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Éditions Contrejour : Hervé Gloaguen : À Rome la nuit

Preview

Sortie aux éditions Contrejour du livre de Hervé Gloaguen intitulé À Rome la nuit.

En 1974, Hervé Gloaguen, membre de l agence Viva est l’un des rares photographes français à s’exprimer en couleurs alors que la plupart de ses confrères utilisent le noir et blanc dans la tradition des humanistes. Lors d’un voyage en Italie, qu’il parcourt du nord au sud avec sa femme et sa fille, il fait étape à Rome et installe son combi Volkswagen sur une colline qui domine la ville. Il raconte :

Notre fille est née il y a quelques semaines. Grand bonheur.

Le lendemain de sa naissance à Paris, j’ai filé au Portugal : la « Révolution des œillets » a mis fin à la dictature, le pays prépare un grand défilé pour le 1er mai, les exilés politiques débarquent à l’aéroport de Lisbonne. Photographe de l’agence VIVA, je me dois d’être présent.

Retour à Paris trois jours plus tard.

L’époque est au militantisme et au mépris de l’argent, du moins dans les milieux que nous fréquentons.

À Paris, derrière l’Opéra, il y a l’American Express. Les jeunes étrangers qui visitent l’Europe viennent y retirer du courrier, de l’argent. Américains, Australiens, Néozélandais sont arrivés par Amsterdam, y ont acheté un Combi Volkswagen d’occasion, ont sillonné l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la France. Pour je ne sais quelles raisons, ils doivent repartir depuis Paris ; leurs vols étant prévus à une date fixe, ils doivent revendre leur véhicule au plus vite.

Plusieurs Combis fatigués sont alignés le long du trottoir. Rapide coup d’œil, les prix sont dans nos moyens, on paie en cash et on va en banlieue dans un service spécial, changer l’immatriculation et la lumière des phares. En Hollande les phares sont blancs, en France ils sont jaunes.

Maintenant, on peut rêver.

Fin juillet, cap sur l’Italie. Equipement sommaire : un grand matelas, une bonbonne de gaz, un réchaud, quelques ustensiles. Anne et moi nous nous relayons au volant. Le soir, la petite dort dans un couffin sur la banquette avant.

Le sud de la France, la Riviera italienne, Gênes, Venise ; nous nous approvisionnons dans Les villages où des femmes accourent pour voir la BIMBA FRANCESA qui gigote joyeusement à l’abri du soleil ardent.

Direction la plaine du Pô maintenant : je tiens à voir cet immense delta marécageux immortalisé par Roberto Rossellini dans son film Païsa (1946).

Nous laissons notre Combi je ne sais où et nous voilà dans un barque avec une famille en maillot de bain qui, à travers les roseaux, veut aller jusqu’à un phare d’où la vue sur les alentours est exceptionnelle. Au bout d’une heure nous y sommes.

Accueil chaleureux, tout le monde monte là-haut sur la passerelle, vue splendide sur le delta du Pô. Je photographie avec enthousiasme sous les regards complices et bienveillants…Et puis il faut descendre et regagner la terre ferme. Je serre la main du gardien : « Merci ! C’est très beau ici. » Il me dévisage, impassible, « Vous savez, les photos sont interdites ici, c’est une zone militaire. » Meravigliosa Italia !.

En route pour Bologne maintenant. Une bombe a éclaté dans le train Rome-Munich, il y a eu douze morts et quarante huit blessés, l’Extrême- droite a revendiqué l’ attentat, la STRAGE dell’ ITALICUS fait la « Une » de tous les journaux.

À Bologne, une cérémonie est prévue dans la cathédrale, le président de la république Giovanni Leone est là avec le gouvernement au grand complet. Je dois être en short et en sandales, je ne sais plus, je photographie sans problème tous ces officiels en redingote noire et en cravate.

Deux jours plus tard c’est Rome.

Garés le long d’une avenue près des FORI ROMANI, nous hissons notre fille sur une statue d’empereur romain pour immortaliser son arrivée dans la ville éternelle. Le lendemain installation au camping de MONTE ANTENE sur une colline à quelques minutes du centre-ville ; des tentes, des voitures, des caravanes, l’Europe des voyageurs à petits prix est là, sous les pins, à l’abri du soleil.

Nous abordons Rome à notre manière. D’abord la périphérie, l’ antique VIA APPIA et, à l’opposé SAN BASILIO quartier de petites gens, d’immeubles déglingués, de voitures hors d’usage. Le reporter veut tout voir.

Un soir nous voilà au cœur de Rome, c’est « le » choc, toute la ville est là.

Après les journées torrides les romains viennent chercher la fraicheur au bord des fontaines qui jalonnent le CENTRO STORICO. Sur fond d’églises et de palais assombris par la nuit, Rome joue son théâtre quotidien. Les romains sont à la fois acteurs et spectateurs, avec les touristes comme figurants, du spectacle qu’ils se donnent à eux- mêmes. On boit, on mange, on regarde, on se fait regarder, on caresse la pierre encore chaude, la peau de la ville.

Clameur des voix, ruissellement de l’eau, décor bâti sur des couches de siècles, le noir de la nuit comme rideau de fond, les palais Renaissance, les églises baroques et le peuple de Rome, bourgeois, étudiants, soldats, concierges, jeunes mariés, vieux couples aristocratiques, touristes du monde entier. C ‘est le coup de foudre !

Photographier Rome la nuit en couleurs sans flash, voilà un beau défi, une belle aventure. Unité de lieu, unité d’action, unité de temps, ma feuille de route est toute tracée : je reviendrai à Rome, il faudra du temps et encore du temps.

Hervé Gloaguen

 

Hervé Gloaguen : À Rome la nuit
Éditions Contrejour
22 x 31 cm
96 pages
40 euros
www.editions-contrejour.com

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