Ma chronique n° X n’était pas encore en ligne, que je pris conscience qu’un boulevard s’ouvrait désormais devant moi pour présenter, selon mes intentions, la suite des créations, marginales, mais fondamentales dans le virage que prenait la photographie en cette fin de XXe siècle. Terminer d’abord les années 80, présentant, comme annoncé, l’œuvre du surréaliste belge Marcel Mariën, puis de Richard Cerf.
Il sera loisible ensuite (Chronique XII) de visiter la scène des années 90, avec des livres de photographes dont la renommée, ce qui ne veut pas dire le talent, ne dépasse guère un cercle de connaisseurs, généralement professionnels : le tchèque Yuri Dojc, le lointain et sympathique Dook ainsi que notre voisine belge Greta Buysse. Fernand Michaud nous apportera aussi alors la preuve qu’en dépit de son indéniable classicisme, il sut s’ouvrir sur la fin de sa carrière à un regard affranchi des normes, les siennes comprises, qui le gratifia du meilleur de son œuvre, du plus personnel, Avignon et Arles bien dépassés.
Richard Cerf (né en 1950) et Marcel Mariën (1920-1993), en dépit de leur différence d’une génération, montrent une similitude d’influence qui les rattache d’une manière plus ou moins étroite et orthodoxe, à la sphère d’influence surréaliste ; ils sont surréalistes, dira-t-on, chacun à sa manière. Là où l’aîné en tant qu’écrivain manifeste des inspirations et des réactions plutôt conceptuelles, le benjamin, peintre et sculpteur de formation, est quant à lui à considérer comme un plasticien, mais ni l’un ni l’autre n’est à proprement parler photographe ; ils se servent seulement de la photographie comme médium ancillaire pour fixer, donner forme pérenne à leurs inventions et mises en scène… dignes émules en cela de Kertèsz qui était plus photographe quand il immortalisait rues et places de Paris du haut de son appartement que quand il installait son modèle devant un miroir déformant.
La démarche de Mariën (La femme entrouverte, Loempia édr, 1985. Ill. 1 ; Le voyeur myope, Bruxelles, Les lèvres nues, 1987, avec la collaboration de Tom Gutt pour les textes. Ill. 5) est fondamentalement intellective, et ne vise qu’à interpeller, surprendre et étonner le voyeur complice (et non myope), qui est supposé apprécier, s’étonner, être amusé ou choqué, qu’une araignée chemine vers le pubis d’une femme (Ill. 2) ou qu’une bouche aux lèvres pulpeuses se superpose aux lèvres vaginales (Ill. 6), − évoquant sans le moindre doute le mythe du vagin denté, qu’un sein enfin, coiffé d’une perruque (Ill. 7), puisse simuler une tête de femme, à l’instar du Viol (Ill. 8) de Magritte (sur qui d’ailleurs, Mariën a publié l’une des premières études, à Bruxelles en 1943). Mais finalement ses photogrammes sont entièrement utilitaires et n’ont pour objectif que de pérenniser une construction mentale, mise en forme à l’aide de découpages, collages et superpositions, élaborée à partir de considérations irrévérencieuses ou indécentes, voire obscènes, en tout cas quasi toujours à connotation sexuelle ; d’une page à l’autre, on ne compte que pubis poilus, fesses et nichons, et quelques bites…(Ill. 9 & 10). Lassant à force !
Moins intellectuel et moins obsessionnel, Richard Cerf nous interpelle avec des scènes plus longuement et finement conçues et élaborées, dans lesquelles domine une représentation plastique, riche de formes et de couleurs. Dans ses premières œuvres reproduites (Zoom, n° 76, 1980), la photo fixe des mises en scène angoissantes ou à caractère onirique, fortes en chromatisme (Ill. 11 & 12), peu annonciatrices de fait de ce qu’il publiera prochainement, où l’élément sexuel deviendra dominant, thématique. Dans son livre publié en 1982 en effet, abusivement intitulé Photographies (Paris, éd. Natiris) (Ill. 13), il s’agit essentiellement de visions érotomaniaques, où fesses et pubis dominent obsessionnellement…(Ill. 14-16). Mais, dix ans plus tard, le corps, jusqu’alors réduit à ses attributs sexuels, reprendra ses droits et réapparaîtra, impérial et impérieux, dans les illustrations de son livre publié au Japon (Richard Cerf, Fiction édr, Tokyo, 1990) (Ill. 17), magnifique réalisation d’édition à jaquette dorée, dans laquelle Cerf, en pleine maturité, nous suggère ses fantasmes les plus aboutis visuellement (Ill. 18-20).
Enfin, surtout apprécié pour ses publications concernant la photo érotique ancienne, Serge Nazarieff, qui cumule la photographie avec ses multiples talents, a aussi publié à ma connaissance deux livres de photos de nus de bords de mer, assez rugueux entre rochers et sable, entre comte de Clugny et André de Diénès, produisant des images étranges et insolites, surréalistes parfois presque malgré elles, malgré lui (Ill. 21).
Alain-René Hardy
L’ivre de nus
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