L’Oeil de la Photographie inaugure une nouvelle chronique sur la photographie d’Europe de l’Est, grâce aux mots et au regard de Tímea Urbantsok.
J’ai réalisé un entretien avec la photographe Lujza Hevesi-Szabó, puis j’ai restitué ses propos selon mon interprétation. Étant donné que son œuvre relève d’un art social et politique, j’en présente d’abord la méthode, puis les milieux sociaux dont elle parle — c’est-à-dire ses origines et la société hongroise —, et enfin la technique.
Lujza Hevesi-Szabó oscille entre photographie de presse et photographie artistique ; cet enchevêtrement peut être qualifié d’un documentarisme subjectif à travers lequel elle saisit les contradictions de la société hongroise contemporaine de la campagne, qu’il s’agisse de ses fêtes ou de son quotidien. Elle nous dévoile un monde qui peut complètement échapper à notre attention si nous ne visitons que Budapest. Sa méthode, le documentarisme subjectif devient de plus en plus répandue, par exemple dans le cinéma documentaire. Plutôt que d’adopter une posture d’observation détachée, ce type de documentaire cherche à mettre en valeur des récits personnels. Il peut prendre une forme poétique, symbolique, et se concentrer sur une vérité intime, au lieu de proposer un reportage factuel et exhaustif.
Née en 1997 à Budapest, elle a grandi dans plusieurs villages du département de Békés, dans le sud-est de la Hongrie. Elle s’installe à Budapest pour y suivre une licence puis un master à l’Université Moholy-Nagy d’art et de design (MOME), dont elle sort diplômée en 2021. Elle débute ensuite comme photojournaliste au sein de Telex, le média indépendant le plus important de Hongrie. Telex est le successeur d’Index, un journal que le pouvoir autoritaire a repris en main, comme tant d’autres organes de presse.
Le bar est l’un des lieux emblématiques de la campagne hongroise, et Hevesi-Szabó n’a donc pas manqué de les photographier. À vrai dire, il n’est pas tout juste d’utiliser bar pour le terme hongrois kocsma : ils désignent des réalités très différentes. Alors que bar évoque un cadre urbain et plus chic, le kocsma des villages se rapproche plutôt du troquet, du repaire d’hommes souvent alcooliques où règne une ambiance morose et où l’alcool est de qualité médiocre. Cela dit, ma description est également empreinte d’un regard extérieur.
Un autre thème que Hevesi-Szabó documente chaque année pour le journal Telex est le Tusványos, devenu aujourd’hui un festival à caractère politique, un événement organisé en Transylvanie avec un financement massif de l’État hongrois, et auquel le parti du premier ministre Viktor Orbán, le Fidesz, participe intensivement : ils y tiennent des tables rondes et l’ensemble de l’événement reflète leurs valeurs.
Un sujet récemment découvert est la Fête des Ancêtres, un festival de reconstitution qui commémore la conquête de la patrie ainsi que les traditions vestimentaires, guerrières, d’habitat, musicales et artisanales de l’époque, et qui réunit différentes communautés de reconstitution historique du bassin des Carpates. De plus, l’automne dernier, elle a pris des photos lors du Festival de la Saucisse de Békéscsaba, dans une ville très proche de son village natal.
Bien que le milieu social quotidien de Hevesi-Szabó soit aujourd’hui différent, elle continue de fréquenter ces événements ruraux, notamment de sa région natale et selon ses propres mots, c’est avec les participants qu’elle se sent le plus en phase. Lors des fêtes de village, par exemple, elle s’y rend seule, sans amis, et s’identifie pleinement à cet environnement. Cette attitude se manifeste dans son travail, qui témoigne d’un regard profondément intérieur.
L’œuvre de Lujza Hevesi-Szabó immortalise la petite réalité hongroise. Le qualificatif le plus précis pour décrire l’état et l’humeur de la société hongroise contemporaine est apolitique. Il s’agit d’un héritage du socialisme : nous avons gardé cette mentalité selon laquelle les citoyens ne devraient pas s’ingérer dans les affaires politiques, considérées comme n’étant pas de leur ressort. Cela trouve probablement son origine dans le système de parti unique, où l’individu avait l’impression de ne pas avoir le choix. En Hongrie, cette sensation d’impuissance politique persiste encore aujourd’hui. Les Hongrois sont en général réservés et non violents – parfois même à l’excès, notamment lors des manifestations. Une protestation, lorsqu’elle a lieu, n’a rien à voir avec celles que l’on peut observer en France, où les citoyens n’hésitent pas à envoyer des signaux radicaux au pouvoir, en incendiant par exemple des poubelles et des voitures. Les Hongrois, eux, n’oseraient pas faire cela ; ils craignent la riposte du pouvoir, qu’ils perçoivent encore comme omnipotent.
Sur de nombreuses photographies de Hevesi-Szabó, on aperçoit un jeune homme dans diverses postures populistes. Il s’agit de Péter Magyar (dont le nom de famille signifie « hongrois »), l’adversaire du gouvernement d’Orbán pour les élections législatives prévues au printemps 2026. Beaucoup placent en lui de nouveaux espoirs. Il appartient lui aussi plutôt à la droite et use de rhétoriques populistes, mais malheureusement, la société hongroise, notamment dans les zones rurales, peu éduquées, ne semble pas réceptive à d’autres langages politiques. Il passe son temps en tournée nationale, s’adressant même aux habitants des plus petits villages — une stratégie habile. Les oppositions précédentes, apparues sporadiquement face au parti d’Orbán, le Fidesz, se sont souvent trompées en croyant pouvoir transformer le pays depuis l’élite intellectuelle de Budapest. D’ailleurs, la capitale s’oppose majoritairement au Fidesz depuis longtemps, et elle a un maire d’opposition depuis six ans.
Bien que beaucoup ne partagent pas les convictions politiques de Magyar, la réalité actuelle en Hongrie est telle que toute personne souhaitant un quelconque changement, après quinze ans de mandat ininterrompu d’Orbán (et encore quatre ans auparavant), finit par voter pour le principal challenger – quel qu’il soit. Face à Magyar, les autres partis d’opposition sont aujourd’hui si peu populaires qu’il leur est impossible de renverser le pouvoir en place. Une coordination stratégique est nécessaire entre les électeurs.
Tout au long de la carrière de Hevesi-Szabó, elle a souvent été confrontée à une critique récurrente : que son regard (et donc sa photographie) serait méchant, froid, et témoignerait d’un manque d’affection envers les personnes qu’elle représente. Je ne partage pas ce point de vue. Car même si, du regard d’un spectateur extérieur, les images de Hevesi-Szabó peuvent sembler empreintes d’un certain sarcasme sophistiqué, il ne faut pas oublier que la personne représentée sur la photo est généralement très fière de l’événement auquel elle prend part. Je crois qu’Hevesi-Szabó cherche à restituer une forme de réalité impressionniste — la réalité d’un instant, celle de la Hongrie contemporaine. Et même la réalité de celles et ceux qui sont généralement sous-représentés.
Il est appréciable que son travail échappe à la culture du McWorld, qui domine déjà une grande partie de la planète. Le McWorld désigne une culture homogène et universelle. Ce terme, issu de l’expansion de la chaîne McDonald’s, renvoie au phénomène selon lequel, notamment dans les grandes métropoles, nous perdons progressivement nos cultures historiquement et anthropologiquement diverses, pour adopter des comportements uniformes : porter les mêmes vêtements, de la même marque, manger les mêmes aliments. Hevesi-Szabó, elle, photographie l’exact opposé : elle capte le charme authentique.
Enfin, concernant sa technique, Hevesi-Szabó utilise toujours le flash — un outil qu’elle considère comme un vecteur qui produit la visibilité immédiate, en attirant directement le regard. Selon elle, son genre fait également partie intégrante de sa pratique. Lorsqu’elle photographie quelqu’un en très gros plan, les gens réagissent avec moins de colère qu’ils ne le feraient avec ses collègues masculins. Ce phénomène, selon elle, est lié au sexisme : les personnes photographiées présument que cette femme n’aura sans doute pas une grande influence, que ses photos ne seront probablement jamais publiées dans les grands médias.
En définitive, l’œuvre de Lujza Hevesi-Szabó rappelle que la photographie n’est pas seulement un moyen de documenter, mais aussi d’explorer avec sensibilité les couches profondes d’une société. De la pénombre des kocsma ruraux aux couleurs éclatantes des festivals, elle saisit ce que les hongrois appellent volontiers la « petite réalité hongroise » : un monde quotidien, modeste mais riche, qui échappe au scintillement de la capitale. Par son documentarisme subjectif, Hevesi-Szabó ne se contente pas de préserver cette réalité éphémère ; elle l’éclaire avec une empathie subtile, redessinant ainsi la carte culturelle et politique de la Hongrie contemporaine.


























