Certains regards traversent le temps sans faire de bruit. Ils se déposent sur le monde avec pudeur, s’impriment dans la matière comme un murmure que seul le silence permet d’entendre. Le regard de Nicole Lala est de ceux-là.
Il aura fallu attendre l’été 2025 pour que son œuvre, discrète et pourtant magistrale, s’expose enfin au grand jour. LALA photographie sa ville, présentée sur les grilles de l’Hôtel de Ville de Paris du 16 juillet au 21 septembre, révèle une série de vingt-quatre images issues d’un fonds exceptionnel de plus de vingt mille photographies. Ce corpus, resté dans l’intimité familiale pendant des décennies, est aujourd’hui mis en lumière grâce à la volonté de sa fille, Delphine Bonnet, et au soutien précieux de la Ville de Paris. Ce n’est pas une simple redécouverte : c’est une révélation.
Née en 1934 à Courbevoie, Nicole Lala débute sa carrière photographique dans les années 50, alors que la France panse encore les plaies de la guerre et cherche une forme de renaissance. Elle rejoint la revue Regards, documente la vie sociale, les grèves, les visages du monde ouvrier, les rues de Paris et d’ailleurs — toujours avec ce même instinct du vrai et cette attention au fragile. Ce qu’elle photographie, ce n’est pas l’événement spectaculaire, mais la trame invisible du quotidien : un regard volé, un instant suspendu, un geste ordinaire rendu extraordinaire par la lumière ou la composition.
Sa ville à elle n’est pas celle des clichés touristiques ni des grands monuments. C’est un Paris habité, écouté, aimé. Les enfants qui jouent dans la poussière des ruelles, les amoureux en clair-obscur sous un porche, les visages traversés de solitude ou de lumière. Lala photographie comme on écrit un poème : avec rythme, musicalité, ellipses et pudeur. Elle donne à voir ce que tant d’autres traversent sans voir. Elle prend le temps, et ce temps se déploie dans ses images comme une matière sensible, charnelle, respirante.
Ses boîtiers — un Rolleiflex et un Exacta — deviennent les complices silencieux d’un regard féminin rare dans un monde de l’image encore largement masculinisé à l’époque. Mais Lala n’a jamais cherché la lumière des projecteurs. Elle préférait celle, douce et rasante, qui révèle les reliefs d’un trottoir mouillé ou la poussière dorée d’un rayon de soleil dans une cour d’immeuble. Elle était là, simplement, avec ce que Cartier-Bresson appelait « l’instant décisif », mais sans jamais forcer, sans jamais prendre. Elle cueille les images comme on cueille une fleur qu’on veut offrir.
Cette exposition n’a rien d’un hommage passéiste. Elle est au contraire une proposition forte, une relecture nécessaire du regard photographique au féminin. Nicole Lala ne revendique pas. Elle montre. Elle ne juge pas. Elle observe. Et dans cette retenue se cache une immense puissance. Dans une époque saturée de signes et d’images, ses photographies apparaissent comme des respirations essentielles, presque méditatives. Une œuvre d’une contemporanéité troublante, tant elle parle d’humanité, d’ancrage, de lien, de vérité.
Il y a dans chaque image une tendresse palpable, une chaleur retenue, une poésie de l’ordinaire. Elle photographie Paris comme d’autres écrivent une lettre d’amour : avec sincérité, nuance et profondeur. À travers son objectif, la ville devient un théâtre d’émotions brutes et de beautés discrètes, loin de l’agitation, proche du cœur.
Nicole Lala est de ces photographes que l’on n’oublie pas une fois qu’on les a rencontrés. Parce qu’elle nous fait voir autrement. Et parce qu’elle nous rappelle, avec douceur et fermeté, que la photographie est d’abord une affaire de regard – et que le sien, infiniment singulier, a encore tant à nous dire.
Carole Schmitz-Chiaroni
Instagram : @nicolelala_photos / Website : www.nicolelala.photos
Exposition à voir sur les grilles de l’Hôtel de Ville à Paris, du 16 juillet au 21 septembre 2025 (Métro : Hotel de Ville)














