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Sandro Miller & Matthew Rolston : Double Exposure – Episode 1

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Sandro Miller et Matthew Rolston reviennent sur leurs débuts en photographie, sur la nature du portrait et sur la direction que prend désormais leur travail.
Les photographes, basés respectivement à Chicago et à Hollywood, se sont rencontrés pour une conversation d’une grande richesse.

Il est rare que des artistes reconnus travaillant dans le même domaine s’assoient et comparent ouvertement leurs notes. La courtoisie professionnelle, la protection des secrets de fabrication, la logique de la concurrence et la préservation d’une certaine « mystique » concourent toutes à empêcher de tels échanges publics.

Cependant, pendant les fêtes de fin d’année l’an dernier, deux photographes américains bien connus se sont assis pour parler de leurs carrières remarquables devant un public d’une centaine d’enthousiastes, pour une sorte d’expérience « deux pour le prix d’un ». Le photographe de Chicago Sandro Miller avait invité le photographe hollywoodien Matthew Rolston dans son studio de West Huron Street pour une conversation d’artiste conçue par les intervenants eux-mêmes. L’objectif de cet événement assez intime, un samedi après-midi, était pour les artistes de faire conjointement la promotion de leurs derniers travaux, même si une raison plus probable était la curiosité que chacun avait développée pour l’autre.

Sandro et Rolston ne se connaissent que depuis peu, mais ils ont découvert et peut-être été fascinés par leurs ressemblances et leurs différences. Les deux hommes ont à peu près le même âge. Ils exercent ce métier depuis à peu près le même nombre de décennies. Tous deux se sont principalement exprimés à travers la pratique du portrait, et tous deux ont connu un succès commercial qui leur a permis de développer des projets plus personnels un travail qu’ils qualifieraient peut-être de pratique des beaux-arts. Les deux artistes présentent actuellement d’importants volumes de leur long travail. Et tous deux ont grandi à une époque qui vouait un véritable culte aux grands noms de la photographie américaine, tels que Richard Avedon et Irving Penn. Surtout, les deux hommes mettent leur immense expérience au service d’une exploration du portrait par des voies nouvelles, hautement idiosyncratiques et innovantes, afin d’interroger la nature même du portrait  sa construction inhérente et sa représentation de l’identité.

L’après-midi a été introduit par Doug Fogleson, un ami et collègue de Sandro, lui-même photographe reconnu basé à Chicago. Fogleson est cofondateur de la Filter Space Gallery de Chicago et membre du conseil d’administration de Filter Photo, une organisation associée, également basée à Chicago, qui cherche à favoriser un dialogue fécond autour de la photographie contemporaine au service d’une communauté dynamique et inclusive d’amateurs d’images.

Ce qui suit est une transcription éditée (avec les illustrations qui apparaissaient à l’origine sur un écran derrière eux) de cette conversation.

 

TRANSCRIPTION DE LA CONVERSATION

[Doug Fogleson]

Aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous présenter deux artistes emblématiques, au parcours exceptionnel, deux véritables maîtres de leur art, qui excellent chacun dans les sphères commerciale et artistique de la photographie, en particulier dans le portrait, repoussant sans cesse les limites du médium et explorant des thèmes et des concepts qui parlent autant au cœur qu’à l’esprit.

Ce n’est pas une mince affaire. Il faut être capable, simultanément, de gérer et d’orchestrer une multitude d’éléments en mouvement, tout en établissant un lien véritable avec la personne de l’autre côté de l’objectif, et, plus largement, en nous entraînant tous, nous les spectateurs, dans l’image.

Depuis tant d’années, ces deux artistes sont des modèles pour les autres, à travers l’éventail des œuvres qu’ils ont créées, des œuvres qui dégagent un mélange d’intrépidité, d’aventure, de chaleur et d’un certain glamour.

Les deux hommes sont désormais d’un « certain âge », et il est naturel qu’ils réfléchissent à leur parcours. En tant qu’artistes, ils produisent aujourd’hui des œuvres qui, chacune à sa manière très précise, méditent sur la mythologie de la vie et de la mort. À ce titre, ils partagent avec nous leurs derniers livres, qui donnent à voir les parallèles et les divergences entre leur étape de vie et leur production créative.

Le format de la conversation d’aujourd’hui a été élaboré par les deux photographes eux-mêmes, de manière collaborative, d’une façon à la fois inhabituelle et révélatrice de leur complicité. Il s’agit d’un double entretien dans lequel chaque artiste posera des questions à l’autre et y répondra. Ce sont des questions qu’ils ont écrites ensemble afin de sonder en profondeur leurs pratiques et leurs expériences, passées, présentes et à venir.

Après la conversation, nous aurons une séance de questions-réponses, suivie d’une rencontre avec signatures de livres et autres échanges. Sans plus attendre, veuillez accueillir avec moi sur scène Sandro Miller et Matthew Rolston.

[Sandro Miller]

Merci Doug. Et merci, Matthew. Je pensais commencer en vous racontant comment Matthew et moi nous sommes rencontrés, et comment ce moment ici est même possible.

Très jeune, au début de la vingtaine, j’étudiais intensément les grands photographes. Penn, Avedon, Karsh, Arbus, et… Matthew Rolston [rires].

Matthew Rolston produisait, à un très jeune âge, des œuvres iconiques alors qu’il avait à peine une vingtaine d’années. J’étais persuadé qu’il avait dix, quinze ans de plus que moi. Je n’avais donc absolument aucune idée, quand j’ai rencontré Matthew, que je rencontrais Matthew Rolston.

En juillet de cette année, j’étais à Los Angeles. J’avais une exposition à la Leica Gallery intitulée « Love Between Us, Hatred Behind Us ». Je me promenais dans la foule. Et ce merveilleux jeune homme [Matthew rit] s’est approché de moi et a commencé à me parler de mon travail en me disant : « Votre travail est vraiment, vraiment beau. » Il m’a dit des choses très belles. Et comme je l’aurais fait naturellement, j’ai répondu : « Eh bien, merci beaucoup. Vous savez, je suis Sandro, comment vous appelez-vous ? » Il m’a dit : « Je suis Matthew Rolston. »

Et je vous assure que, comme une petite fille de 14 ans qui vient de rencontrer Taylor Swift, j’ai poussé un cri —

« Vous êtes Matthew Rolston ? »

Exactement comme ça. Et je me suis dit : « Oh là là, qu’est-ce que je viens de faire ? Mon Dieu, c’était tellement embarrassant. » Mais il l’a pris avec beaucoup, beaucoup de gentillesse. Il a été très gracieux. Nous avons passé un peu de temps ensemble. Contrairement à moi : si j’avais rencontré quelqu’un comme ça, je serais parti en courant et je n’aurais plus jamais voulu avoir affaire à cette personne !

[Public]

[rires]

[Sandro Miller]

Mais trois semaines plus tard, j’ai reçu un appel de Matthew, qui m’a dit : « Sandro, j’aimerais beaucoup que vous me rejoigniez sur scène chez Leica à Los Angeles pour parler de nos carrières et de notre travail. » Et je me suis dit : « C’est incroyable, Matthew Rolston me demande de participer avec lui. » Et après notre rencontre à Los Angeles, il est venu me voir et m’a dit : « Sandro, j’aimerais te rendre la pareille et, si tu le souhaites, je viendrais à Chicago. »

Et voici Matthew Rolston, ici même, venu de Los Angeles. Il a fait le déplacement pour être avec nous à Chicago. Alors merci, Matthew. Je suis très reconnaissant de t’avoir sur scène.

[Matthew Rolston]

[à Sandro] Tout le plaisir est pour moi.

[au public] Oui, c’est vrai, nous ne nous connaissons que depuis peu, depuis le début de l’été. Comme tu l’as mentionné, l’occasion était ton exposition chez Leica. Magnifique, une exposition très évocatrice. Dans mon souvenir, nous étions en fait dos à dos dans la foule sans nous en rendre compte. Et j’ai dit à Paris Chong, qui est la directrice de Leica LA,  une vérible plaque tournante qui rassemble les gens, une sorte de mère poule de la photographie à Los Angeles : « Je meurs d’envie de rencontrer Sandro. » Et elle m’a répondu : « Vous êtes juste à côté de lui ! »

[Public]

[rires]

[Matthew Rolston]

Et puis vous connaissez la suite. Peu après, comme Sandro l’a mentionné, j’avais ma propre exposition chez Leica, qui devait comprendre une conversation d’artiste.

Une autre facette de ma vie professionnelle est la réalisation, principalement de clips musicaux et de publicités. Je suis membre de la Director’s Guild. Quand on va à la DGA à Los Angeles pour des projections suivies de conversations, le cadre est toujours celui de réalisateurs parlant à des réalisateurs pour des réalisateurs. Et le réalisateur concerné choisit toujours un autre collègue, un ami et réalisateur, pour l’interviewer sur scène.

Leica LA est un lieu où les photographes se retrouvent. Alors je me suis dit : « Avec quel autre photographe pourrais-je parler, quelqu’un qui aurait une parenté avec ma pratique tout en étant très différent ? » Et nous avons découvert, même dans le peu de temps depuis lequel nous nous connaissons : que nous sommes tous deux portraitistes, nous venons tous deux du monde commercial, nous avons à peu près le même âge (je ne dirai pas lequel, mais il est déjà assez avancé).

[Public]

[rires]

[Matthew Rolston]

Et nous interrogeons tous deux la nature même de la photographie de portrait. Sandro a créé la master class absolue de la critique « qu’est-ce qu’un portrait ? » avec sa célèbre série « Homage » avec John Malkovich, une série qui questionne de manière forte la nature de l’« identité construite ». [Se tournant vers Sandro] Je pense que c’est plutôt cérébral, même si je ne crois pas que tu l’aies conçu dans cet esprit. [De nouveau vers le public] Mais cela m’intrigue profondément parce que tu utilises le portrait, dans le champ des beaux-arts, comme un objet conceptuel, le véhicule d’une idée. Ce n’est plus seulement un portrait. En réalité, il y a tellement de couches méta dans la série Malkovich de Sandro qu’il est difficile de savoir où elles s’arrêtent. Il y a énormément de couches à déplier !

Je suis encore nouveau dans l’univers de Sandro, dont vous faites tous manifestement pleinement partie, mais au fil de nos conversations et de nos échanges, j’ai appris quelques choses et me suis forgé quelques impressions.

Sandro me semble être un homme de passions puissantes. Il « s’insurge contre la machine » et il éprouve un amour farouche pour l’humanité. Sandro est, à mes yeux, un homme mû par une curiosité insatiable. Cela se reflète dans la diversité visuelle de son travail. Sandro aime essayer des choses, beaucoup de choses. Il y a dans cette œuvre de la colère, oui, contre l’injustice, l’inégalité, l’iniquité, mais cette colère est équilibrée par un immense amour des gens, de ses collaborateurs, de ses collègues, de sa famille et de ses amis.

Vous tous ici, ainsi que les nombreuses communautés et sous-cultures différentes que Sandro a documentées, avez reçu l’amour de Sandro à travers son appareil, et j’ai découvert qu’il s’agit d’un homme capable d’agir comme artiste à la fois sur un plan cérébral et animal, parfois en même temps !

[Sandro Miller]

[rires]

[Matthew Rolston]

Il y a la finesse d’un horloger suisse le savoir-faire de l’hommage à Malkovich et puis il y a la bravoure et la spontanéité d’un Jackson Pollock lançant des seaux de peinture sur une toile. C’est à cela que je pense lorsque j’évoque le projet « RAW: Steppenwolf » et l’énergie de certaines de ces images.

Par-dessus tout, il me semble que Sandro éprouve un besoin puissant de façonner sa vision du monde et de la communiquer en y laissant sa marque. Et cette marque, il la laisse avec un objectif.

On m’a aussi dit que vous saviez organiser des fêtes d’enfer…

[Sandro Miller]

[rires]. Oui. Et je continuerai.

[Matthew Rolston]

Je veux donc simplement dire merci à Sandro, merci à Claudie, l’épouse de Sandro et sa complice, et merci à vous tous d’être ici. À mes collègues et aux membres du studio présents, vous m’avez réservé un accueil chaleureux dans votre ville plutôt froide.

Merci à tous, vraiment.

[Sandro Miller]

Merci, Matthew. J’apprécie vraiment cette magnifique introduction, et elle me réchauffe le cœur. L’une des raisons de notre présence aujourd’hui est de parler de ton nouveau livre, Vanitas. J’ai passé pas mal de temps avec ce livre de Matthew. J’aimerais commencer par dire quelques mots de mes sentiments et de mes réflexions à propos de Vanitas.

Quand j’ai vu les premières images de Vanitas, je n’ai certainement pas associé ces images au Matthew Rolston que je connaissais. Si je n’avais pas su que Matthew avait créé ce travail, ma première pensée aurait été qu’il pouvait s’agir de Joel-Peter Witkin. Matthew, l’homme qui a fait des célébrités des icônes, l’homme qui a célébré la beauté et la jeunesse, l’homme qui a embrassé le glamour, l’élégance, l’homme qui a produit des portraits qui vivront à jamais dans nos esprits et deviennent d’importants rappels du fait que la beauté est un moment fugitif dans une vie, qu’il faut saisir avant qu’elle ne devienne poussière.

Puis est venu Vanitas. J’ai essayé d’entrer dans la tête de Matthew pour comprendre pourquoi ce corpus avait été créé. Je me disais que Matthew, comme moi, était habité par la mort et par la perte de notre jeunesse. Comme moi, je crois que Matthew a passé énormément de temps à penser au vieillissement inévitable et à la disparition de la beauté et de la jeunesse, à l’incapacité d’agir, aux douleurs chroniques, aux maladies, à la perte de sens, à la peur de mourir puis à la mort.

Je crois que Vanitas est devenu pour Matthew une manière de considérer son destin. Comme dans tant de ses célèbres portraits, je pense que, dans Vanitas, Matthew voyait la beauté et voulait certainement trouver la beauté. Peut-être cela apaiserait-il la douleur. Le cadavre comme sujet pourrait éclairer ce que nous devenons après la mort. Je crois que Matthew cherchait à découvrir ce que le cadavre pouvait lui révéler de la mort, et peut-être à alléger ses pensées, des pensées qui nous hantent tous les deux.

Je vois de grandes similitudes entre le travail de Matthew dans Vanitas et celui qu’il a produit pour tant de pages glacées d’Interview magazine et de Rolling Stone, pour lequel il a réalisé plus de 100 couvertures. C’est en soi un exploit remarquable. Prenez par exemple la séance que Matthew a réalisée avec Michael Jackson en 1985, qui a donné naissance à une image intitulée « King », et l’image que Rolston a créée avec Cyndi Lauper en 1986, « Headdress ».

Dans les deux portraits, ses modèles sont parés de bijoux et deviennent tous deux royaux. Les tenues de haute couture ornaient si souvent ses sujets, et je trouve intéressant que, dans les portraits de Vanitas, Matthew a peut-être recherché la même beauté qu’il célébrait et photographiait dans les studios de Los Angeles et à travers le monde.

Là, dans les catacombes de l’église Santa Maria della Pace, des momies datant de 1599 au début des années 1900 portent plus de trois siècles de mode italienne, de la fin de la Renaissance jusqu’aux styles victorien et moderne naissant. La plupart étaient vêtues de ce qu’elles possédaient de meilleur.

Je me suis alors mis à penser que Matthew ne cherchait peut-être pas de réponses du tout, mais qu’en homme brillant il avait découvert une manière de photographier la mode comme personne ne l’avait jamais fait auparavant ! Après tout, tout a déjà été fait, et tout ce que nous faisons n’est qu’une autre version de l’idée de quelqu’un d’autre. Mais photographier de la mode très stylée sur des morts ? Révolutionnaire.

[Public]

[rires]

[Sandro Miller]

Mais, dans le plus pur style « Matthew Rolston », Matthew a choisi une approche très théâtrale. Avec une intelligence et une expérience extrêmes, il a posé une lumière exquise sur cette chair morbide, en décomposition, sur ces figures grotesques Matthew revendique l’expression « Expressionistic lighting » et les a traitées comme s’il s’agissait de Madonna, de Cybill Shepherd, de Prince ou d’Isabella Rossellini à quelques centimètres de son appareil.

Matthew aurait pu choisir le même chemin que moi pour éclairer mon cadavre dans les catacombes de Palerme. C’est l’image que j’ai choisie pour clore mon nouveau livre, « On Earth as it is NOT in Heaven ».

[Matthew Rolston]

[l’interrompant] Encore une coïncidence extraordinaire. Nous y avons tous les deux photographié pour nos derniers livres !

[Sandro Miller]

J’ai utilisé la lumière fournie par ces petites fenêtres disposées à travers les catacombes pour illuminer juste assez afin de définir les formes de ces figures grotesques, bizarres, déformées, contre nature, aux yeux caves. Mon choix de photographier en noir et blanc a accentué l’atmosphère macabre et hantée de toute la scène.

Matthew est quelqu’un qui cherche, découvre et déploie la beauté comme personne d’autre dans cette pratique qui consiste à faire des images. Au lieu de créer des monstres, Matthew a créé de l’art et nous a donné à tous davantage de matière à réflexion. La mort sera-t-elle aussi belle ? [Matthew rit] Je pense beaucoup au risque qu’il a pris ici, en tournant son appareil vers ce que beaucoup considéreraient comme un « terrain sacré », interdit aux appareils : « Leave the dead to rest. »

Beaucoup poseraient les questions suivantes : si ces cadavres avaient une voix, inviteraient-ils eux-mêmes Matthew dans leur lieu de repos pour les photographier dans cet état grotesque ? Les ancêtres vivants des défunts considéreraient-ils que l’acte de Matthew était déplacé ?

J’espère que les morts ont encore des yeux et qu’ils peuvent voir. Que les descendants de ces cadavres qui reposent, dans ces catacombes, poseront les yeux sur l’œuvre Vanitas. Un travail réalisé avec amour, respect et honneur.

J’y vois un défilé de mode en action, une marche sur les précieuses passerelles de Paris et de New York, et un photographe venu honorer ses sujets. Merci, Matthew Rolston, pour votre courage. Vous avez suivi votre instinct et réussi à produire et à documenter des images qui instruiront, seront étudiées et, je l’espère, atténueront la douleur de bien des peurs que nous inspire l’inévitable. Merci, Matthew Rolston.

[Matthew Rolston]

Merci, Sandro.

Je dois dire qu’après mon retour de cette prise de vues, nous avions des invités à dîner à la maison, et j’avais sorti quelques captures du moniteur. Quelqu’un à table a dit : « Oh, vous les avez rendus si beaux. » Et mon compagnon, Ted, a répondu : « Bon, voilà le principe. Si vous êtes mort depuis 350 ans et que vous avez besoin d’une très bonne photo, prenez ce type-là. »

[Public]

[rires]

[Matthew Rolston]

Très bien, je vais lancer la séance de questions-réponses. Nous avons écrit ces questions ensemble. Nous allons tous les deux répondre à tour de rôle et vous montrer des visuels pour illustrer ce que nous avons à dire. Mais je vais commencer par la première question.

 

«Y a-t-il une image de ton enfance qui a bouleversé ta vision du monde ?»« Un moment qui t’ a donné envie de devenir photographe ? »

 

[Sandro Miller]

Il y a deux ou trois moments dans mon enfance, en rapport avec la photographie, qui ont véritablement changé ma vie. La toute première image que j’ai vue… mon père est mort dans un accident de voiture quand j’avais cinq ans… je venais d’avoir cinq ans, et, en raison des circonstances, il y avait des avocats impliqués auprès de ma mère, qui était une immigrée venue d’Italie et qui, à cette époque de l’histoire, n’avait pas reçu d’éducation. Elle bénéficiait d’un certain soutien juridique, et un jour, lors d’une réunion à la maison, l’un des avocats a apporté des photographies de la voiture dans laquelle mon père avait trouvé la mort. Ce fut la toute première image qui m’a frappé au point de provoquer quelque chose en moi. Je regardais du gris, du blanc et du noir sur du papier. Je n’oublierai jamais cette image. Elle sera toujours dans mon esprit.

Puis, avançons rapidement jusqu’en 1973-1974 : ma mère m’envoie à l’épicerie, comme elle le faisait si souvent, acheter ce dont nous pouvions avoir besoin. À l’époque, il y avait ces longs rayons de magazines. Je passais toujours beaucoup de temps devant ces présentoirs à regarder la photographie. Un jour, j’ai pris un exemplaire du magazine American Photography. J’ai rapporté l’exemplaire dans ma chambre, me suis assis sur mon lit, j’en ai ouvert les pages, et j’ai vu ce portrait de Picasso.

[l’écran montre le portrait de Pablo Picasso par Irving Penn]

Irving Penn, Pablo Picasso at La Californie, Cannes, 1957

C’est Pablo Picasso, et l’image qui suit est Colette.

[l’écran montre le portrait de Colette par Irving Penn]

Irving Penn, Colette, Paris, 1951

C’était une double page dans le magazine, photographiée par Irving Penn. Je n’avais alors aucune idée de qui était Irving Penn. Je ne savais pas non plus qui étaient Picasso ni Colette. Mais, grâce à la puissance de ces deux images, il ne m’a pas fallu longtemps avant de pouvoir tout vous dire sur Penn, Colette et Picasso, parce que ma curiosité s’était éveillée. Et ce fut le moment décisif de ma vie photographique. C’est à ce moment-là que j’ai voulu devenir photographe. Ces deux images.

[Matthew Rolston]

Excellent, un double regard. Très bien, à toi maintenant de me poser la même question !

[Sandro Miller]

Bon Matthew… [rires dans le public] … y a-t-il une image que tu as vu dans ton enfance et qui a changé le monde pour toi, une image qui t’a donné envie de devenir photographe ?

[Matthew Rolston]

Oui, il y en a eu une.

[Sandro Miller]

[rires]

[Matthew Rolston]

Mon grand-père maternel, à Los Angeles, où j’ai grandi, était médecin. Il était aussi chef du personnel du Cedars Hospital. Et dans son cabinet privé, qui se trouvait à Beverly Hills quand ma mère grandissait dans les années 1930 et 1940 (bien avant ma naissance), ses patients privés étaient toutes des stars de la Metro. C’est ainsi qu’on appelait les gens de la MGM, qu’on appelait toujours « Metro ».

Ainsi, dans son cabinet, lorsque j’ai pu m’y rendre étant adolescent, je dirais au milieu des années 1960, il avait encore beaucoup de portraits encadrés provenant du studio de George Hurrell à la MGM. C’étaient, vous savez, des Jean Harlow et des Joan Crawford avec de grandes signatures fleuries. Et c’étaient des visages placés à côté d’orchidées gigantesques, avec la peau la plus incroyable que vous ayez jamais vue. Je ne savais pas ce que c’était. Je ne savais certainement pas encore qui était George Hurrell. Je savais à peine ce qu’était la Metro. Mais ces images, cette texture de la peau, cette qualité irréelle… je vais vous montrer l’une de ces images… cela a saisi mon cœur.

[l’écran montre le portrait de Joan Crawford par Hurrell]

George Hurrell, Joan Crawford for Possessed, c.1931

Et voilà mon image. Pas si différente de ce qu’a été Penn pour toi quand tu étais jeune. C’est elle qui m’a mis sur la voie de la photographie, même si ce fut un chemin assez sinueux.

Je n’ai en fait eu un appareil photo entre les mains qu’à 19 ou 20 ans environ. J’étais « le gamin des beaux-arts » dans la famille. Mais cette image, ainsi que plusieurs autres disséminées dans le cabinet de mon grand-père, ont constitué mon premier contact avec la photographie glamour à Los Angeles.

[Sandro Miller]

Je trouve cela si intéressant, Matthew. Si l’on regarde l’image que tu as choisie et l’ensemble de ton œuvre, on voit clairement d’où tout cela vient. Je crois que c’est pareil pour moi. On regarde ces images brutes de Penn, ce qu’il a créé, et il y a clairement là une filiation dans mon travail.

[Matthew Rolston]

Oui, c’est très direct.

[Sandro Miller]

C’est très direct.

[Matthew Rolston]

Très bien. Sandro, question suivante.

« Pourquoi photographies tu ? Qu’est-ce qui t’intéresses le plus dans une image ? »

[Sandro Miller]

Je photographie pour me souvenir. En tant qu’êtres humains, nous oublions 90 % des détails de notre vie passée. Mais quand je reprends mes livres et que j’en tourne les pages, je me souviens.

[l’écran montre une série d’images de Sandro]

Sandro Miller, Ulises Ortiz Herrera, Blood Brothers

Sandro Miller, Alexander Quiala, Blood Brothers

Sandro Miller, Andres Lamoru/Richardo Serrano/Adan Soroa/Latron Soroa/Asdrubal Cfini/Luis Alberto Carrion/Jose Lamoth, Blood Brothers

Je me souviens de l’endroit où j’étais, de la personne que je photographiais, des sentiments que j’éprouvais ce jour-là. C’est incroyable… c’est comme un journal intime. Ces livres, ces photographies, sont comme un journal de ma vie, et ils m’aident à me rappeler où j’étais, ce que je faisais à tel âge. J’ai une très mauvaise mémoire, et j’aime énormément pouvoir feuilleter ces livres et me souvenir de mon passé.

[l’écran montre une série d’images de Sandro]

Sandro Miller, Nina, Dakar, Senegal, 2019

Extrait du livre Crowns: My Hair, My Soul, My Freedom

Sandro Miller, Amontance, Dakar, Senegal, 2019

Extrait du livre Crowns: My Hair, My Soul, My Freedom

Sandro Miller, Koketso, Johannesburg, 2019

Extrait du livre Crowns: My Hair, My Soul, My Freedom

L’autre raison pour laquelle je photographie, c’est que je me considère comme un photographe « culturel ». J’aime les cultures. J’aime poser des questions sur les cultures, et j’aime apprendre d’elles.

[l’écran montre deux images de Sandro en Nouvelle-Guinée]

Sandro Miller, Quentin, Papua New Guinea, 2016

Sandro Miller, Eddie, Yenchan Village Tambaran, Papua New Guinea, 2016

Par exemple, pour l’image ici prise en Papouasie-Nouvelle-Guinée, je venais juste de terminer le documentaire sur le jeune Michael Rockefeller. Son père l’avait envoyé en Papouasie pour y rassembler de l’art primitif. C’était un documentaire formidable.

[l’écran montre le double portrait de deux femmes autochtones en tenue traditionnelle réalisé par Sandro]

Sandro Miller, Sabina & Anna, Warawau Tribe, Papua New Guinea, 2017

Je ne sais pas si vous connaissez l’histoire. Il avait un bateau rempli d’art primitif, et le bateau a chaviré. Le jeune Rockefeller a nagé jusqu’au rivage de Papouasie-Nouvelle-Guinée, où il a été mangé par des cannibales.

Rien que cela m’a suffi pour avoir envie d’aller en Papouasie-Nouvelle-Guinée !

[Public]

[rires]

[Sandro Miller]

Il ne m’en faut pas beaucoup. Mais je voulais apprendre à connaître cette culture. À la fin des années 1990, j’étais aux Philippines et j’ai eu une très belle conversation avec une personne transgenre.

[l’écran montre le portrait par Sandro de deux femmes transgenres assises]

Sandro Miller, Chuchie and Jessa Ferrera, Phillipines, 1999

C’était ma toute première conversation avec une personne transgenre. J’étais jeune… naïf. J’étais un jeune garçon naïf venu de la banlieue de Chicago. Je ne connaissais pas grand-chose à cette culture, et je voulais en savoir davantage.

Depuis, j’ai voyagé dans le monde entier et, partout où je vais, j’organise des séances photo avec des personnes transgenres.

[l’écran montre deux portraits de femmes transgenres assises réalisés par Sandro]

Sandro Miller, Lexxanne, New Orleans, 2019

Sandro Miller, Katlego, Johannesburg, 2019

Et encore une fois, grâce à ce que je fais, j’apprends tout en photographiant ces cultures. Je peux aussi instruire d’autres personnes, parce qu’alors je peux en parler avec intelligence et, je l’espère, faire évoluer le regard que les gens portent sur ces cultures particulières.

Alors Matthew, pourquoi photographies-tu, et qu’est-ce qui t’intéresse le plus dans une photographie — dans une image ?

[Matthew Rolston]

Eh bien, il y aurait beaucoup à dire me concernant, mais je pense que mon thème, ce qui relie vraiment le travail, c’est la nature de l’imagination humaine. C’est, pour moi, ce qui nous rend humains. Le fait que nous puissions imaginer des choses et les rendre réelles. C’est une condition presque divine. Je ne connais pas de dauphins qui aient construit une fusée et soient effectivement allés sur la lune. D’accord ? Les êtres humains possèdent donc une capacité très particulière à imaginer et à manifester.

La deuxième chose qui m’intéresse le plus, c’est le style. Le style est une forme d’intelligence et de raffinement humains. Quand ces deux choses se rejoignent, l’imagination et le style, c’est là mon terrain de prédilection.

Et puis il y a un troisième élément, qui est la contradiction. Nous sommes des contradictions à cause de notre imagination. Nous sommes des animaux. Nous pissons, chions, pleurons, faisons des enfants, vivons, mourons et retournons à la poussière, mais nous avons aussi la tête dans les nuages, ce qui nous permet d’imaginer des choses impossibles comme la perfection, ou Dieu, ou la religion, ou des choses qui n’ont aucun sens, comme l’argent…

[Public]

[rires]

[Matthew Rolston]

… ou la perception humaine du temps. Ainsi, pour moi, la « sauce secrète », ce que j’aime par-dessus tout, c’est la contradiction mêlée au grand style. Et l’image qui, pour moi, domine toutes les autres sur ce sujet, c’est celle-ci :

[l’écran montre Dovima with Elephants d’Avedon]

Richard Avedon, Dovina with Elephants, Evening Dress by Dior, Cirque d’Hiver, Paris, August 1955

Je ne vais pas vous montrer une variété d’images comme Sandro l’a fait, nous allons simplement déconstruire celle-ci.

Je suis sûr que tout le monde connaît cette image. Elle est considérée par la plupart comme le chef-d’œuvre de la photographie de mode du XXe siècle. C’est le « Dovima with Elephants » de Richard Avedon, et elle contient une multitude de contradictions mêlées à un grand style. C’est le diagramme littéral de ce dont je parle. [Au public] Quelqu’un veut-il tenter d’énoncer quelques-unes des contradictions les plus évidentes ? N’hésitez pas, participez.

[Une personne dans le public]

Les chaînes autour des chevilles de l’éléphant, qu’on ne remarque pas au premier regard, mais qui donnent à l’ensemble une sorte de tonalité très violente une fois qu’on les voit.

[Matthew Rolston]

Mmm-hmm. Oui, la liberté opposée à l’asservissement ou à l’enchaînement. Dovima semble sur le point de léviter. La sophistication humaine face à l’instinct animal… la civilisation et la sauvagerie… le noir et blanc…

[Une personne dans le public]

La trompe et l’écharpe.

[Matthew Rolston]

Et l’écharpe, absolument. Ce sont à la fois des similitudes et des contradictions. On pourrait continuer encore et encore à formuler des contradictions. D’un point de vue formel, la technique de composition appelée triangulation est ici à l’œuvre, et elle possède une énergie incroyable. En même temps, il y a une symétrie, qui, elle, apporte une stase. C’est donc encore une autre contradiction. Nous pourrions poursuivre très longtemps la déconstruction de cette image en termes de lisse contre rugueux, etc. Cette image m’a beaucoup appris et m’a influencé tout au long de ma carrière.

[Sandro Miller]

Vraiment l’une des plus belles images jamais prises par quelque photographe que ce soit. Matthew, si je peux juste partager une petite histoire à propos de mes images Homage réalisées avec John Malkovich : j’ai essayé de faire cette image, mais à l’époque, la PETA m’a énormément compliqué la tâche pour obtenir des éléphants. Il existe un sanctuaire en Caroline du Sud qui allait me demander 50 000 dollars pour travailler avec ses éléphants. J’aurais dû y amener John et toute l’équipe. C’est devenu tout simplement impossible. Il y avait en réalité deux images de cette série que je voulais recréer avec des éléphants. Il y avait la célèbre Dovima et les éléphants, et il y avait le portrait par Mary Ellen Mark d’un dresseur d’éléphant indien.

[l’écran montre le dresseur d’éléphant photographié par Mary Ellen Mark]

Mary Ellen Mark, Ram Prakash Singh avec son Éléphant, Shyama, Great Golden Circus, Ahmedabad, India,1990

[Matthew Rolston]

Ce n’était pas destiné à se faire.

Passons à la suite. Question suivante.

« Quel a été ton premier grand tournant en tant que photographe, le moment où l’on a commencé à te remarquer ? »

[Sandro Miller]

En 1989, j’ai commencé à photographier des bikers. Je voyageais dans tout le pays pour faire leurs portraits. Tina Brown, qui était à l’époque la rédactrice photo du magazine The New Yorker, probablement le plus —

[Matthew Rolston]

[l’interrompant] Rédactrice en chef !

[Sandro Miller]

Pardon. Rédactrice en chef du magazine The New Yorker, probablement le magazine le plus lu au monde à cette époque. Il comptait 6,5 millions de lecteurs. C’était mon réseau social. Souvenez-vous : nous n’avions pas de réseaux sociaux à l’époque. Donc 6,5 millions de personnes recevaient ce magazine chez elles et allaient voir ces images de mes portraits de bikers. C’est à ce moment-là que « Sandro » est devenu un nom connu de tous.

[l’écran montre successivement trois portraits de bikers réalisés par Sandro]

Sandro Miller, Chris Laws (Scuba), from the book American Bikers, 1995

Sandro Miller, John Swenderman (Father Time), from the book American Bikers, 1995

Sandro Miller, Paul Buneta, Jr., (Papa Smurf), from the book American Bikers, 1995

[Matthew Rolston]

Il faut aussi rappeler qu’il était très rare que The New Yorker publie de la photographie.

[Sandro Miller]

Très rare.

[Matthew Rolston]

C’était une innovation à l’époque.

[Sandro Miller]

Eh bien, c’est justement cette année-là que Richard Avedon a été engagé par Tina Brown.

[Matthew Rolston]

Autant que je sache, Avedon a été le premier photographe à être publié, à voir des photographies en pleine page publiées dans The New Yorker. The New Yorker n’avait jamais publié de photographie. Cette absence de photographie faisait partie intégrante de son identité.

[Sandro Miller]

Avedon a commencé à faire un ou deux portraits par mois pour le magazine.

[Matthew Rolston]

Exactement.

[Sandro Miller]

Tina a engagé Annie Leibovitz pour couvrir le procès d’O.J. Simpson, qui est paru environ un mois avant mon numéro sur les bikers. C’était donc le tout début de la publication de photographie dans The New Yorker.

[Matthew Rolston]

C’était quelque chose de très précieux, et une opportunité absolument unique à cette époque.

À suivre…

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