La MansA – Maison des Mondes Africains a ouvert en octobre dernier au cœur du 10e arrondissement de Paris, dans un ancien atelier de couture reconverti en un espace pluridisciplinaire, revu par les jeunes architectes Meriem Chabani et Mélissa Dyminat, autour d’une programmation pluridisciplinaire, où l’image au sens large joue un rôle central. Entretien avec Elisabeth Gomis, fondatrice et directrice générale et Imane Lehérissier, curatrice.
La MansA est une institution toute jeune, avec une identité déjà plurielle, affirmée : une institution culturelle dédiée « à la promotion, la transmission et la valorisation des cultures contemporaines africaines et afro-diasporiques ». C’est un lieu d’exposition, de réflexion, de pensée critique comme un endroit où se rassembler ou s’assoupir. L’exposition inaugurale de la MansA a convié l’artiste parisienne Roxane Mbanga, née en 1999. Qu’a représenté pour vous l’ouverture de ce lieu, en octobre dernier ?
Elisabeth Gomis : Ouvrir un lieu, c’est exceptionnel. Pour une institution naissante comme la MansA, c’est à la fois une fête et un acte fort. Il s’agit d’ouvrir en grand une porte : celle des expositions, des artistes, des circulations possibles. Au départ, ce bâtiment n’était pas destiné à accueillir des pratiques artistiques. Il a fallu se projeter, se dire : comment transformer cet espace, comment l’habiter autrement ?
Imane Lehérissier : Ouvrir un lieu, c’est également l’occasion de questionner immédiatement les codes institutionnels. Comment inaugure-t-on une nouvelle institution sans se laisser piéger par les habitudes, par les cadres existants ? Avec Roxane, la réflexion a commencé dès l’extérieur : l’exposition débutait avant même d’entrer dans le bâtiment.
Son travail interroge le corps intime, social, politique. Nous avons poussé cette réflexion en l’inscrivant dans une architecture institutionnelle en train de naître. L’installation fut pensée et réalisée sur place, avec un nombre conséquent d’artisans. Il s’agissait aussi de l’amener à expérimenter des formes et des échelles jamais encore abordées par l’artiste auparavant.
On perçoit immédiatement que MansA n’est pas un musée classique. C’est au contraire un lieu de vie, un espace pluridisciplinaire. Était-ce une intention dès le départ ?
Elisabeth Gomis : Oui, et pourtant, je me suis rendu compte que moi-même je restais parfois enfermée dans des réflexes très institutionnels. Imane Lehérissier m’a aidée à « casser les lignes », à accepter le décalage. J’ai la chance d’avoir accès aux vernissages, aux expositions, en France comme à l’étranger, et sans m’en rendre compte, j’avais intégré ces codes comme une norme. Avec la MansA, je voulais de la flexibilité, la possibilité de circuler entre les disciplines. Mais je n’avais pas encore compris que cette flexibilité pouvait aussi être structurelle. Roxane a également rendu cela possible avec l’exposition inaugurale.
L’exposition faisait appel à des matériaux textiles, à une forte présence du corps et des visages. Elle était en quelque sorte le reflet d’une multiplicité, qui pourrait être le mot d’ordre de la MansA.
Imane Lehérissier : Il y a eu une réflexion profonde autour du tissu, des peaux, de ce que l’on porte et de ce que l’on traverse : les espaces, les héritages, les identités. Les grandes pièces en coton, teintées en batik, étaient très organiques, issues d’un processus physique et collectif. Sur certains pans apparaissent des visages féminins. Il était question de prendre place, de s’étendre, sans rien céder. Pour moi, l’exposition parlait de la possibilité de se vivre pleinement, sans choisir une seule identité.
Elisabeth Gomis : Cette idée du « tout être » est centrale dans l’identité de la MansA. J’ai longtemps ressenti des injonctions à me définir, à me limiter. Je ne suis pas « africaine » au sens classique, j’ai grandi en France, j’ai été traversée par les histoires de mes parents. Pourquoi faudrait-il choisir une seule trajectoire ? Pourquoi renoncer à la complexité ? À un moment, j’ai décidé de lâcher prise, de ne plus me demander si c’était légitime ou non. De me dire : tu n’as rien à perdre. Et c’est à partir de là que le projet a vraiment pris forme.
La MansA accorde une place importante aux archives, notamment photographique. Pourquoi ce choix ?
Elisabeth Gomis : L’archive est au cœur du projet parce qu’il y a une histoire de dépossession, mais aussi de réappropriation portée par la MansA. Ce que nous faisons aujourd’hui, c’est aussi fabriquer une archive pour demain. Je souhaiterais que, dans dix ou vingt ans, un jeune puisse accéder à cette mémoire sans avoir à supplier des institutions pour consulter une revue ou un document. Nous travaillons avec de grandes structures comme la BnF, mais l’accès peut être complexe. L’idée est de garder trace de ce que nous produisons et de le rendre disponible.
L’hybridité du lieu passe également par la programmation entre photographie, vidéo, texte, peinture…
Imane Lehérissier : Absolument. Il existe toute une génération d’artistes qui ne rentre pas dans les cases administratives ou disciplinaires classiques. Dans l’exposition de Roxane, on trouvait de la photographie, de la vidéo, du texte, de l’image imprimée. Nous voulons replacer chaque forme sur un pied d’égalité. Accueillir les artistes sans hiérarchiser les médiums. Les prochaines expositions prolongeront cette approche, notamment avec des projets plus audiovisuels.
Vous défendez aussi des artistes souvent reconnus à l’étranger mais peu montrés en France.
Imane Lehérissier : Beaucoup d’artistes circulent entre les États-Unis, le Royaume-Uni, d’autres pays, et peinent à trouver des espaces en France. Notre responsabilité est de leur offrir ici un lieu de reconnaissance, pour la valeur esthétique et critique de leur travail, pas uniquement au nom d’une appartenance géographique ou culturelle.
Elisabeth Gomis : Il y a encore des logiques de légitimation très fermées. Le paysage culturel français travaille souvent avec les mêmes noms, les mêmes références. À la MansA, j’ai voulu faire un pas de côté, privilégier des voix peut-être moins identifiées mais tout aussi essentielles. C’est une posture que j’ai héritée du journalisme : respirer dans les marges.
Comment ce projet s’inscrit-il dans le contexte politique et social actuel ?
Elisabeth Gomis : La MansA arrive à un moment de fortes tensions, mais aussi de grande richesse culturelle. Paris est une ville profondément multiculturelle, malgré les discours de fermeture. Nous ne cherchons pas à réconcilier qui que ce soit, ce n’est pas notre rôle. Nous voulons créer un espace de partage, où chacun repart avec quelque chose de différent. Ce qui m’a le plus émue lors de l’inauguration, c’est de voir ma mère dans ce lieu. Elle n’avait jamais pensé qu’une institution culturelle puisse être un espace pour elle. Ce jour-là, elle s’y est sentie légitime, à sa place. C’est aussi pour cela que la MansA existe.
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