Ce sont des images qui vous prennent par surprise et laissent une impression durable. Elles ne sont pas faciles à prévoir, mais elles exigent du spectateur une grande attention et un véritable engagement. Vous pouvez en faire l’expérience vous-même en visitant l’exposition Jeff Wall: Photographs à la Gallerie d’Italia – Turin. Bien qu’elles puissent sembler réelles au premier abord, elles représentent en réalité quelque chose très proche de la réalité, sans être simplement un reflet direct de celle-ci.
S’étendant sur plus de quarante ans, son travail oscille entre la mise en scène spectaculaire et l’observation documentaire, créant des images qui examinent chaque facette de la société contemporaine. À la fois familières et étranges, les situations quotidiennes sont élevées au rang de scènes presque oniriques. Le spectateur est « inclus » dans la scène grâce à la présentation des images à l’échelle 1:1, ce qui renforce leur pouvoir évocateur. Si Jeff Wall privilégie le tableau photographique en tant qu’image isolée, il a réalisé près de vingt œuvres en plusieurs parties au cours de sa carrière : l’exposition en présente trois.
Guidé par son engagement à capturer la vie quotidienne, Wall explore des enjeux sociaux et politiques majeurs, en étudiant la complexité de leurs répercussions sur nos existences. De nature énigmatique, son œuvre est traversée par des interrogations profondes portant sur des sujets aussi variés que la nature de la réalité, les conflits armés, le genre, la race et la classe sociale. S’appuyant sur le travail de nombreux grands photographes et peintres, son art est également influencé par la littérature et le cinéma, notamment le néoréalisme italien, qui associe l’ordinaire au dramatique.
Les photographies de Wall sont en quelque sorte apparentées à des œuvres littéraires qui commencent in medias res, un terme forgé par le poète romain Horace dans son Ars Poetica pour décrire une technique narrative qui plonge le lecteur directement au cœur du récit, sans préambule, plutôt que de suivre l’ordre naturel de la fabula. Le public est ainsi projeté d’emblée dans le centre de l’action, où un sentiment de curiosité le maintient en haleine. Il en va de même pour les photographies de Wall, qui happent le regardeur. En explorant davantage l’image, celui-ci découvre des indices sur les événements précédant ou suivant la scène, ce qui crée du suspense et encourage sa participation.
Un aspect intéressant de la photographie que Jeff Wall a exploré est la relation entre le silence et les mots. « Le silence qui caractérise la photographie a rarement été abordé, explique le commissaire David Campany, peut-être parce qu’il va de soi. Pourtant, c’est précisément ce silence qui permet à ce médium de décrire sans expliquer et qui fait que, depuis ses origines, la photographie est accompagnée de mots écrits ou prononcés. » Il ajoute : « Ce n’est que dans le domaine de l’art que cette nécessité peut être mise de côté, et que la photographie existe comme une image à contempler, comme une occasion laissée au spectateur de répondre de manière subjective. » Une photographie fige et réduit au silence la réalité dans laquelle, elle a été “capturée”. C’est l’un des éléments qui nourrit l’intérêt de Jeff Wall pour le son et le silence, et pour tout ce que la photographie ne peut pas révéler. »
« Même les titres de ses œuvres attirent l’attention sur les sons absents, sur les voix que la photographie ne cherche ni à exclure ni à faire taire, mais qu’elle est pourtant incapable de saisir. Ce que nous avons à la place, c’est le visible muet, et le langage corporel de ces actes verbaux inaudibles », poursuit Campany. Wall ajoute que toutes ses images « concernant la parole, la communication verbale, portent en réalité sur la manière dont les gens agissent pour créer quelque chose en commun, sur la façon dont ils tentent de trouver un moyen de vivre ensemble ».
Cette exposition est une grande rétrospective qui présente des œuvres de toutes les périodes du travail de Jeff Wall. Elle retrace le développement multi‑strates de son œuvre, de la fin des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Avec 27 œuvres présentées, l’exposition couvre l’ensemble de la production du photographe canadien, des années 1980 jusqu’à ses réalisations les plus récentes en 2023, tout en offrant un aperçu des processus complexes mis en œuvre pour les créer.
L’exposition comprend une importante sélection de caissons lumineux de Wall, qui s’inspirent du langage de la publicité, ainsi que des tirages en noir et blanc et en couleur. Ses images grand format, présentées à taille humaine, exercent une attraction magnétique sur les visiteurs.
Contrairement à un photojournaliste, qui saisit des instants fugitifs et des événements réels, Wall ne part pas à la chasse aux images. « Je ne suis pas un chasseur d’images. » Il travaille plutôt sur de longues périodes. Il utilise les technologies numériques pour créer des tableaux photographiques élaborés. Ces images sont mises en scène et éclairées selon un processus proche de celui du cinéma. Le résultat est ce que l’on a appelé une photographie “presque” documentaire, où des scènes ordinaires sont méticuleusement orchestrées. « La liberté dont je disposais pour recomposer les scènes a introduit de nouveaux éléments, que j’ai trouvés plus intéressants que ce que j’avais réellement vu. Cette liberté est l’un des éléments fondamentaux que j’essaie de préserver dans mon travail. » Ses œuvres s’appuient souvent sur des références à des chefs‑d’œuvre de l’art, de la littérature et du cinéma, en particulier le néoréalisme italien.
L’exposition présente des œuvres telles que The Thinker (une réinterprétation photographique du The Thinker de Rodin), After “Invisible Man” by Ralph Ellison, the Prologue (inspirée du roman de l’écrivain américain Ralph Ellison) et Odradek, Táboritská 8, Prague, 18 July 1994, inspirée d’une nouvelle de Franz Kafka.
L’exposition Jeff Wall: Photographs est organisée par David Campany, qui connaît Jeff Wall et travaille avec lui depuis près de vingt ans. Critique d’art et directeur de la création de l’International Center of Photography (ICP) à New York, Campany a publié plusieurs essais et entretiens avec l’artiste, et a présenté ses photographies à l’ICP New York, à la Whitechapel Gallery à Londres, au Bal à Paris et au FoMu d’Anvers.
Le catalogue, intitulé Jeff Wall Photographs et supervisé par David Campany, est publié par Allemandi Editore.
Dans le cadre du programme public du musée, #INSIDE, qui se tient traditionnellement le mercredi soir, l’exposition est accompagnée d’une riche programmation gratuite de rencontres et d’événements.
La Gallerie d’Italia – Turin fait partie du réseau muséal Gallerie d’Italia d’Intesa Sanpaolo.
Pendant cette période, il est également possible d’explorer plus en profondeur l’œuvre de l’artiste grâce à l’exposition Jeff Wall: Living, Working, Surviving à la Fondazione MAST de Bologne.
Paola Sammartano
Jeff Wall : Photographs
Du 9 octobre 2025 au 1er février 2026
Gallerie d’Italia – Turin, Intesa Sanpaolo Museum
Piazza San Carlo 156
10121 Turin
Italy
https://gallerieditalia.com/it/torino/














