Présentée par la Fondazione MAST à Bologne dans le cadre de la VIIe Biennale de la photographie de l’industrie et du travail Foto/Industria, l ’exposition Living, Working, Surviving offre l’occasion d’examiner la position complexe du photographe canadien Jeff Wall dans le champ de la photographie contemporaine.
Conçue par Urs Stahel et présentée dans les MAST Galleries, l’exposition réunit 28 œuvres, comprenant des caissons lumineux, des tirages couleur de grand format et des images en noir et blanc. Réalisées entre 1980 et 2021, ces pièces proviennent de collections privées et de musées internationaux. L’exposition retrace le parcours d’un artiste qui interroge depuis longtemps ce que peut être une photographie.
Ses sujets vont de scènes du quotidien photographiées dans des lieux réels à des situations imaginaires mises en scène. Il s’attache à saisir le vaste spectre de l’humanité et de la vie ordinaire, en se concentrant sur les gestes des personnes au travail et dans leurs activités quotidiennes. Si ces images semblent relever de la prise sur le vif, elles sont en réalité des scènes volontairement énigmatiques d’événements qui n’ont jamais eu lieu, invitant le regardeur à réfléchir et à leur donner sens.
Wall, qui a également enseigné dans des universités canadiennes, est considéré comme l’un des artistes qui, depuis les années 1970, ont mis en lumière les affinités entre photographie, peinture et cinéma. Par la construction de scènes riches et complexes, l’usage des caissons lumineux, les liens avec la peinture classique, le goût pour les grands formats et une méthode « cinématographique » de construction de l’image soutenue par une réflexion théorique approfondie, il a joué un rôle décisif dans l’affirmation de la photographie comme médium pictural.
Wall emploie le terme « cinématographique » pour définir cette forme de création, en référence au cinéma et aux images en mouvement. Il précise toutefois que ce terme renvoie aussi à des scènes dans lesquelles quelque chose se produit ou peut se produire, selon le regard de l’observateur. Wall permet ainsi au spectateur de devenir metteur en scène, imaginant et vérifiant les différentes strates de sens possibles de l’image.
La forme qu’il privilégie, le tableau, s’inspire d’artistes tels que Velázquez, Delacroix ou Manet, qui ont exploré des thèmes sociaux et existentiels majeurs. L’usage de formats à échelle humaine fait partie de ses approches habituelles. Cela donne au spectateur l’impression d’être réellement présent dans la scène, comme si elle se déroulait en temps réel. Pourtant, ces images demeurent en suspens, fragments d’une réalité qui n’a jamais existé, mais qui, précisément par leur indétermination, invitent à regarder de nouveau et à décider par soi-même de ce qui est en train de se passer.
Les caissons lumineux ont marqué une transformation significative des paysages urbains européens et ont été adoptés par Wall comme l’un des éléments centraux de son travail pendant près de trente ans, à partir de 1978. Avec ces panneaux lumineux, phénomène typique de la vie urbaine depuis cette époque, il a refusé une approche réductionniste et rempli le cadre d’images multiples. Les objets du quotidien sont ainsi transposés dans l’espace de l’art, donnant naissance à des constellations picturales ouvertes et parfois énigmatiques.
Il ne se considère pas comme un conteur et ne guide jamais le regardeur. Comme il l’explique, lorsqu’il crée ces images mises en scène, il ne raconte ni le début ni la fin de l’histoire, mais seulement le milieu. C’est uniquement dans ce jeu d’incertitude que ce que l’on appelle une image peut exister.
Bien que ses scènes soient souvent perçues comme méticuleusement planifiées, le processus est presque inverse. Il choisit le lieu, fait appel à des interprètes, professionnels ou rencontrés par hasard, puis leur demande de répéter des actions sur de longues périodes. Pendant ce temps, il les photographie, produisant de nombreuses variantes, jusqu’à ce qu’il sente que l’une fonctionne. Ce n’est qu’à la fin, lors de la phase de réélaboration, qu’il décide laquelle deviendra l’œuvre finale.
Depuis 1997, Wall a intégré des images en noir et blanc, qu’il décrit comme une « antithèse aux diapositives grand format ». Ces images représentent un monde dont la couleur a disparu, créant ce qu’il appelle des « hallucinations de la disparition de la couleur », qui produisent, selon lui, une forme de choc. Par la suite, des tirages couleur ont également été introduits.
Comme l’explique Urs Stahel, alors que les caissons lumineux projettent l’image vers l’extérieur, évoquant le cinéma ou le théâtre, les tirages photographiques absorbent l’image et invitent le spectateur à franchir un seuil. Là où les premiers révèlent, les seconds dissimulent.
De cette évolution émerge un artiste profondément attentif à la condition humaine. À travers son observation des interactions sociales dans des contextes urbains et industriels marqués par des contrastes économiques et culturels, Wall saisit les aspirations et les contradictions du monde occidental. Son intérêt s’étend de la classe moyenne aux populations en marge.
Urs Stahel souligne que l’œuvre de Wall révèle une profonde empathie pour celles et ceux qui affrontent la difficulté, qui travaillent, luttent ou souffrent. Wall lui-même se réfère au roman Les humiliés et offensés de Dostoïevski, rapprochant les bas-fonds de Saint-Pétersbourg décrits dans le livre du quartier de Vancouver où il a installé son atelier, une zone habitée par des personnes à faibles revenus et des sans-abri. En restant au plus près de ces réalités, il est parvenu à préserver son art de toute contrainte idéologique ou esthétique.
Le catalogue, publié en italien et en anglais par Schirmer & Mosel Verlag, comprend un essai critique d’Urs Stahel. Un programme de conférences a été organisé en complément de l’exposition.
La Fondazione MAST (Manifattura di Arti, Sperimentazione e Tecnologia) est une institution à but non lucratif fondée à Bologne en 2013. Elle propose également à la communauté des activités culturelles gratuites centrées sur les arts, ainsi que sur la photographie liée à l’industrie et au monde du travail.
Durant cette période, il est également possible d’approfondir la découverte de l’œuvre de l’artiste, puisque les Gallerie d’Italia de Turin accueillent l’exposition Jeff Wall. Photographs.
Paola Sammartano
Jeff Wall. Living, Working, Surviving
Du 7 novembre 2025 au 8 mars 2026
Fondazione MAST
Via Speranza 42
40133 Bologne
Italie














