C’est dans une page de Paris Match qu’une image de Cartier-Bresson – la célèbre photographie d’un petit garçon portant deux grandes bouteilles de vin rue Mouffetard, dans la capitale française – retint l’attention de Chris Killip, alors inscrit à une formation de gestion hôtelière sur l’île de Man. Sa vie prit une nouvelle direction lorsqu’il abandonna cette formation pour se consacrer entièrement à la photographie. La véracité de cette scène de rue, rue Mouffetard, et l’attention portée à un visage humain durent sûrement le frapper, car la réalité tangible du travail – le garçon aux bouteilles de vin, après tout, s’est vu confier une tâche qu’il accomplit – ainsi qu’un souci du portrait ancré dans le non-répété, sont deux caractéristiques durables de la photographie de Killip. Plus tard, il serait influencé par l’œuvre de Walker Evans, une influence perceptible dans ce qui deviendra l’instinct documentaire de Killip, ainsi que dans le goût commun des deux photographes pour le fonctionnel et le vernaculaire. Les entités matérielles – arrêts de bus et maçonnerie, vêtements et cheminées – occupent une place importante dans ses compositions, et elles comptent parce qu’elles ne sont pas marchandisées (a-t-il d’ailleurs jamais photographié une marchandise ?). Un objet ordinaire et discret, comme un lampadaire, en vient à se détacher comme élément d’un environnement bâti qui partage son espace de vie avec la coque d’un navire en construction dans un chantier naval de South Shields, ou un bateau que l’on répare dans un village de pêcheurs du Yorkshire.
Chris Killip North rassemble le travail du photographe dans le nord-est et le nord-ouest de l’Angleterre ainsi que dans le Yorkshire, encadré par des travaux réalisés sur l’île de Man puis dans le Mayo et le Galway, en Irlande, entre 1975 et 1986. Dans son introduction, l’éditeur affirme que ces photographies transcendent les polarités politiques de la gauche et de la droite, une affirmation contestable si l’on considère les images au niveau de leur contenu empirique et de l’inégalité criante des dénuements matériels qu’elles dépeignent avec tant de force. Le travail de Killip durant cette période équivaut, pour la photographie, aux reportages de Vassili Grossman depuis le front de l’Est pendant la Seconde Guerre mondiale. D’une manière comparable à l’extraordinaire reportage du Soviétique, Killip rassemble un témoignage visuel, de nature impersonnelle, sur un contexte social qui exige d’être vu : un cadre témoignant de l’avènement d’une idéologie prescriptive qui porte atteinte aux communautés ouvrières. Il photographie une zone de combat où l’ennemi, tout-puissant, n’en demeure pas moins incapable de vaincre l’esprit de ceux qui subissent cette offensive d’usure. La présence vitale des enfants dans nombre de ses scènes – empreinte de tendresse mais dépourvue de romantisme – vient incarner cet esprit de résistance et de résilience.
Dans le même temps, complétant de façon essentielle la nécessité d’un point de vue politique, Grossman comme Killip avaient tous deux cette capacité à prêter attention aux voix individuelles et à laisser les gens se présenter eux-mêmes. Chacun à sa manière, les deux artistes mettent en scène des personnes précises, en un lieu et un temps qu’elles n’ont pas choisis, dont l’être concrètement visible force le respect. Les individus sont photographiés d’une manière qui rappelle que l’étymologie du mot portrait, le latin protrahere, vient d’un verbe signifiant faire jaillir/révéler. Mais les sujets des portraits de Killip laissent voir des aspects d’eux-mêmes qui échappent aux intentions du photographe, et le spectateur doit s’en accommoder. En ce sens, ses photographies transcendent bel et bien les polarités politiques et ne sauraient être réduites à de simples épitaphes du passé. Elles peuvent avoir été prises sur leur lieu de travail, mais leur emploi ne les définit pas.
Dès le début, Killip abandonna le 35 mm pour une chambre grand format montée sur trépied, ce qui permit une précision au sein d’une structure picturale organisée autour de plusieurs centres d’intérêt. Cette nuance apportée à ce qui, autrement, aurait pu sembler trop viril, est d’une grande force. Elle montre que le passé que préservent les images de Killip n’est pas un domaine de simples pieux clichés, mais un mode de vie et une mesure des choses qui, non contents d’être différents, méritent peut-être plus d’être chéris que beaucoup des nôtres.
Sean Sheehan
Chris Killip : North
Thames & Hudson
Mark Holborn (éd.)
Pagination : 304 p.
Format : 31,75 x 4,06 x 27,18 cm
ISBN : 978-0500030769
https://heyzine.com/flip-book/Autumn2026.html#page/27













