Au Japon, hanami signifie « regarder les fleurs ». Ce rituel, qui remonte au VIIIe siècle, a lieu chaque printemps lors de la floraison des cerisiers. Il célèbre la beauté éphémère, le renouveau et l’espoir. C’est durant ce moment symbolique pour l’archipel nippon que débute Kyotographie, festival international de photographie créé en 2013 par Lucille Reyboz et Yusuke Nakanishi. Kyotoïtes et visiteurs ont alors l’opportunité de contempler non seulement les sakuras en fleurs, mais aussi les nombreuses images exposées à travers la ville. Cette année, ils sont invités à réfléchir au vaste thème de cette treizième édition : Humanité.
« Comment définissons-nous l’humanité ? » questionnent les fondateurs dans le manifeste, une réflexion qui résonne face aux horreurs des guerres passées et actuelles, thèmes abordés de la programmation du festival. Dans l’exposition Little Boy, la scénographie percutante pensée par Spinning Plates présente deux photographies : l’une de l’armée américaine, l’autre d’Horimi Tsuchida. En bas, l’image du champignon atomique, provoqué par l’explosion de la bombe, marque à jamais le destin d’Hiroshima et l’histoire de notre monde. À l’étage, une salle plongée dans l’obscurité dévoile l’image bouleversante d’une robe, portée ce jour-là par une jeune fille, qui porte à jamais les traces de cette tragédie.
Dans la salle adjacente, l’exposition The Logic of Truth d’Adam Rouhana présente un contre-récit de la Palestine, allant au-delà des images véhiculées par les médias traditionnels. Par des moments intimes – des personnes âgées buvant leur café, des enfants jouant, des familles réunies – il révèle la résilience face à l’occupation violente, offrant aux spectateurs une nouvelle perspective sur la Palestine et une vérité méconnue ou ignorée.
Sur une tonalité plus légère, mais non moins d’actualité, on retrouve le célèbre Martin Parr. « Chroniqueur de notre époque », comme le décrit l’historien de la photographie Thomas Weski, Parr adopte un regard satirique sur la société de consommation et de loisirs. Ses images saisissent la réalité du (sur)tourisme à travers le monde, du Louvre au Machu Picchu, et jusqu’à Kyoto, elle aussi frappée par le tourisme de masse, surtout en cette période particulièrement photogénique. Alors que le gouvernement vient d’annoncer une hausse des taxes pour les voyageurs, une série inédite de clichés réalisés sous les cerisiers en fleurs par Parr, en amont du festival, est à découvrir, aux côtés de ses œuvres iconiques.
Mais la fleur rose du cerisier n’est pas la seule à l’honneur cette année. On pense à l’exposition de Mao Ishikawa intitulée Akabana, ou Fleur rouge, qui rend hommage aux femmes d’Okinawa, que l’artiste décrit comme « aussi fortes et belles que l’hibiscus rouge ». Née elle-même sous l’occupation militaire américaine, Ishikawa a consacré sa vie à photographier son île et ses habitants. Dans les années 1970, alors serveuse, elle immortalise celles qui travaillent à ses côtés dans des bars fréquentés par des soldats afro-américains. Ces couples mixtes, rejetés par leurs communautés respectives, sont au cœur de cette série sensible. Des travaux plus récents, qui documentent la situation actuelle sur les îles Ryukyu, sont également exposés, montrant la persistance de ces tensions et leur héritage.
Graciela Iturbide, JR, Adam Rouhana, Tamaki Yoshida, Eamonn Doyle, Keijiro Kai, Lee Shulman, et Victor Diop : autant de talents, japonais et internationaux, que l’on croise dans les rues, à pied ou à vélo, à travers des scénographies uniques pensées en harmonie avec les espaces qui les accueillent. Ces œuvres prennent place dans les lieux culturels emblématiques de la ville : temples, salons de thé, musées, imprimeries, et même la gare ! Ces édifices, à la fois historiques et modernes, témoignent de la richesse de Kyoto, entre tradition et innovation. Le programme se décline de manière variée, avec des discussions et des ateliers pédagogiques, une dimension plus libre et expérimentale avec le festival satellite KG+, qui met en lumière la jeune création avec plus de 300 artistes qui investissent la ville tout au long du festival ! – et une dimension sonore avec Kyotophonie.
Une édition complète et réussie, avec un thème, Humanité, qui résonne particulièrement à Kyoto, ancienne Heyk-io, « capitale de la paix ». Ce festival, qui met en lumière les liens humains, la compassion et la compréhension mutuelle, trouve en effet un écho naturel dans l’histoire de Kyoto, une ville qui a longtemps incarné cette quête d’harmonie et de connexion. À nous d’en faire de même.
Marine Aubenas
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