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Images en Point de Mire

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Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault

Lorsque je reçois des courriels, les lettres n’étant plus de notre époque, ou que je rencontre des photographes, l’objet de leur propos tourne rapidement autour d’eux. Pas exclusivement pour vanter leurs exploits personnels en termes de communication ; mais, aussi pour détailler leurs acquisitions de matériels dernier cri ou le champ d’investigations de leurs dernières prises de vues géniales. En résumé, et ce qui n’est pas le seul apanage des photographes, l’essentiel tourne autour de l’auteur et/ou de ses activités. Maintenant, l’évolution de la communication autour des réseaux dits sociaux privilégie le rôle actif d’un auteur sur la place faussement passive de ses réalisations.

Vous l’avez tous remarqué, l’ensemble du public ne va plus dans une exposition pour s’imprégner et dialoguer avec des images photographiques ; mais, pour entendre un « médiateur » raconter les derniers exploits amoureux de l’auteur publiés sur le web. Le Graal apparaît lorsque l’auteur est présent, en chair et en os,  (plus pour très longtemps, l’hologramme intelligent débarque) pour expliquer – par le menu – les traits de son intelligence. Si vous souhaitez exposer, chers collègues, vos photographies ne suffisent plus, votre présence sera exigée sur les lieux d’exposition. Les fanatiques et autres apôtres doivent pouvoir effleurer votre tunique ou humer la sueur de vos exploits, éventuellement photographiques.

Quel drôle de monde que celui où l’essentiel, souvent réduit à un extrait de l’œuvre, ne devient qu’un accessoire de la connaissance, de la culture et de l’évolution. Sommes-nous devenus si naïfs pour oublier que l’ego est mortel et que son aura ne saurait perdurer qu’à travers des œuvres ? En sus, actuellement, cette constatation se trouve exacerbée par la course à l’immédiat, à la jouissance hâtive et à l’après moi : le déluge. Nos patrimoines s’évaporent pour des gains éphémères !

Revenons, un petit peu, les pieds sur notre Terre. Le temps est un sélectionneur redoutable dans ses choix de ce qu’il emmène dans la pérennité, avec des options de postérité très aléatoires.

Depuis deux siècles nombres de photographes talentueux, voire originaux, sont tombés dans un oubli total. Pourtant, particulièrement en cette période anniversaire, des images photographiques sublimes réapparaissent. Elles sont extraites de tiroirs familiaux, de malles de greniers ou de collections muséales qui n’étaient pas toujours destinées à la photographie. Parfois, il est possible de retrouver le nom de l’auteur, son visage sur un autoportrait et c’est vraiment très bien. Néanmoins, c’est réellement l’image qui va accrocher un dialogue, qui va nous embarquer dans son invisible apparent sur la photographie. Cette œuvre photographique porte et exacerbe les sentiments, elle distille la magie insérée dans cette image peaufinée. Cette photographie nous révèle ce que l’auteur ne peut plus débattre.

L’objet de notre création, de notre travail, de notre passion, de notre expression se trouve fixé, à un instant précis, dans l’image photographique qui émerge par un procédé chimique ou qui apparaît sur un écran. Pourquoi parler longuement de soi ou écrire d’interminables justifications, devant une image infiniment plus diserte ?

Comme l’évolution technologique brouille les cartes, entre l’important et l’importun, en matière de communication ; elle nous brouille également la réalisation d’une image photographique. Ce qui impactera ses perceptions futures.

Faire une photographie, est avant tout un choix complexe et précis quel que soit l’objet attendu ou révélé dans le résultat final. Après l’instant – souvent très court – du choix, arrive le temps de la mise en œuvre qui commence par une prise de vue pour se terminer par une présentation. Puis, se profile le moment de vérité dans la confrontation avec la perception des autres. Un aparté me semble nécessaire pour préciser que ce regard d’appréciation des lecteurs n’est absolument pas défini ni dans le temps, ni dans l’espace. Une image photographique peut très bien être encensée lors de sa publication immédiate dans un magazine pour être ensuite boudée dans une exposition l’année suivante. Le rejet immédiat d’une image de mode est capable de devenir une source d’inspiration pour des auteurs un demi-siècle plus tard.

Deux axes sont indispensables pour la mise en œuvre d’une image photographique digne de cette appellation. Le premier repose sur une parfaite maîtrise des technologies à utiliser dans le cadre spécifique du projet. Le second est une connaissance approfondie de critères de réceptivité de l’image par la population à laquelle, elle est destinée.

Dans le premier point, c’est le savoir-faire du photographe dans son exploitation des passages obligés indispensables à la concrétisation matérielle de son projet initial. La finalité sera, au maximum et par définition, de la qualité de l’opération la moins bien réussie dans la chaîne opératoire. Il est donc indispensable d’être compétent et vigilant lors de chaque étape de construction de l’œuvre. L’approximation n’est pas de mise et il n’est pas humiliant de reprendre une étape de la démarche générale. Dans le monde de la vitesse, le travail bien fait semble anachronique ; mais n’oublions pas que la précipitation n’accouche d’un chef-d’œuvre qu’accidentellement. Tous ceux qui vivent cette démarche, savent également que le plus n’existe qu’avec la cohérence générale en regard de l’esprit recherché. L’enchaînement des technologies astreint à une sélection cohérente de celles-ci et un déroulement ordonné du processus. Tel est l’investissement personnel exigé pour la présentation d’une belle image photographique.

Le second point constate que “belle“ n’implique pas “bonne“. Il nous arrive de voir de belles photographies, elles ne sont pas pour autant bonnes. Pour être bonne, une image doit s’exprimer, et pour cela, elle se doit d’être sur la même longueur d’ondes que celles accessibles aux publics destinataires. L’auteur se doit d’avoir anticipé les codes de réception de la population cible. Cela concerne les codes objectifs (sens de lecture, perception chromatique, décryptage graphique, etc.) et les codes subjectifs (palette culturelle, niveau éducatif, références morales, etc.).

C’est l’intégralité de tous ces paramètres, techniques et psychologiques, qui feront l’œuvre. L’hiatus provient de la versatilité de tous ces paramètres qui évoluent constamment et individuellement avec les “progrès“ technologiques et avec les “évolutions“ de nos sociétés. Il est à noter que la récente rapidité de ces changements ne facilite guère les démarches des auteurs.

La conscience collective a parfois besoin, dans le brouhaha généralisé, d’un rappel des primordiaux. La gloire s’estompe rapidement sans les étapes matérielles d’une trace. La vacuité de nos actions inconstantes trouvera le chemin des poubelles numériques, la sensualité de nos images photographiques attendra la curiosité de l’archéologie de demain.

Thierry Maindrault, 08 mai 2026

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