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Visa pour l’Image 2025 : Jean-Pierre Laffont : Photographier en toute liberté

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C’est l’exposition vedette de ce Visa pour l’Image.
La rétrospective Jean-Pierre Laffont intitulée « Photographier en toute liberté en français et Photographer Unchained” en anglais.
Elle est accompagnée de 3 textes.
JJN

 

Jean-Pierre Laffont : Photographier en toute liberté

Sa carrière a commencé pendant la guerre d’Algérie, mais c’est aux États-Unis que Jean-Pierre Laffont va s’affirmer comme un photojournaliste français incontournable. Les sixties, les seventies, les eighties… Il devient le témoin de ces années charnières d’un pays conquérant le monde, où défilent le gotha de la musique, du cinéma et de la littérature. Mais cette exposition a aussi pour objectif de mettre en lumière d’autres reportages du plus américain des photographes français, comme son travail sur les enfants esclaves, réalisé dans une douzaine de pays à travers le monde. De multiples publications dans les plus prestigieux journaux de l’époque témoignent de son regard porté sur un monde au tournant du millénaire en proie aux mutations les plus folles. Cette rétrospective, baptisée « Photographier en toute liberté », revient sur ce parcours qui fera date dans l’histoire du photojournalisme.

 

Jean-Pierre Laffont écrit :

J’ai commencé la photographie très jeune. Quand j’étais adolescent, je faisais de la plongée et je voulais être photographe sous-marin. J’ai eu la chance que ma mère m’offre une caméra que je ne vais pas utiliser sous l’eau mais avec laquelle j’ai pris mes premières photos pendant la guerre d’Algérie. J’avais une sensibilité visuelle, et à l’époque il n’y avait pas d’école de photo en France, j’irai donc à celle qui avait la meilleure réputation en Europe : L’École des Arts et Métiers à Vevey en Suisse. C’est là que je deviendrais photographe, un métier qui sent l’aventure, animé par le désir d’être témoin de mon temps, partir à la découverte du monde en toute liberté, couvrir l’actualité, raconter des histoires, voilà ce que je voulais faire.

Quand j’ai commencé ma carrière de photojournaliste dans les années 60, les photographes étaient mal traités et travaillaient dans un total anonymat. Leurs photos n’étaient jamais signées et appartenaient très souvent aux clients qui les commandaient, mais j’aurai la chance de rentrer à Gamma qui était une petite agence qui s’était ouverte à Paris lorsque je me suis joins à eux. Gamma, c’était un rêve de photographe, rêve de liberté et d’autonomie, une agence de photographes pour les photographes. Je suis un solitaire, j’aime travailler seul et uniquement pour ce que je pense est important, l’aspect financier ne m’intéressait pas, seul mon désir d’informer me motivait. Je fais mes propres itinéraires, je choisis mes histoires, je construis mes reportages, je prends les rendez-vous, j’avance mes frais, je prends mes billets d’avion, je développe les films, et j’écris mes textes. Parfois-même, j’édite mes photos. Je n’aime travailler qu’en spéculation, c’est à dire un travail sans commande, ce qui était pour moi la seule façon de travailler. Je n’avais ni deadlines ni des demandes particulières, simplement mon envie de couvrir tel ou tel évènement. Plus tard, je refuserai toutes les commandes pour ne pas sacrifier ma liberté de travail. Je partais à travers le monde sans aucune garantie. J’aimais tout faire, j’aimais couvrir l’actualité, j’aimais être photographe de rue, j’aimais photographier les personnalités françaises de passages à New York, j’aimais partir à Los Angeles et photographier les stages américaines sur leurs tournages de film, j’aimais aussi couvrir les grands évènements sociaux et économiques, les différents pays à travers le monde, et par-dessus tout, j’aimais choisir mes histoires, prendre le temps qu’il faillait pour les organiser, les photographier, et faire tout cela en grande liberté. Lorsqu’on est en commande, ce n’est pas pareil, on travaille pour quelqu’un. Il y a donc l’angoisse et la responsabilité du bouclage. Aucun salaire, aucune contrainte, je faisais des photos et vivais grâce aux relevés de Gamma et le principe était simple : 50/50, l’agence et le photographe partagent tout, 50% des recettes, et 50% des frais, et nous étions propriétaires de nos photos. Cette formule m’a beaucoup plu.

Il y a toujours une belle époque pour toute chose, et nous avons eu la nôtre. Être un photojournaliste, un aventurier, un routard, un photographe concerné, l’époque m’a permis d’être tout cela. Je voulais être libre, libre de photographier ce que je voulais, libre de couvrir des histoires à ma façon, libre de vivre ma passion de photojournaliste dans les pays de mon choix et avec les histoires de mon choix. C’était les années de l’âge d’or du photojournalisme argentique. J’ai eu la chance de connaître cette période où l’on pouvait travailler en toute liberté.

Jean-Pierre Laffont, NY, 21 avril, 2025

 

Jean-Pierre Laffont. Dans les yeux, la force de son coeur.
Par Stephanie Mathis.

Les moments d’Histoire les plus marquants de la deuxième moitié du 21e siècle, ceux inscrits dans notre mémoire collective, il les a captés ; son regard précis et sans concession, son engagement sincère et profond, sont loués dans le monde entier. Alors qu’il vient de fêter ses 90 ans, le photojournaliste Jean-Pierre Laffont, me reçoit avec sa femme et éditrice, Eliane, chez lui, à New York. Deux heures de vérité brute, comme chacun de ses clichés. Deux heures, passées comme deux minutes. À coeur(s) ouvert(s).

« Si j’avais attendu un peu plus », « si je m’étais mis un peu plus à gauche », « si j’avais choisi un 50 plutôt qu’un 35 »…Jean-Pierre a beau être l’un des photographes contemporains français les plus reconnus, il se critique énormément, il n’aime pas ses photos. Et il pense surtout à celles qu’il a ratées.

Un éternel insatisfait.

Des décennies après, il s’en souvient. Et notamment de l’une d’entre elles, alors qu’il explore l’Inde pendant plus d’un an, pour suivre Indira Gandhi, et montrer le développement du pays

« depuis la vache et le mendiant, jusqu’à la bombe atomique ». Avec une grande précision, il raconte. « Un jour, je pars très tôt, de Bénarès, vers 6 heures du matin pour aller photographier une usine de locomotives. Je suis dans mon taxi, un peu endormi, on arrive à un passage à niveau. » Hilare, il glisse en aparté : « Il n’y a rien de plus long au monde qu’un passage à niveau en Inde, il y a toujours un flux de tout type de population de part et d’autre des barrières quand elles se ferment, car personne n’obéit : des chameaux, des autobus, des piétons, des gosses en vélo, des rickshaw… ». Là, il regarde soudainement sur sa gauche : deux hommes passent au loin, tout de blanc vêtus, pagnes et turbans, leurs corps décharnés et bronzés comme les indiens peuvent l’être ; l’un poussant, l’autre tirant, un petit chariot avec des roulements à billes, sur lequel il y a un moteur d’une modernité absolue, peint en vert et rouge aux couleurs du drapeau, avec inscrit dessus en hindou, le nom du parti nationaliste indien. « C’est ma photo : l’Inde d’hier qui pousse l’Inde de demain ! » s’enflamme-t-il. Un symbole. Tout s’enchaîne alors : il veut sortir son appareil photo, le train commence à arriver, le taxi s’apprête à redémarrer, les gens poussent, le chauffeur l’enjoint de ne pas descendre. Il y va, évidemment. En vain. Les deux hommes sont évaporés dans la foule. Sa voix se brise. « Je les cherche, aujourd’hui encore. »

Un exemple parmi beaucoup d’autres. Des pellicules qui arrivent à leur fin, des flashs qui ne démarrent pas, des appareils qui tombent en rade…Les aléas de la vie du photographe avant l’ère digitale. Pourtant, Jean-Pierre l’affirme : aujourd’hui, et quand bien même la technique a évolué, il ferait les mêmes photos.

Un photographe épris de liberté.

Car toujours, il a su ce qu’il cherchait. « Je lis tout, je sais ce qu’il se passe, je m’informe beaucoup sur ce que je vais photographier ! » Un vrai news junkie qui allume le poste de télévision avant d’ôter sa veste quand il rentre chez lui. Il a la conscience de l’histoire, du moment qui est en train de se dérouler sous ses yeux. « J’ai toujours voulu travailler sur mes idées ». Une indépendance peu compatible avec les assignments, les commandes. Il revient sur la fois où le magazine du New York Times lui demande de faire un portrait de George Bush (Père), alors sur le point de devenir président : une image dans l’ambiance de la campagne, de proche vainqueur.

« Je pars avec lui dans le Massachussets, il fait toujours le même discours, que ce soit devant des pêcheurs, ou des peintres en bâtiment…Tout est toujours identique, ça ne m’intéresse pas du tout ». Agacé, sans filtres. « Or, autour de lui, il y a mille photos à faire, des gens qui protestent, des pancartes ‘Rentrez chez vous’ ! » Ce portrait « bien comme il faut », il le fera, mais dans la souffrance. « Un assignment, c’est comme un cheval dans les branches de sa carriole ; tu as des oeillères » résume-t-il.

Son objectif à lui, c’est aider les gens à voir ce qu’il se passe dans le monde : là est pour lui la mission du photojournalisme. Enfant, il a vu les injustices au Maroc. « Je n’étais pas fier. » Des colons envers les arabes. Puis pendant la guerre d‘Algérie qu’il a faite, envers les harkis. Lucide.

« Les Français ont tout fait, les ports, les routes, les chemins de fer, les aéroports, les écoles… mais ils ne se sont pas occupé des gens ». Est-ce ce qui lui a donné le goût de montrer les minorités, les opprimés parfois, les plus vulnérables souvent ? Probablement, et pour sans doute ce qui restera comme le grand reportage de sa vie, celui en tout cas qui le fera internationalement reconnaître, et pour lequel il sera multi-primé : le travail des enfants.

Un témoin inlassable du monde.

 L’histoire commence au Pakistan, en 1978, Ali Bhutto risque d’être renversé. « Je suis dans les émeutes, il n’y a pas grand chose à photographier, les gens sont très bruyants, la police de Bhutto tape très fort sur la foule pendant vingt minutes, puis plus rien, puis ça recommençe à un autre carrefour. » Bref, une journée inintéressante pour un photographe. « Et il y a ce gosse de 3 ou 4 ans. Il me suit partout, avec ses deux bouteilles de Coca. Vers 11h-12h, je demande à mon copain de la PPK, la presse pakistanaise : ‘Qu’est-ce qu’il fait ici ? Faut qu’il rentre chez lui.’ Il me répond : ‘Il travaille, il attend que tu aies soif.’ » Un choc, une déflagration pour Jean-Pierre. « J’ai chialé, chialé, chialé…». Une résurgence de son enfance, qui remonte violemment à la surface de sa conscience. « Qui vendait les journaux ? Qui cirait les godasses ? Qui portait le sac de provisions du marché ? Qui gardait la voiture ? Qui faisait les petites commissions ? » La liste est (presque) sans fin. « Des enfants. » Il part, cette même année. Pendant plus de six mois, dans quatorze pays. Sur son propre argent, sans dire à son agence où il est, ni où il va. Colombie, Pakistan, Mauritanie…Le travail des enfants est une plaie profonde qui touche tous les pays. Alors, il photographie, en nombre, pour témoigner. Des enfants qui ont « visuellement » tout au plus une dizaine d’années, car il s’est renseigné : « un enfant, c’est jusqu’à 12 ans pour l’UNICEF ; à 12 ans et un jour, c’est un jeune adulte ». Le child’s labour a déjà été photographié, mais pas comme il le fait. Pas avec une telle diversité, ni une telle intensité. Une somme documentaire qui reste sans valeur, tant elle en a.

Une obsession : l’instant donné.

La plupart des sujets qu’il photographie, il ne les connait pas. Il ne leur demande jamais de poser.

« Même pour les séances de portraits, j’attends que vous fassiez quelque chose qui me plaise, et qui soit dans la composition, l’éclairage…». Il passe souvent son temps comme un chasseur. A guetter. Et il attend parfois longtemps pour ne photographier que l’instant précis, celui qui fait suite à un raisonnement bien réfléchi. « Si je me trompe, tant pis ». Il ose, se fait confiance.

« Quand le nouveau président Ford prête serment, je fais partie du pool de journalistes accrédités, je sais que j’aurai sa photo gratuitement, aucun intérêt à être parmi la meute. » Alors lui part figer le président sortant, Nixon. S’envolant pour la dernière fois à bord de l’hélicoptère

Army One, des soldats au sol enroulant un tapis rouge tout en empêchant leur képi de s’envoler. La photo rentre dans l’histoire. « Annie Leibovitz était là, avec moi, mais elle, parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement, elle n’était pas pas accréditée Maison Blanche » sourit-il.

Ni politique, ni artiste.

Ses photos ont-elles une dimension politique ? Il le réfute. Si ses clichés contribuent à forger une conscience, c’est parce qu’il est plongé au coeur de la société, c’est tout. « Je vois ceux qui vont gagner les élections, ceux qui vont les perdre. J’écoute les discours des uns et des autres, je sais ce qu’ils devraient dire, ce que les gens attendent. » Mais il se défend d’émettre toute opinion dans son travail. Une photo de lui peut être exploitée très différemment, il l’assure. « Un jour, sur

la base de Guam pendant la guerre du Vietnam, je me mets sur le dos au bout de la piste d’envol des B-52, les plus gros bombardiers au monde. Il n’y a qu’une falaise avant la mer, les avions passent très bas au bout de cette falaise. Je fais cinq, six photos qui sont bien. » L’une d’entre elles fera simultanément la couverture de deux magazines ; l’un de Xerox avec le titre Bombarder les digues, pourquoi pas ?, l’autre de l’armée de libération d’Algérie, le FLN, légendée Voici les assassins du monde. Un même cliché repris par l’extrême-droite comme par l’extrême-gauche.

« C’est le travail de mon agence, de mes éditeurs. Moi, je ne porte aucun jugement ».

Tout juste reconnait-il qu’il a le sens de la composition et de l’instant. « Est-ce que ça fait de moi un artiste, comparé à ce que font les autres, les vrais ? » Avec véhémence presque, il rétorque : « Mais non, je suis nul à côté !! » Il reprend. « Un artiste, c’est quelqu’un de tellement haut, singulier, particulier ; je n’ai jamais senti cette fibre au fond de moi. » Parce que les écrivains, les musiciens, les peintres, les sculpteurs projettent tout ce qu’ils ont dans la tête, dans leur art, ils l’émeuvent. Et lui inspirent un profond respect. « Moi, je travaille avec une machine à photocopier la réalité, j’ai toujours un cadre abstrait dans lequel je me déplace, je me lève ou je me baisse pour que la composition derrière mon sujet soit celle que je veux. » Il tempère. « Je n’ai aucun respect pour ce que je fais ! Par contre, oui, j’ai des séries d’accidents heureux. » Qui font date.

« Comme le baiser le plus long, lors de la première gay pride de New York avec mon Leica de 21 millimètres. » Un baiser pour l’histoire.

Le message, rien que le message.

Jean-Pierre ne veut surtout pas intellectualiser ce qu’il fait. En une seconde, il sait si une photo est bonne ou pas. À quels critères en juger ? « À la composition, la présence dans l’image, au message qu’elle porte. » Ce dernier doit être évident. Et de me montrer sa célèbre vue de la Statue de la Liberté en cours de restauration : « Là, c’est clair : c’est la Liberté en prison ».

Un point sur lequel le rejoint parfaitement Eliane, son épouse et éditrice. Son parfait binôme. Ensemble, ils ont fondé les agences Gamma USA et Sygma Photo News. Elle a travaillé pour beaucoup d’autres photographes, mais lui est restée fidèle. Aujourd’hui, elle décide seule des publications : « Un livre, c’est un ensemble ; qu’est-ce que le photographe veut raconter ? » Nécessité d’un autre oeil. « Le photographe vit le moment, dans sa bulle ; moi, ce que j’essaie de raconter, c’est ce qu’il a vécu, mais dans une plus grande perspective. En dehors de sa bulle ». Comme un drone. D’où l’importance pour l’éditeur de bien connaître son photographe. « Il faut qu’il y ait une symbiose ».

Plus que des photos, des métaphores de leur temps.

Ses photos favorites à elle sont celles qui sortent du news. En excellente littéraire, elle développe.

« J’aime bien que les choses deviennent des métaphores. » Elle se saisit du dernier livre édité, Photographer’s paradise : les États-Unis comme paradis des photographes, un pays où les choses se passent, et où on peut les photographier. « Je me suis rendue compte que sur l’Amérique, Jean-Pierre avait tout raconté ». Une fresque gigantesque, un portrait personnel. Et notamment de ses décennies capitales, des années 60 aux années 90, qui l’ont construite. « Il m’a fallu deux ans pour sélectionner quatre cent photos. » Celles qu’elle considère aujourd’hui

comme les plus emblématiques de cette période, et qui n’auraient pas été forcément celles qu’elle aurait choisies il y a cinquante ans. L’oeil évolue.

Elle passe en revue les tirages : le fermier qui n’a plus d’essence pour son camion, et ressort son cheval ; les trois enfants à Harlem qui suivent un camion de jazz sur lequel Jean-Pierre se trouve ; le petit garçon dans le Bronx qui monte sur le toit d’une voiture ; les mains qui se tendent derrière une grille de prison…Tous racontent bien plus que ce qu’ils livrent au premier regard. Tous disent quelque chose de la période ; de la récession économique, de la dureté de la vie, de l’insécurité et de la saleté d’alors de New York, mais aussi de la joie, du mouvement, de l’énergie, de la confiance en l’avenir. De ces attitudes différentes aussi face à une existence : la résignation, l’espoir, la rébellion.

Et puis, parfois, ce n’est pas la photo principale de l’événement qui est la plus parlante. Exemple illustré avec la photo de Mohammed Ali, brandissant son doigt, lors du combat (de boxe) du siècle, en 1971, l’opposant à Frazier. « Elle est merveilleuse. Mais ce que j’avais mis de côté, c’est la foule extraordinaire qui vient le voir. » Elle répète, et détache : « Extra-ordinaire ». De fait, des personnages hautement fantaisistes, marginaux, dans la démesure la plus absolue, vêtus de manteaux en chinchilla et de chapeaux bigarrés. Le show, c’est eux. L’époque, c’est eux.

Raconter : la magie des photos et des mots au service d’une histoire.

Ces photos racontent l’Histoire comme les mots peuvent le faire, dans un parallèle évident. D’ailleurs, Jean-Pierre écrit. Tous les jours. A l’époque, des carnets de route, très narratifs. Qui sont aujourd’hui un solide fil conducteur de l’histoire qu’Eliane, de son côté, se charge de reconstituer.

Jean-Pierre redécouvre souvent des photos grâce à son épouse. Il a une mémoire fantastique des événements ; elle, de l’image. Il ne l’influence jamais quant à ce qu’elle va sélectionner, elle sait mieux que lui. Jusqu’au choix du titre de l’ouvrage et de la photo de couverture, qui finissent par s’imposer naturellement. « On ne peut pas éditer sans avoir une idée pré-conçue » confesse-t- elle. En fin de compte, les livres plaisent à Jean-Pierre. « Une condition sine qua non ! » assure Eliane.

Parce que sincères, authentiques, puissantes, ces histoires formées par Jean-Pierre en images et par Eliane en mots, trouvent un large écho. Le succès de leur dernier opus sur cette Turbulent America que Jean-Pierre aime autant qu’il la critique, le prouve. En France comme aux États- Unis. Mais pour des raisons différentes, estime Eliane. « Les Français l’aiment car il montre l’Amérique dont on veut se rappeler : les hippies, l’énergie, la jeunesse, le pays en ébullition et qui se libère ; les Américains, eux, parce qu’il leur montre une Amérique qu’ils n’ont pas souvent l’occasion de voir ».

En projet prochain, un livre sur la jeunesse hippie, parce que « l’Amérique d’aujourd’hui vient de là », selon Eliane. Et pour la suite, la thématique du voyage l’inspire. Pointant déjà du doigt ce qui en serait la photo de couverture : un homme et une femme dansant, enlacés, sur le pont du mythique France. Un visuel d’une poésie folle, évocateur du voyage dans son acception la plus large : les bateaux, la mer, le couple…L’aventure d’une vie. « Il ne faut pas simplement regarder une photo, il faut la sentir » ajoute-t-elle très justement.

Les deux ou trois millions de photos de Jean-Pierre sont pour elle aujourd’hui une base presque infinie de travail. De quoi lui ouvrir encore largement le champ des possibles. Eliane rit, malicieuse : « Quand j’aurai fini de m’occuper de sa carrière, je m’occuperai de la mienne ».

Serre ton bonheur, impose ta chance, va vers ton risque…

Jean-Pierre ne regrette aucune des photos qu’il a prises. Tourné vers l’avenir, sans cesse. « La photo qui m’intéresse, c’est celle que je n’ai pas faite, c’est la suivante ». Certes, il a pu ne pas trouver la photo qu’il lui fallait. Parfois, il n’a pas « senti » le reportage, parfois il est rentré bredouille. Mais de son aveu même, il n’a connu que très peu de ces moments. Partout, il a voyagé, partout, il a vu les pays se développer : la Chine, le Japon, la Corée…Aux premières loges de l’émergence du monde tel qu’on le connaît.

La chance, c’est aussi celle de s’en être toujours sorti. Quand, en 1972, il part dans les Andes retrouver ces jeunes hommes qui ont passé plus de cinquante jours dans les Neiges Éternelles après le crash de leur avion, et ont survécu en mangeant les cadavres de leurs camarades, il le certifie : « C’était sûr qu’on allait s’écraser ». Il est dans son petit coucou, les turbulences sont sans nom. « Je sautais littéralement sur l’accoudoir, mon appareil faisait des bonds autour de mon cou, jusqu’à mon nez ! » Une tragédie qui a failli s’ajouter à une autre. « On s’est posé sur une autoroute de Santiago du Chili à Valparaiso. A la sortie, le pilote embrassait le sol. » Il n’en revient toujours pas, il se sait miraculé.

Le couple est à l’unisson : « On a été heureux, on a eu des grands moments qui ont bien tourné ». Tant mieux parce qu’ être photographe, « c’est un métier qui nécessite de la chance », Eliane en est convaincue. Evidemment, la chance n’est jamais que de la chance, elle est souvent accompagnée de prise de risque, d’ouverture, de courage ; mais il parait que ce sont toujours les mêmes qui sont chanceux. Et eux l’ont été.

De se rencontrer, d’abord et avant tout. Jean-Pierre renverse Eliane avec sa voiture, alors qu’elle sort du parc Monceau. Distraite, elle passe au feu, vert pour les voitures. Ils s’esclaffent, ensemble. Jean-Pierre : « Ma voiture l’effleure. » Eliane : « Il pleut, je glisse, je tombe. » Le destin les remet sur le chemin l’un de l’autre, alors qu’ils se sont déjà côtoyés de loin au Maroc. Elle s’éprendra de lui en même temps que de la photographie. Elle l’appelle ‘Mon amour’, toujours. Ils se sont merveilleusement trouvés, et en sont conscients : beaucoup de vies basculent sur une rencontre.

Des rencontres d’exception.

Ne surtout pas minimiser les rencontres : Jean-Pierre hoche la tête. Deux femmes, particulièrement, l’ont profondément atteint, l’ont impressionné durablement. Par leur contact avec lui, et par ce qu’elles lui ont dit.

La première d’entre elles, c’est Mère Teresa. Il se remémore : « Je suis dans un taxi, dans les rues à Calcutta. Il y a beaucoup de monde, le taxi va tout doucement. Mère Teresa est à côté de moi, on va à son moratorium, un endroit où les gens vont pour mourir. Sans air conditionné, on a baissé les vitres des deux côtés. Tout à coup, le taxi ralentit, un type vient du côté de Mère Teresa. Il arrive avec un petit baluchon dans son bras, une serviette de toilette crasseuse. Il le met sur ses genoux, je le photographie, il s’en va. Et elle ouvre : il y a un nourrisson qui vient de naître, encore chaud des miasmes de sa mère, avec le cordon. Au chauffeur, elle dit de changer de direction, et d’aller à l’orphelinat. » Mère Teresa n’aime pas du tout être photographiée, elle se

trouve « vieille, ridée et vilaine », mais elle sait l’importance de ces photos de Jean-Pierre pour TIME Magazine parce que les lecteurs vont sans doute envoyer de l’argent pour ses oeuvres. Elle se tourne alors vers lui. « Ce matin, j’ai été à la messe, et j’ai fait une prière. J’ai demandé à Dieu qu’à chaque fois que vous ferez une photo, il envoie une âme du purgatoire au paradis. » Jean- Pierre en est encore bouleversé.

Il essuie quelques larmes, et confie sa deuxième rencontre : Marguerite Yourcenar, alors nommée depuis trois mois à l’Académie, et sans photo « officielle ». » Le Figaro Magazine lui demande d’en faire, chez elle. Rendez-vous est pris dans sa petite maison, dans un village isolé, un mois plus tard. « A la date convenue, je me lève très tôt, je prends le ferry, je loue une voiture, j’arrive chez elle pour 10 heures, je sonne : personne. » Intrigué, patient, Jean-Pierre attend. « A 10h30, un taxi vient et dépose Madame Yourcenar devant chez elle. Elle vient à la voiture, me dit : ‘Je vous demande pardon, je n’ai pas pu venir avant et être à l’heure. Vous allez me donner du courage en rentrant dans la maison.’ » Il la suit, elle et son chien ; elle lui explique que sa compagne de trente ans, Grace, est morte quatre jours auparavant, elle revient du crematorium. Soulagée de sa présence à ses côtés, elle ne l’a pas décommandé : « On a besoin de ces photos, et comme vous n’êtes pas journaliste, vous n’allez pas vous occuper de mon être, vous n’allez vous occuper que de mon paraître. »

« C’est beau, hein ? » m’interroge Jean-Pierre du regard. Oui, c’est beau, et bien plus que cela. Ce sont de ces moments qui font une vie.

Sa passion comme seule, unique vertu.

Photographier professionnellement lui manque, s’épanche-t-il. « J’aimerais faire les femmes dans l’armée ». Il bouillonne d’idées de reportage en permanence, même s’il le sait : le métier a changé, la photo s’est démocratisée, et a perdu de sa valeur. Il s’en attriste, se console, aime aujourd’hui transmettre, et éduquer les plus jeunes.

Les honneurs, très peu pour lui. Pourtant décoré des Arts et Lettres et de la Légion d’honneur, il ne les recherche pas. « La vanité m’effraie, me désoblige ». Gêné. « Quand on arrive en fin de vie, les hommages pleuvent sur vous, c’est l’horreur ». Touchant. « Dans la vie, je n’ai jamais connu l’ennui, je vais le connaître en mourant. » Certaines de ses photos sont devenues iconiques, pourquoi celles-là et pas d’autres ? Comment une photo le devient-elle ? Mystère ! Et tant mieux. Jean-Pierre n’y prête pas grande attention. « Je n’ai jamais eu d’ambition, j’ai toujours voulu bien faire, c’est ce qui m’a motivé à me lever tous les matins. » Les plus grands sont les plus humbles, c’est bien connu.

Sa plus grande satisfaction a été peut-être de changer des destins. Il décrit une photo des boat people réalisée au Vietnam. Une photo qui a fait la couverture de Newsweek, et sur laquelle un homme a reconnu son frère. Ils se sont retrouvés ensuite grâce à lui. « Pendant longtemps, ils m’ont écrit une carte postale le 1er janvier ». Est-ce finalement ce qui lui importe le plus ? « Ça compte, oui » admet-il pudiquement.

L’échange touche à sa fin, Jean-Pierre me retient quelques instants, et me montre une dernière photo : celle d’une famille d’autochtones, au coeur des Adirondacks. Deux parents, trois enfants, attablés sous une tapisserie représentant une Cène religieuse. Scène incongrue. Saisis sur le vif, ils regardent tous vers l’objectif. Jean-Pierre songe qu’il est alors perdu. Il cherche sa destination, voit une vieille maison, décide d’aller demander son chemin. « Je tape à la porte, pas de réponse, je rentre. Au bout, il y a une salle à manger, une famille rassemblée qui me regarde. Je leur demande mon chemin, pas de réponse. » Il pose la question une nouvelle fois, toujours pas de réponse. « Et puis, la plus grande des filles articule péniblement ‘They’re dumb’ ». Il comprend qu’ils sont sourds-muets. Fasciné. « Les enfants ne communiquent entre eux qu’avec des chants d’oiseaux car ils n’ont pas appris à parler. » Il imite les couinements. « Tous ont éclaté de rire, c’était une famille très joyeuse ». On sent sa tendresse infinie pour ces gens, ces fermiers d’un autre temps. Son élan dévorant pour les donner à voir tels qu’ils sont. Dans leur profonde humanité, qui est aussi la sienne. Et la nôtre. Une vérité universelle.

Dans le showroom où sont entassés les livres et les tirages, dans le bureau d’Eliane aux murs soigneusement épinglés de centaines de clichés d’archives, je contemple une vie de photos dans laquelle Jean-Pierre a mis tout de lui, Eliane aussi. En le quittant, je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase de Camus : « Notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes, il a besoin de coeurs brûlants ». Je ne lui ai pas demandé s’il l’aimait, je suis sûre que oui.

Stephanie Mathis. 27 février 2025

 

Jean-Pierre Laffont : Photographier en toute liberté
Du 30 août au 14 septembre 2025
Couvent des Minimes
24, rue Rabelais
66000 Perpignan
https://www.visapourlimage.com/festival/expositions/photographier-en-toute-liberte

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