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Le Questionnaire : Sandra WIS Formatger par Carole Schmitz

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Sandra WIS Formatger : Lintime comme langage.

Sandra WIS occupe une place singulière à la croisée de lart et du soin. Réalisatrice, artiste visuelle et thérapeute systémique créative, elle a toujours fait de limage un langage capable dinterroger autant quil répare. Après des études en histoire de lart, un reportage marquant en Bosnie, puis deux décennies au service de chaînes comme France 2, Arte ou Canal +, cest avec Le Photosophe, des instants avec Frank Horvat quelle impose une écriture audiovisuelle à la fois intime et lumineuse — un dialogue subtil entre lucidité et poésie, salué par le Festival International du Film sur lArt (FIFA) à Montréal et les Journées du film sur lart à Paris.

Aujourdhui, Sandra explore une transversalité étonnante entre création visuelle et accompagnement thérapeutique. Formée à lart-thérapie et à lapproche systémique, elle utilise limage, le son, la vidéo comme médiateurs de transformation dans son cabinet, au CMPE ou au sein de projets collectifs engagés autour des violences intra-familiales.

Et comme si limage ne suffisait jamais, elle expose en ce moment Le secret au Centre dart photographique REZA, une exposition qui prolonge visuellement et intellectuellement sa réflexion sur linvisible, la mémoire et lintime.

À travers ses films, ses consultations thérapeutiques ou son exposition actuelle, Sandra WIS incarne la conviction que la créativité est une force vitale — un outil de connaissance, de réparation et de lien. Dans cet entretien, elle nous invite à traverser ses chemins dimage, d’émotion et de soin, quils soient collectifs ou profondément personnels.

 

Instagram : @sandra_wis
Website : www.sandrawis.com

 

Votre premier déclic photographique ?
Sandra Wis : Mon premier déclic photographique s’est produit à Sarajevo en 1992, peu après la guerre. J’étais étudiante et je participais à un projet humanitaire entre ma ville, Barcelone, et Sarajevo. C’était l’époque des Jeux olympiques à Barcelone et de la guerre dans les Balkans. J’ai pris conscience que l’Histoire avec un grand H est rythmée par les guerres et que les politiques, même en temps d’Olympiades, regardent ailleurs. J’ai photographié la ville et ses habitants et j’ai fait de belles rencontres. Ce voyage a changé ma vie. Au retour, j’ai exposé mes images à l’université de Toulouse où j’étudiais à l’époque l’Histoire de l’Art. Je voulais témoigner à travers mes images et mes textes de la violence de cette guerre. Je suis née et j’ai grandi à Barcelone, en Espagne, dans une période historique très mouvementée. Franco, le dictateur, venait de mourir et l’Espagne entrait dans une transition démocratique.Très jeune, j’ai été attirée et inspirée par les photographies de reportage qui montraient la condition humaine et dénonçaient l’injustice, les conflits armés, la souffrance, la violence… Mes souvenirs d’enfance sont remplis d’images de reportages photo de l’actualité.

L’homme ou la femme d’image qui vous inspire ?
Sandra Wis : Le travail du photo-journaliste REZA m’inspire beaucoup. Ses images et les écrits de Rachel Deghati, sa femme, qui accompagnent ses livres et expositions depuis plus de 30 ans. C’est un tandem d’images et de mots qui m’inspire énormément. Les photographies de REZA explorent la condition humaine et sont en même temps remplies de beauté. Chaque image, accompagnée des textes de Rachel est un voyage au plus profond de nous-mêmes. En ce moment, j’ai la chance et l’honneur d’exposer mon travail à côté des images de REZA, dans une exposition imaginée et créée par Rachel Deghati et Pierre Bongiovanni au Centre d’Art Photographique REZA.

L’image que vous auriez aimé réaliser ?
Sandra Wis :« L’enfant et le charognard », de Kevin Carter. J’aurais aimé la faire en soutien au photographe. Car il a osé mais il n’a pas pu survivre à son choix de la faire. Il s’est suicidé. Cette photo raconte la violence de la guerre, l’impact sur les enfants et les générations à venir. Elle raconte la domination et aussi la vulnérabilité de l’humain face à la nature, ici représentée par l’animal qui attend pour manger l’enfant.

Celle qui vous a le plus émue ?
Sandra Wis :« L’enfant et le charognard », de Kevin Carter. Rien qu’à y penser, j’ai envie de prendre cet enfant dans les bras.

Celle qui vous a mise en colère ?
Sandra Wis : Toujours la même : « L’enfant et le charognard », de Kevin Carter. D’abord la colère envers l’homme qui sans cesse a besoin de montrer son pouvoir par la guerre. Puis la colère envers les politiques internationales incapables d’agir pour la paix.Puis la colère envers ceux qui se sont acharnés sur le photographe qui a fini par se suicider. C’est toujours très polémique, le rôle du photo-reporter. La question de pourquoi il n’a rien fait pour aider ou sauver cet enfant. Ces photographies aident à montrer et dénoncer ce que nous ne pouvons pas savoir qui se passe si nous ne sommes pas sur place. Et on oublie que trop souvent ces photographes sont eux-mêmes en danger.

Une image clé de votre panthéon personnel ?
Sandra Wis : C’est une photographie de Frank Horvat qui est liée à mon histoire personnelle. J’ai réalisé un documentaire avec lui, « Le photosophe », et un jour, en regardant une de ses photographies, il m’a dit : « cette image, c’est toi, car elle représente la force et la fragilité ». Frank Horvat, comme beaucoup d’autres photographes, parlait à travers ses photographies. La photographie est un langage. Et nous nous sommes parlé à travers ses photographies.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
Sandra Wis : Quand j’étais enfant, mes parents se disputaient sans cesse. Et ma mère était souvent en colère. Elle retournait la violence de mon père envers elle contre moi. Dans ces moments d’immense tristesse, j’aimais contempler un grand portrait d’elle en rouge réalisé par un ami photographe où elle était très belle et elle semblait très heureuse. Je me demandais si elle l’était vraiment…Je me suis très tôt posé la question de ce qu’une image montre ou de ce qu’elle cache.

L’image qui vous obsède ?
Sandra Wis : Toujours la même « L’enfant et le charognard », de Kevin Carter. Souvent, quand je regarde les photographies de l’actualité, c’est encore celle de Kevin Carter qui réapparaît dans mon esprit. Les photos de l’actualité, plus concrètement les photographies des guerres d’aujourd’hui, font résonance avec la photo de « L’enfant et le charognard ». Un événement traumatique réveille un autre. Et je me demande comment est-il possible que nous en soyons encore là ?

Celle qui a changé le monde ?
Sandra Wis : Toujours la même « L’enfant et le charognard », de Kevin Carter.

Celle qui a changé votre monde ?
Sandra Wis : Toujours la même « L’enfant et le charognard », de Kevin Carter. Et puis mon travail personnel qui a été « auto-thérapeutique ».

Sans limite de budget, quelle serait l’œuvre que vous rêveriez d’acquérir ?
Sandra Wis : Je n’ai aucune envie d’acheter une œuvre. En revanche, je prendrais bien l’argent pour monter des projets pour apprendre aux enfants le langage des images, pour que l’image soit un outil de construction et pas une arme de destruction.

Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
Sandra Wis : Être curieux, observateur, patient, rapide, intuitif et parfois courageux et engagé.

Le secret de l’image parfaite, s’il existe ?
Sandra Wis : Pour moi, le parfait (dans aucun domaine) n’existe pas, et heureusement ! Et c’est bien cette quête de la perfection qui fait que nous n’arrêtons pas de cliquer, et pourtant très souvent, c’est la première photo qui est la bonne, la meilleure… car c’est celle que nous avons faite de façon spontanée, de façon la plus intuitive.

La personne que vous aimeriez photographier ?
Sandra Wis : Aujourd’hui, je suis artiste et thérapeute, et souvent je me dis que cela serait très intéressant de photographier certaines personnes que j’accompagne en thérapie. Les photographier avant et après une séance et partager avec elles ce que je vois dans la transformation de leur corps après avoir mis des mots sur des maux. Sachant que quand je dis « des mots », je ne me réfère pas qu’au langage parlé. Cela peut aussi être des images, dessins, sons, expressions corporelles… Des mots, ici, c’est dans le sens large de la communication et l’expression d’un mal-être, d’une souffrance, d’un événement traumatique… En tout cas, ces images, je les fais sans appareil photo. Elles s’inscrivent dans ma mémoire. Et quand quelqu’un entre dans mon cabinet pour la première fois, avant de l’écouter, je le regarde et je prends une image ! J’observe ce que le corps dit, car le corps n’oublie rien… et souvent il dit avant que nous parlions.

Celle par qui vous aimeriez être photographiée ?
Sandra Wis : Personne, car je n’aime pas être devant l’objectif.

Un livre de photos indispensable ?
Sandra Wis :« Entre guerres et paix : Reza, 30 ans de reportages », photographies de REZA, textes de Rachel Deghati. J’aime aussi beaucoup un petit livre de la photographe Madeleine de Sinety qui a photographié la vie dans un petit village en Bretagne dans les années 80. C’est un petit bijou !

Entre guerres et paix – REZA, 30 ans de reportages © REZA 2008

 

Madeleine de Sinety, 2020

 

L’appareil photo de votre enfance ?
Sandra Wis : Je ne me rappelle pas, j’ai une très mauvaise mémoire. Je sais juste que c’était l’appareil de mon père et que malheureusement je l’ai prêté et je ne l’ai jamais récupéré.

Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Sandra Wis : iPhone.

Votre drogue préférée ?
Sandra Wis : La contemplation.

Le meilleur moyen de déconnecter pour vous ?
Sandra Wis : Marcher dans la nature, avoir une bonne conversation et refaire le monde avec quelqu’un que j’aime. Imaginer comment les choses pourraient évoluer, trouver des solutions…

Quelle est votre relation avec l’image ?
Sandra Wis : Dans le mot « image », je vois « imagination ». Et l’imagination amène la créativité. Et la créativité, c’est trouver des solutions. Moi, j’ai beaucoup d’imagination. J’aime imaginer. Et j’aime trouver des solutions. Chez moi, les images arrivent toujours avant les mots. Puis j’aime mettre des mots sur les images. Je vis en images. Je pense en images. J’ai une mémoire visuelle.

Votre plus grande qualité ?
Sandra Wis : Curiosité et engagement.

Votre dernière folie ?
Sandra Wis : Je ne peux pas vous le dire…

Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
Sandra Wis : Un arbre.

Le travail que vous n’auriez pas aimé faire ?
Sandra Wis : Politique.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Sandra Wis : Demander à un grand photographe de se mettre nu pour le filmer.
Je le lui ai proposé car il me semblait intéressant qu’il se mette à la place des modèles qui doivent se dénuder à la demande des photographes.

Quelle photo a changé le monde ?
Sandra Wis : Le monde avance et les images aident les personnes à prendre conscience des événements, mais je ne suis pas sûre qu’une photo puisse changer le monde. Mais si une image, par exemple « L’enfant et le charognard » de Kevin Carter, accompagne ne serait-ce qu’une personne à prendre conscience de la violence du monde, de sa propre violence ou autre, c’est déjà très bien !

Et quelle photo a changé votre monde ?
Sandra Wis : Toujours la même « L’enfant et le charognard », de Kevin Carter. Et plus tard, mon travail personnel qui a été auto-thérapeutique. La série « Qui suis-je ? Autopsie d’une émotion enfouie depuis l’enfance » et la série « Dé-fragmentée ».

La photographie a-t-elle le pouvoir de changer la perception collective d’un événement ou d’une époque ?
Sandra Wis : Oh que oui !!

Comment percevez-vous l’influence des réseaux sociaux sur la manière dont les photographies sont créées et perçues aujourd’hui ?
Sandra Wis : Je pense que nous devons avancer avec la technologie. Travailler avec elle et en faire bon usage. Encore une fois, ce qui est important, c’est que chacun prenne la responsabilité de bien utiliser l’outil. Nous pouvons en faire un outil pour construire ou une arme de destruction. À chacun de choisir.

Un compte Instagram à suivre absolument ?
Sandra Wis : Je ne suis pas très active sur les réseaux ni sur Instagram. Mais je trouve très intéressant que les gens puissent partager leurs créations et idées.

Quelle est la dernière chose que vous ayez faite pour la première fois ?
Sandra Wis : Un jeûne d’une semaine ! J’avais très envie de le faire depuis un moment mais je ne trouvais jamais le courage de me lancer, et bon, c’est fait !
Une semaine de jeûne, accompagnée de belles marches méditatives dans la nature. Le tout accompagné par une super équipe de professionnels très bienveillants. À refaire !

C’est quoi, une photo réussie ?
Sandra Wis : Une photo qui fait passer un message, qui nous touche et qui en même temps a une bonne composition.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Sandra Wis : Ce qu’elle raconte. Ce qu’elle raconte à travers ce que je vois dans la photo, et ce que je vois en dehors de la photo.

Quelles différences entre photographie et photographie d’art ?
Sandra Wis : La photographie est une image prise par quelqu’un, une photographie d’art c’est une photographie que quelqu’un (artiste, galeriste, commissaire d’expo, critique d’art…) a décidé d’en faire une photographie d’Art.

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Sandra Wis : La Mongolie, le Nunavut, la Patagonie, l’Amazonie et leurs peuples autochtones.

L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
Sandra Wis : La nature ! Quand je fais une balade en montagne, quand je regarde l’océan, quand je contemple le ciel…

Votre plus grand regret ?
Sandra Wis : J’ai oublié…

Couleur ou N&B ?
Sandra Wis : Les deux, cela dépend du moment, de l’envie, de la situation.

Lumière du jour ou lumière artificielle ?
Sandra Wis : Lumière du jour.

Quelle est, selon vous, la ville la plus photogénique ?
Sandra Wis : New York et Tokyo sont deux villes très photogéniques.

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
Sandra Wis : Ni l’un ni l’autre. Je demanderais à la déesse Gaïa de poser pour moi.

Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
Sandra Wis : Ceux qui sont déjà là avec moi.

L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
Sandra Wis : Un arbre qui a des branches mortes et plein d’autres qui sont en train de naître.

Si vous deviez tout recommencer ?
Sandra Wis : Je recommence à chaque changement de cycle et je garde ce qui est bon à garder et j’essaie de transformer ce qui l’est moins.

Le mot de la fin ?
Sandra Wis : Mouvement et créativité.
« Dès que tu avances sur le chemin, le chemin apparaît », Rûmi, poète.

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