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Marc & Alexei Riboud : Cuba vue par un photographe duo père et fils à quarante d’ans d’intervalle

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Début 2026, l’homme fort de la Maison Blanche a réclamé « l’honneur de prendre Cuba », et son décret a de facto interrompu toutes les importations de pétrole vers l’île. Le New Yorker écrit : « Pour la plupart des Cubains, ce décret signifiait que leur vie, déjà difficile, allait s’aggraver considérablement. Pendant des mois, l’île a subi des coupures d’électricité quotidiennes en raison d’une pénurie de carburant, ainsi que de graves pénuries de nourriture, d’eau et de médicaments. L’activité économique était quasiment à l’arrêt, et le gouvernement, au bord de la faillite et incapable d’obtenir de nouveaux prêts, était impuissant à trouver des solutions. Même la collecte des ordures était pratiquement inexistante, et d’énormes tas d’immondices s’amoncelaient aux coins des rues. Au cours des dix-huit derniers mois, trois ouragans dévastateurs ont détruit d’innombrables maisons et de vastes étendues de terres cultivées, déplaçant plus d’un million de personnes. Lorsque le décret est tombé, Cuba était à l’agonie ; la décision de Trump lui a porté un coup fatal. » (« Cuba sera-t-elle la prochaine ? » Lettre de La Havane du 23 mars 2026 dans le New Yorker) Depuis lors, seul un pétrolier russe a été autorisé à livrer le minimum vital pour permettre à l’île de survivre quelques semaines.

Pour ceux d’entre nous qui nourrissaient encore une vision romantique de la révolution, n’oublions pas que le 13 août prochain, Cuba célébrera (si elle a encore de quoi fêter ça) le centenaire de Fidel Castro, véritable talon d’Achille de Cuba, un pays longtemps maintenu artificiellement en vie par des protecteurs socialistes (la Russie jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989-1990 et le Venezuela jusqu’à l’enlèvement de Maduro par les États-Unis), et désormais complètement isolé sur la scène internationale, à l’exception des États-Unis, puissance impérialiste et prédatrice, qui disposent d’une importante et riche communauté d’exilés cubains en Floride.

L’animosité tenace entre les États-Unis et Cuba remonte à l’échec du coup d’État lors du débarquement de la Baie des Cochons en 1961 et à la crise des missiles de 1962 qui s’ensuivit, juste avant l’assassinat du président John F. Kennedy. C’est à cette époque que Marc Riboud est arrivé sur les lieux, en novembre 1963. Qu’a-t-il vu à Cuba en 1963 ? « Pendant deux semaines, nous avons visité l’île. Nous avons rencontré des paysans, des intellectuels et des ministres. (…) J’ai observé et photographié. (…) D’un côté, nous avons découvert la danse : une architecture lumineuse ouverte sur la végétation tropicale, mais la discipline, les pas rythmés et les torses arqués des adolescents ont réveillé de mauvais souvenirs. De l’autre côté, il y avait un centre de réhabilitation pour anciennes prostituées : on les remettait sur le droit chemin de la morale socialiste. Dans leur nouvel uniforme de prostituées respectables, nous les avons trouvées belles, quoique moins sensuelles.» (Extrait du livre de photographies « Marc Riboud Cuba », publié aux Éditions de la Martinière, 2016). Ce qui était remarquable, c’était la rencontre de Marc avec Fidel Castro. Tel une mouche sur le mur, il écouta le monologue intarissable du Lider Maximo lors d’une nuit blanche de plus de six heures dans une chambre d’hôtel, où il racontait au journaliste français Jean Daniel les récits de la Révolution cubaine et sa fascination pour le président Kennedy et le général de Gaulle. Dans les rues de La Havane en 1963, les slogans et la propagande placardés sur les murs vantaient encore l’amitié de l’« URSS » avec Cuba, à l’instar de cette fresque dynamique représentant une fusée peinte, surmontée de la faucille et du marteau, avec le texte manuscrit : « La science du peuple, unie à toutes les forces de la nature, exalte la gloire de la paix », le symbole de la paix étant représenté par une colombe blanche. Une autre fresque panoramique, photographiée par Marc Riboud à l’intérieur d’un ancien supermarché Woolworth, célébrait la révolution avec des paysans, des intellectuels et des soldats, dans un style typiquement soviétique, répandu en URSS, en Chine et dans d’autres pays socialistes de la fin des années 1950 et du début des années 1960. C’était une période étrange pour Cuba, où une minorité de Cubains, grâce aux dollars américains envoyés par leurs proches exilés, pouvait s’offrir le luxe, tandis que la majorité, plus pauvre, se retrouvait face à des rayons vides, à l’image de ces deux enfants assis au fond d’une gondole de supermarché. Scène courante des temps difficiles des années 1960, qui perdure encore aujourd’hui, lorsque l’embargo américain coupe l’approvisionnement en carburant et en nourriture. Marc Riboud a également aperçu, dans le bureau d’une aciérie, un employé ressemblant à Johnny Depp, devant sa machine à écrire, fumant un gros cigare, les cheveux plaqués en arrière avec de la pommade. Derrière lui, un slogan affiché au mur s’adressait directement au président américain : « Arrêtez, Monsieur Kennedy ! Cuba n’est pas seule !» À cette époque, les miliciennes et les gardes cubaines étaient si séduisantes que leur attitude décontractée a immédiatement marqué Marc Riboud.

Quarante ans plus tard, le fils de Marc, Alexei Riboud (lui aussi photographe), est venu à La Havane sur les pas de son père. En 2004, une quarantaine d’années après la vision en noir et blanc de Marc Riboud, son fils Alexei Riboud, également photographe, a utilisé la couleur pour documenter sa vision de La Havane après avoir écouté Buena Vista Social Club de Wim Wenders. Son approche reflète cependant l’influence des grands maîtres américains de la photographie couleur. Ici et là, dans les rues ensoleillées aux contrastes saisissants, on aperçoit un cliché de Joel Meyerowitz, un cadrage qui n’est pas sans rappeler Soul Leiter… Mais le défi d’Alexei se situe de l’autre côté des façades baignées de soleil, dans les ruines qui se blottissent dans l’ombre. On perçoit une ville fatiguée, une ville qui s’est laissé aller et qui ne prend plus la peine de se maquiller. On constate que même les poteaux électriques ne se tiennent plus droits, ce qui en dit long sur l’état de délabrement de La Havane après un demi-siècle de sanctions imposées par les gouvernements américains, mais aussi sur la mauvaise gestion et la corruption du pouvoir dictatorial, ce que Marc Riboud appelle la « paresse ». De Fidele Castro à ses successeurs, la classe cubaine au pouvoir n’a fait aucun effort pour sortir de ce bourbier. Sans pétrole, ce n’est plus le jus de canne à sucre qui fait rouler les vieilles berlines américaines, ces voitures vintages factices qui ne fascinent plus les rares touristes. Même le comptoir vide d’un bar aux murs carrelés, immortalisé par Alexei, laisse entrevoir des tabourets qui attendent désespérément un client, et tout au fond, on distingue à peine une bouteille de rhum solitaire et un verre fantomatique.

De même que le papa Riboud collectionne les portraits de cubains ouvriers et de cubaines miliciennes, le fils Riboud catalogue les structures architecturales, faisant ici écho au père dont l’œil de géomètre fut loué par Henri Cartier-Bresson. Fidèle Casto a beau scander « La patrie ou la mort », mais en l’absence de ferveur révolutionnaire, c’est la mort lente mais inéluctable qui ronge la pauvre Havane.

Selon les mots mêmes d’Alexei Riboud : « C’est en écoutant la bande originale du film de Wim Wenders « Buena vista social Club » que mon désir de voyage à Cuba s’est concrétisé en 2004 par une découverte de la capitale La Havane sur 15 jours. Et la musique restera le fil conducteur de ma déambulation visuelle dans la ville. A presque chaque coin de rue, venant ici d’une fenêtre d’appartement, là d’une arrière-cour sombre ou d’un café ouvert sur une place, les sons métissés de rumba, cha-cha-cha, danzon, pachange ou reggeaton rythmèrent mes pérégrinations. Un flyer découvert un matin annonçant le concert de la fameuse chanteuse Omara Portuondo l’après-midi même me guida au grand théâtre de la Havane pour assister à une performance aussi grandiose que mémorable de la diva cubaine. Pour autant bercé par les cadences chaloupées de l’ile la réalité de structures en déliquescence, d’immeubles délabrés ou de cafés vides de denrées me rappela vite la souffrance d’un peuple presque résigné aux pénuries et réduit le plus souvent à la débrouille, au troc, à l’échange informel. Loin de toute considération politique ou historique, j’ai voulu transcrire visuellement ce dénuement par la structure en « effondrement » d’une population usée et désabusée mais debout et en vie. »

Jean Loh, Mai 2026

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