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IA : Antonio Somaini : « L’IA opère de manière invisible, discrète » – Entretien par Jean-Baptiste Gauvin

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Notre collaborateur Jean-Baptiste Gauvin a réalisé une l’interview d’Antonio Somaini, commissaire de l’exposition « Le monde selon l’IA » au Jeu de Paume.

Avec « Le monde selon l’IA », le Jeu de Paume s’empare du grand thème qui agite le monde de la culture en ce moment. Une vaste exposition permet ainsi de plonger dans les œuvres créées en collaboration avec l’Intelligence artificielle depuis une décennie et rendre visible ce que nous peinons à voir. Interview avec le commissaire de cette exposition, Antonio Somaini, chercheur dans le domaine de la culture visuelle et professeur à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris.

 

Pouvez-vous nous rappeler rapidement ce qu’est le concept d’Intelligence artificielle et d’où il vient ?

Le concept d’Intelligence artificielle est utilisé pour la première fois en 1955 aux États-Unis par un chercheur, John McCarthy, qui organisa, l’année suivante, un workshop sur l’IA dans une université. Il parle pour la première fois de ce concept qui deviendra le nom utilisé ensuite dans un domaine de recherche qui se développera lors des décennies suivantes. Si ce concept existe depuis près de soixante-dix ans maintenant, sa signification a beaucoup changé au fur et à mesure que se sont développées différentes technologies. Aujourd’hui c’est un concept qui désigne des algorithmes et des modèles qui, après être passés par une phase d’entraînement, deviennent capables d’effectuer de manière autonome des opérations de plus en plus complexes (détection, analyse, reconnaissance, prédiction, synthèse, etc…) Aujourd’hui, l’IA infiltre toutes les strates de notre société, de notre culture, de notre économie, de nos technologies, de nos opérations militaires… Nous avons donc décidé de voir comment les artistes contemporains, depuis une dizaine d’années, ont réagi à cette présence croissante de l’IA à travers l’ensemble de notre culture. Nous avons rassemblé une quarantaine d’artistes contemporains pour créer un parcours qui aborde la manière dont l’IA a été analysée, reçue et critiquée.

 

L’IA est donc un concept relativement ancien, mais qui se déploie aujourd’hui d’une nouvelle façon. Pourquoi s’emparer de ce thème dans un musée et plus particulièrement dans un musée dédié à l’image ?

L’IA opère aujourd’hui un peu partout et souvent de manière invisible, discrète. On parle beaucoup des algorithmes comme étant des boîtes noires impénétrables qui font des opérations que même les programmeurs ne comprennent pas parfaitement. Ce qui est intéressant, c’est que l’impact de l’IA sur les images est la surface visible de toutes ces transformations. Le monde des images, de la culture visuelle, des pratiques artistiques qui utilisent l’IA, est une surface qui nous permet de nous rendre compte de ce qui est en train de se passer. Aujourd’hui, le champ des images est totalement modifié par l’IA. On peut générer, modifier, générer, voir, décrire, transmettre des images à travers l’IA et cela transforme profondément notre rapport au monde visible en général. Mon domaine de recherche consiste en l’étude de la culture visuelle et donc les transformations observées ici sont très profondes. Cette exposition essaye de les rendre plus clairs et compréhensibles. Beaucoup d’artistes ont été à l’avant-garde avec leur capacité de se servir de l’IA, de l’explorer, de la détourner vers des usages qui n’étaient pas prévus, de la décrypter, de la révéler dans son fonctionnement intérieur. Les artistes, depuis une dizaine d’années, jouent un rôle très important dans la tentative de comprendre cette technologie et d’évaluer son impact.

 

Les œuvres des artistes que vous présentez ont ainsi été pour l’essentiel réalisées avec l’Intelligence artificielle. Pouvez-vous nous donner un exemple parlant ?

Oui, la nouvelle installation de Grégory Chatonsky. C’est une nouvelle installation qui s’appelle

« La quatrième mémoire ». Le titre fait référence à une idée du philosophe Bernard Stiegler selon laquelle la troisième mémoire serait la mémoire qui est stockée sur un support matériel – comme un disque vinyle ou une photo imprimée par exemple. Pour Grégory Chatonsky, l’IA est une forme de « quatrième » mémoire puisqu’elle est entraînée avec des énormes quantités de « troisième mémoire ». L’IA commence ainsi à développer sa propre mémoire. Pour l’artiste, l’IA lui sert alors à imaginer toute une série de vies possibles qu’il aurait pu vivre. Il a conçu ainsi une sorte d’œuvre autobiographique, comme une œuvre posthume, après sa mort, où l’IA a pu assimiler toutes les traces qu’il a laissées, toutes les images qu’il a réalisées, tous les textes qu’il a écrit, et ensuite générer une série de fragments de vies possibles. Je pense que c’est une œuvre qui dit beaucoup de ce que l’IA peut être.

 

L’Intelligence artificielle, notamment dans ses dernières versions, montre une capacité époustouflante à produire des images et des mots. Est-ce que l’IA est douée de créativité ?

Il faudrait décider de ce qu’on entend par « créativité ». Ce que je peux dire, c’est que dans toutes les œuvres que nous présentons, il est toujours question de « co-créativité » entre les humains, les artistes, et ces modèles d’IA. Ce que nous proposons, c’est un parcours qui parle de cette nouvelle forme de co-existence, de co-pensée, de co-imagination qui se déploient quand les artistes travaillent avec l’IA. Je ne dirais pas que l’IA, en soi, est douée de créativité, mais je dirais que de nouvelles formes de créativités surgissent de ces collaborations avec l’IA, de ces nouvelles formes d’interactions.

 

Puisque les œuvres ont été réalisées avec l’Intelligence artificielle, dans ce cas, qui est l’auteur ?

Les auteurs, ce sont absolument les artistes. Les artistes ont fait énormément de choix dans tous les cas. S’ils ont parfois délégué certaines opérations à ces modèles d’IA, les choix qu’ils ont faits, la sélection des images – comment les montrer, pourquoi les générer plutôt que d’autres… – ce sont des choix humains. Mais il s’agit effectivement d’une nouvelle forme d’interaction entre la machine et l’humain qui se met en place et qui d’ailleurs s’inscrit dans une longue histoire qui remonte au moins à l’invention de la photographie, de co-création avec les machines qui ont une partie d’automatisme, une partie mécanique…

 

Est-ce que l’Intelligence artificielle enlève quelque chose au geste de l’artiste selon vous ?

Je pense qu’elle n’enlève rien, elle ajoute quelque chose. L’histoire de l’art du XXe siècle est pleine de moments où les artistes ont choisi intentionnellement de déléguer une partie de la forme de leurs œuvres à du hasard. On peut penser au dripping de Pollock avec lequel il fait couler de la peinture sans avoir le contrôle total sur l’endroit où tombe la peinture. Ici les modèles de l’IA effectuent des opérations de manière autonome et il y a une partie de hasard quand on les utilise. Les artistes aiment bien cette forme de hasard. Ils aiment bien avoir la rencontre avec cette entité

« autre » qui a son autonomie. Les artistes, dans l’exposition, ne voient donc pas cela du tout comme une perte. Après, c’est un autre discours si on commence à penser à l’impact que l’IA peut avoir sur d’autres secteurs de la création artistique comme le domaine de l’illustration, de l’animation, de la publicité… Là, il y a un grand risque de perte d’emploi, c’est vrai et l’exposition le prend aussi en compte.

 

L’IA a aussi des limites éthiques et écologiques : elle s’appuie sur des sous-traitants exploités, elle fabrique à partir de millions d’œuvres existantes et elle consomme énormément d’énergie. Comment les artistes prennent-ils en compte cette dimension ?

Je pense à une œuvre en particulier dans l’exposition, un grand diagramme qui est le fruit d’une collaboration entre la chercheuse Kate Crawford et le graphiste Vladan Joler qu’ils ont baptisé « Anatomy of an AI System ». Avec ce diagramme, ils parviennent à retracer tout le vaste réseau de calcul, de transmission, de consommation d’énergie, qui fait fonctionner un simple objet qui se présente comme une petite boîte noire. Et donc ils montrent l’énormité des ressources non- renouvelables qui permettent le fonctionnement d’un seul objet d’IA. C’est une manière de rendre visibles les réseaux que les grandes sociétés de la tech préfèrent nous cacher, notamment avec les surfaces lisses de nos objets technologiques – comme nos téléphones portables. Cela participe au fait de nous cacher l’impact environnemental désastreux de l’IA. C’est une des œuvres qui parle très bien à mon avis de ces questions donc.

 

Quel avenir voyez-vous pour la création ? Se fera-t-elle forcément avec l’Intelligence artificielle dans le monde de demain ?

Non, je pense que la montée en puissance de l’IA va provoquer certainement aussi des réactions qui vont faire redécouvrir des pratiques manuelles, des pratiques très matérielles, non-numériques. Ce sera très intéressant de voir ce que cela donne d’ailleurs. Il y aura aussi, malheureusement, des suppressions d’emplois dans certains domaines de la créativité (illustration, animation, publicitaires, monde de la mode…). Après, il y aura des artistes qui continueront à explorer l’IA, à l’analyser, à la critiquer parfois. Ils verront comment cela change l’humain, la pensée humaine et la créativité l’humaine en général.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Gauvin

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