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Charles Cohen

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Héritages

« – Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence.
– Oui, et ils meurent ».

Albert Camus, le premier homme

Dès la naissance de la photographie, la photo de famille a pris la place d’honneur. Puis sont apparues les photos de paysages et de voyages (d’ethnologues surtout ou se prétendant tels), avec la photographie coloniale visant à indexer et recenser de manière évidemment arbitraire, à travers le regard colonial, les différentes « races » d’êtres humains.

Dès lors la photographie, qui se présentait comme le reflet impartial donc indiscutable de la société, s’est trouvée biaisée.

La photo de famille, de son côté, se démocratise. Le regard s’individualise et notre héritage se présente à la fois comme un témoignage et une interprétation.

Dans son essai « La chambre claire », Roland Barthes écrit : « Le lignage livre une identité plus forte, plus intéressante que l’identité civile…mais cette découverte nous déçoit parce qu’en même temps qu’elle affirme une permanence…elle fait éclater la différence mystérieuse des êtres issus d’une même famille ».

Cette exposition est une recherche sur l’unité et la fragmentation de familles, dont les origines sociales et géographiques sont si différentes, ces proches, si proches et dont l’étrangeté continue à me questionner.

Pour chacune de ces photographies, le lien familial est réel, et cette filiation directe à laquelle j’ai tenu est là pour souligner le sens et la cohérence du discours sur la transmission.
Entre l’insouciance, presque l’indifférence des plus jeunes et le regard sévère ou bienveillant, mais le plus souvent hermétique de leurs ancêtres, le lien n’est pas toujours perceptible. Pourtant, chacune de ces images constitue un seul univers où les fronts têtus des anciens disent le désir, l’incitation, voire l’injonction à poursuivre. Paradoxalement ces photographies témoignent de la vanité des images, de l’illusion, et de la distance si ténue et pourtant infinie, entre la perception et la compréhension de notre propre récit.

Camus peut aussi se lire à l’envers. Tous ces êtres aujourd’hui disparus ont, dans un même temps, imprimé notre histoire et nous ont appris à la réécrire.

 

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