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Jill Freedman, A la vie, à la mort

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« Tu vois, ces dames sont d’authentiques new-yorkaises. » Personne ne m’avait jamais défendu de la sorte. C’était une belle fin d’après-midi enneigée de janvier. Froid de canard mais haut les cœurs. Jill et moi venions de quitter son appartement d’Harlem, près de la West 100th Street, de Morning Side Park et de sa majestueuse cathédrale en surplomb. Nous nous rendions à l’opposé de Central Park, vers la 70e rue à l’Est. A New York, le bus se paye uniquement en petits sous. Idée saugrenue quand on sait que la ferraille ne sert en général qu’aux machines à laver collectives, à dormir dans des bocaux en guise de tirelires, et que les poches des New-Yorkais sont plus souvent remplies de billets de 1$, les fameux « singles ». Devant l’impassibilité du chauffeur, j’errai donc à la quête de quelques centimes pour m’affranchir de mon addition, que bien évidemment je ne pu récolter en totalité pour atteindre la somme demandée. « Assieds-toi, me dit Jill, il laissera tomber, les chauffeurs, ils ont l’habitude. »

La culpabilité au ventre, je ne prononçai mot et pris ma place à ses côtés. A mi chemin, l’homme se leva, me dévisagea et prononça avec fermeté en me montrant du doigt : « Vous là bas, l’étranger, soit vous payez votre ticket sur le champ, soit vous dégagez au prochain arrêt. » Gêné, resquilleur sans vraiment le vouloir, voulant éviter le conflit, je répondis que je ne voulu abandonner mon compagnon de voyage mais que naturellement je descendrai au prochain feu et continuerai à pied. Il y en a des intolérants à New York, de ceux qui ont peur de perdre leur job, enfreindre les règles ce n’est rarement utile, mais quand elles sont inutiles, la question vraiment, c’est, on fait quoi ?

A peine en eus-je terminé avec ma défense qu’un torrent d’injures bouleversa la mélodie rythmée des grincements de freins et des soufflements de portes. « Eh vous, monsieur le conducteur, personne ne descend du bus ! » « Salaud, laissez ce jeune homme tranquille. » « Rasseyez-vous monsieur, ce type n’a rien à vous obliger. » Derrière moi se tenait alors une sacrée bande de ladies, cinq ou six d’entre elles, toutes cinquantenaires au moins, foulards et chapeaux, cabas à la main, et Jill en incroyable soliste, le poing levé, prêtes à bondir sur leur proie, qui n’eut, elle, que pour seule solution que de se réfugier dans sa cabine de verre. C’est là que Jill prononça cette première phrase, après l’orage, et puis une autre avant de descendre, le regard détourné, avec un dédain à en avoir honte pour toute la vie. « Vous n’êtes pas un homme bon. »

Nous marchâmes encore quelques blocks le long de Central Park, à ressasser ce qui venait de se passer, un échange bien évidemment animé de mots doux pour notre ami d’un soir. Jill eut l’air plus révoltée que désemparée, un peu triste que sa ville soit devenue plus impersonnelle mais heureuse de voir qu’il subsistait l’entraide qu’elle y a toujours connue. A cet instant précis, juste avant de traverser la cinquième avenue, elle paru pouvoir déplacer une montagne, il fallait oser, là, à la tombée de la nuit, la défier, Jill.

Il n’y a sans doute pas meilleure anecdote pour décrire son personnage. Jill Freedman, c’est une révoltée au grand cœur, un esprit taquin qui m’a fasciné dès le premier instant, d’une énergie, du haut de ses 75 ans, à en foutre la frousse à la mort, toujours le mot pour rire, ou pleurer, car sa photographie, c’est en premier lieu de la passion. Des images de vie, simplement belles, parce que parfois, dans le flot de réflexions et de complexités imposées par la photographie du XXIe siècle, cela fait du bien de n’avoir rien de plus à en dire. Les vieux disent qu’elle a toujours été à part. Ils ont raison. Enfin presque. Si j’avais leur âge, j’en serais tombé amoureux, de ce drôle de regard.

Note : Un long portrait qui retrace la carrière de Jill Freedman ainsi qu’une rétrospective sur 40 pages est à découvrir dans le numéro 9 de Camera.

MAGAZINE
Camera
revue trimestrielle
bilingue (français/anglais)
4 numéros par an
84 pages
22,5 x 28,5 cm
9 euros

www.camera-publications.com

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