Nature.

Chacun de nous peut s’apercevoir, et prendre conscience, que ce diktat s’impose à la création qui subit, dans son fond et dans sa forme, l’évaporation de sa liberté. Est-ce pour le désir de plaire ? Est-ce pour la volonté de s’enrichir ? Est-ce pour la soif de se distinguer ? Toujours est-il que nous ne pouvons que constater un nivellement très inquiétant du fait d’une pauvreté imaginative.

C’est ainsi que la photographie, pourtant récente dans son appartenance au cercle fermé des arts (dits majeurs), s’enfonce dans ce magma incertain de l’art prétendu absolu. Au diable, les expressions fortes qui bouleversent l’entendement et exacerbent l’émotion. L’image photographique se noie dans un mélange d’artifices et d’accouplements qui dévorent son originalité et son impact.

Les fondamentaux propres à la photographie nous rappellent que l’image projetée ou scellée sur un support provient de l’utilisation de longueurs d’ondes (lumineuses), attrapées, volées, piégées à un instant précis (avec ou sans redondance). La concrétisation et la sophistication de ce savoir-faire ont commencé il y a moins de deux cents ans. Les résultats obtenus de cette technique apparaissent à travers de nombreuses technologies qui sont souvent liées aux avancées de la recherche scientifique. Mais la création, dans son expression, ne varie pas entre le point de départ – l’écriture à l’aide la lumière – et le point d’arrivée – l’image opérationnelle –. Le résultat final se décline en fonction du mixage des technologies utilisées, ce qui n’est pas sans importance.

En aparté, pour bien comprendre, la photographie suit le même principe que la peinture, la sculpture, la musique et tous les arts unitaires.

Aquarelle, gouache, huile, acrylique, et autres posés sur une surface solide avec un pinceau, un couteau, un aérosol, voire un fusil ! Pour la Peinture.

Marbre, bronze, plâtre, verre, et autres façonnés dans l’espace avec un burin, un stylet, un laser, voire un pilon ! Pour la Sculpture.

Il en va ainsi de toutes les créations à vocation expressive directe. Celles qui engendrent un dialogue entre une œuvre précise et des individus dans leur unicité. Il faut noter que cet échange personnel avec l’œuvre n’est pas obligatoirement agréable pour celle ou celui qui y consent.

Tout le reste, pour ce qui peut habiller l’environnement d’une image photographique, peut-être très sympathique ; mais, il ne peut se substituer à l’essentiel et créer la confusion des genres.

Cette nouvelle incitation à implanter des plus (?) sur une image, même photographique, ne peut qu’appauvrir le propos. Même lorsque l’image de base est déjà catastrophique, ce qui est souvent le cas dans la pratique de cette démarche.

Peindre sur une photographie, broder une photographie, coller du sable sur une photographie, grattouiller une photographie, découper une photographie, uriner sur une photographie, affubler de pastilles colorées une photographie, etc. Toutes ces manipulations m’ont toujours semblé superfétatoires, sans intérêt et destructives pour le discours de l’image. Sauf, si cette dernière n’a rien à dire, bien entendu !

Peu importe que quelques personnes trouvent un enchantement personnel dans ces opérations additionnelles qu’ils pratiquent fréquemment pour eux-mêmes dans un autre contexte. Nous entrons dans le domaine des annexes décoratives comme le canevas pour la peinture ou la pâte-à-modeler pour la sculpture.

Cette dérive devient totalement intolérable, lorsque d’aucun se permettent de récupérer des photographies, plus ou moins anciennes, dont ils ne sont pas les auteurs. Les défoulements qui s’ensuivent, de la lacération au chiffonnement, en passant par de mauvais barbouillages, m’insupporte. Que les photographies, ainsi massacrées, soient bonnes ou horribles, qu’elles soient le travail d’un professionnel ou l’émergence d’un dilettante, nous nous devons d’en respecter le contenu et le contenant.

Le second volet de la confusion se situe dans la présentation et la supposée mise en valeur des œuvres photographiques.

La présentation des images se propage à travers deux grands vecteurs que sont les accroches sur des cimaises murales et leur insertion dans des livres ou des équivalents. L’image est isolée sur une partie de mur ou sur une page. Notre cerveau en organise la lecture et la compréhension, plus ou moins aidé par l’anticipation de l’auteur (composition, densité, couleur, etc.).

Alors par pitié, épargnez-nous les emballages artistiques multicouches, soi-disant indispensables, pour mettre en relief nos photographies. Je n’avais jamais pensé que ces dernières avaient un besoin indispensable de fioritures. Dans ce domaine de la démultiplication de l’inventivité pour la présentation optimale d’une image photographique, j’ai à peu près tout rencontré. La jeune prodige qui fait grincer l’archet de son violon, assise devant une photographie perdue sur le mur. La danseuse, descendue des étoiles dans son pas de deux qui finit par s’emparer de la photographie pour s’en faire un amant virtuel. Le couple de comédiens, dans son échange convenu, avec clins d’œil appuyés sur son incompréhension (superficielle) de l’image. Le maître-queue, chef plus ou moins étoilé (lui aussi), qui vante sa recette devant la photographie d’une exposition qui remplace avantageusement sa batterie de casseroles, comme fond de décors. Le génie méconnu qui impose son installation morbide et souvent vulgaire qui encercle, lorsqu’elle ne recouvre pas partiellement, une ou plusieurs images de l’exposition. J’oubliais ces textes abscons et totalement hors sujet qui envahissent plus de la moitié d’un livre de photographies.

La photographie n’est ni un opéra, ni un film cinématographique. Elle n’est pas un ensemble complexe et cohérent qui construit un univers éphémère d’ambiance et de contexte. Même si rien ne lui interdit de participer dans ces assemblages à la rhétorique homogène. Tout comme les arts primaires (je préfère le terme d’arts indépendants), plus ou moins pérennes, les œuvres photographiques naissent d’un auteur pour nourrir un dialogue respectueux (même sous des angles parfois accusateurs), avec chaque lecteur isolé, à travers son propre ressenti et sa sensibilité.

Arrêtons de mettre les Hommes dans des casiers uniformes. Refusons l’utilisation nivelée et banalisée de nos travaux de photographie (création ou constatation confondues) pour les faire adhérer à ces divers patchoulis insipides de la confusion des genres. « Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place », dixit Benjamin Franklin.

Thierry Maindrault. 21 novembre 2025

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