Pierre et Gilles, baroqueurs de l’onde et icônes de la mélancolie joyeuse
Ils sont deux, et pourtant ils ne forment qu’un seul regard. Depuis près d’un demi-siècle, Pierre et Gilles traversent le temps comme des médiums du visible, des orfèvres de l’image où la photographie devient peinture, où le réel se travestit en mythe. À la fois metteurs en scène, plasticiens, costumiers, chefs opérateurs et peintres, ils composent à quatre mains des tableaux vivants où le kitsch tutoie le sacré, où le glamour flirte avec le spirituel. Cet été, c’est à Deauville, aux Franciscaines, qu’ils viennent jeter leurs filets : l’exposition Mondes Marins, visible jusqu’au 4 janvier 2026, invite à une plongée dans l’univers océanique et symboliste du duo, entre mémoire, désir et beauté.
« Nous avons toujours été fascinés par la mer, par ses promesses et ses naufrages. Elle est un refuge et un danger, un rêve d’enfant et un souvenir d’adulte. » -Pierre.
La mer, chez eux, n’est pas un décor. C’est un personnage, un souffle, un monde à part entière. Elle est matrice et mystère. Elle évoque les origines — le Havre natal de Gilles, les plages vendéennes de Pierre, les ports ouvriers, les phares perdus dans la brume, les marins qui passent et qu’on ne retient pas. Elle est aussi le théâtre d’un imaginaire sensuel et mélancolique, où les figures du marin, du naufragé, du triton ou de la sirène deviennent des archétypes queer, des messagers d’une tendresse inquiète. Mondes Marins n’est pas une exposition thématique, c’est une odyssée intérieure. Une cartographie poétique de leurs émotions, de leurs rêves engloutis, de leurs combats intimes.
Dès la première salle, le ton est donné. Un jeune soldat-sirène à la blondeur d’ange — Yulian Antukh, alias Être marin — nous regarde droit dans les yeux, armé d’un fusil-jouet. Le bleu de son béret répond à celui du fond peint à la main, dans lequel flotte une auréole marine. Tout est là : l’innocence menacée, la beauté figée, la tension sous-jacente entre enfance et érotisme, entre pacotille et tragédie. Chez Pierre et Gilles, les images sont à double fond. Elles séduisent au premier regard, mais se fissurent à mesure qu’on les contemple. Ce n’est pas du pop, c’est du pop tragique, habillé de lumière, déguisé en fête foraine.
« Nos personnages sont toujours entre deux mondes, comme suspendus. Ce sont des anges terrestres, ou des humains trop beaux pour ce monde. » – Gilles
Le parcours est dense, généreux, pensé comme un carnet de bord éclaté. Matelots et marinières, ports interlopes et bordels oubliés, fonds marins mystiques, divinités protectrices… chaque section est une escale dans une géographie du désir. On y croise Étienne Daho, icône fétiche et fidèle ami, les visages de Sylvie Vartan, Isabelle Huppert, Nina Hagen, Tahar Rahim, Jean-Paul Gaultier mais aussi des anonymes sublimés, choisis pour leur présence, leur fragilité, leur lumière intérieure. Car chez eux, la beauté n’est jamais normative. Elle est rare, étrange, émouvante. Elle jaillit d’un détail : un regard perdu, un sourire en coin, un éclat de solitude dans le strass.
Mais ne vous y trompez pas : sous la féérie, Pierre et Gilles parlent de choses graves. Ils évoquent leurs morts — les amis emportés par le sida, les naufragés de la nuit, les amours passées. Ils parlent aussi d’un monde qui se dérègle, d’une nature que l’on profane, d’un climat que l’on assassine. Leurs fonds marins, peuplés de poissons-bibelots, de statues immergées et de larmes invisibles, sont autant d’échos à nos vertiges contemporains. Et leurs sirènes ont beau sourire, elles chantent parfois le chagrin.
« Nous avons toujours voulu montrer la beauté, même dans la douleur. Une larme dans un œil maquillé, c’est encore une forme de lumière. » -Pierre.
Il y a, dans cette œuvre, une fidélité bouleversante : à la jeunesse, à l’amour, à la couleur, à l’artisanat. Car tout est fait maison. Rien n’est laissé au hasard. Les décors sont construits dans leur atelier, les accessoires chinés ou inventés, chaque cliché peint à la main, comme une icône orthodoxe ou une affiche de Bollywood. C’est une œuvre d’amour, lente, minutieuse, presque sacrée. Une œuvre contre la vitesse, contre l’oubli, contre la fadeur du contemporain.
Pierre et Gilles ne sont pas des provocateurs, ce sont des poètes. Des peintres de l’âme et des corps, des prêtres baroques qui célèbrent un culte de la lumière dans un monde de plus en plus opaque. Ils ne cherchent pas à choquer, mais à réveiller. À ranimer en nous quelque chose d’enfoui : la beauté du faux, la tendresse du rêve, la nostalgie d’un monde où les marins avaient des cœurs d’artichauts et les garçons des yeux de sirènes.
Aux Franciscaines, dans cet ancien couvent devenu musée, ils ont trouvé le lieu idéal pour faire résonner leur chant marin. L’exposition est un voyage, un ex-voto à la mer et à la mémoire. Une traversée lente, précieuse, enveloppante. À la fin, on en ressort le cœur gonflé comme une voile. Un peu chaviré, mais ébloui.
Instagram : @pierreetgilles_gilles @pierre_pierreetgilles @franciscaines.deauville
Informations pratiques
Exposition : Mondes Marins de Pierre et Gilles
Dates : du 22 juin 2024 au 4 janvier 2026
Lieu : Les Franciscaines – Musée de Deauville
145B avenue de la République, 14800 Deauville, France
Horaires d’ouverture :
Du mardi au dimanche, de 10h30 à 18h30
Fermé le lundi (sauf jours fériés)
Tarifs :
Plein tarif : 10 €
Tarif réduit : 5 € (étudiants, moins de 18 ans, demandeurs d’emploi, etc.)
Gratuit pour les enfants de moins de 11 ans et les membres
Site web & réservations :
www.lesfranciscaines.fr














